Clovis ou la France Chrestienne
Poëme épique de Jean Desmarets de Saint-Sorlin (1595-1676)
Les paries de ce célèbre poème épique qui concernent Sainte Geneviève sont figurées en couleur orange.

LIVRE 1

Quittons les vains concerts du profane parnasse.
Tout est auguste et saint au sujet que j’embrasse.
à la gloire des lis je consacre ces vers.
J’ entonne la trompette ; et respans dans les airs
les faits de ce grand roy, qui sous l’eau du baptesme
le premier de nos rois courba son diadême;

qui sage et valeureux, de ses fatales mains
porta le coup mortel aux restes des romains ;
mit la Saone et le Rhein sous sa vaste puissance ;
fit tomber sous son bras la gothique vaillance ;
et faisant aux vaincus aimer ses justes loix,
donna le nom de France à l’ empire gaulois.
Grand dieu, de qui la force en miracles feconde,
arma les princes francs, pour affranchir le monde
du barbare pouvoir de cent peuples divers,
dont le cours indompté ravagea l’ univers ;
eclaire mon esprit, et soustiens mon audace,
pour chanter ce grand chef de leur vaillante race,
et ses nombreux exploits de splendeur éclatans,
que tient ensevelis l’ obscurité des temps.

En faveur de mon siecle, et des races futures,
des ombres de l’ oubly tire ses avantures,
et tous les maux soufferts, avant que sous ta loy
une sainte princesse eût soûmis ce grand roy.
Louys, à qui le ciel, de ce foudre de guerre
a donné justement et le nom et la terre ;
qui sous ton joug puissant comme luy sceûs ranger
et ton sujet rebelle, et l’ orgueil estranger ;
toy qui donné d’ enhaut aux voeux de tes provinces,
pour estre le plus sage et le plus grand des princes,
dois remplir nostre espoir par mille nobles faits,
et triompher un jour sur le char de la paix;

apprens de tes estats la premiere conqueste ;
l’ origine des fleurs qui couronnent ta teste ;
et de l’ esprit divin le present glorieux,
dont le baume a sacré ton front victorieux.
Et toy, du haut olympe ayde mon entreprise,
Richelieu, qui soustins et la France et l’ eglise,
et voulus, pour leur gloire, animer mon desir
à ce grave labeur, digne de mon loisir,
quand mon esprit content sous ta faveur aimable,
suivoit en tes souhaits ton charme inévitable ;
rens l’ ardeur à mes sens par ta mort refroidis.
Fay que j’ ose chanter, avec des tons hardis,
des sicambres guerriers les idoles brisées ;
la foy qui rassembla les ames divisées ;
les ruses des enfers contre l’ arrest des cieux ;
et le nom d’ un seul dieu, vainqueur de tous les dieux.
Le superbe demon, qui pour de faux hommages
enseigna l’ art trompeur de tailler les images,
que vingt siecles entiers le credule univers
adora vainement sous mille noms divers ;
apres le cours finy de cinq fois cent années,
depuis qu’ un dieu naissant changea les destinées,
voyant de toutes parts ses oracles cessez,
ses mysteres destruits, ses temples renversez ;
et ne pouvant dompter son orgueil inflexible ;
dans ses antres profonds heurloit d’ un son horrible ;

et faisoit retentir tout l’ infernal manoir,
souffrant avec ses feux son cuisant desespoir.
Enfin voyant sur luy fondre un nouvel orage,
il conceût ces propos, plein de honte et de rage.
Que devient mon pouvoir ? à quel coin reculé
se doit borner enfin mon regne desolé ?
Ce puissant createur de la terre et de l’ onde,
m’ ayant chassé du ciel, me veut chasser du monde.
Autrefois réveillant mes voeux ambitieux,
ne pouvant estre dieu, j’ inventay mille dieux.
J’ usurpois ses honneurs, en luy faisant la guerre ;
et content de son ciel, il me laissoit la terre.
à peine un peuple seul se pût-il reserver,
qui contre luy cent fois osa se soûlever ;
sur qui cent fois les miens leurs loix sceûrent estendre ;
et qui fût le mespris des armes d’ Alexandre.
Mais depuis que ce fils, dans la crêche enfanté,
caché sous l’ indigence, et sous l’ humilité,
sappa les fondemens de mon superbe empire,
à ma honte icy bas toute chose conspire.
Son eglise s’ accroist de tout ce que je pers.
N’ auray-je pour royaume enfin que les enfers ?
Rome, jadis mon trône, où de tant de victimes
le sang fumoit pour moy dans les temples sublimes,
qui vid de ma faveur des effets si puissans,
quand de tout l’ univers je payay ses encens ;

l’ ingrate suit la croix, m’ abandonne et me chasse.
En vain j’ ay suscité l’ Illyrie, et la Thrace,
et les plus froids climats si feconds en guerriers,
par qui je l’ ay destruite, et brûlé ses lauriers.
Mon secours me trahit ; et le barbare mesme,
soûmettant tout à soy, se soûmet au baptesme.
Les seuls francs me restoient,amis de ma fureur,
qui cherissent la guerre autant que leur erreur,
à qui du monde entier je destinois l’ empire :
et voila que Clovis pour Clotilde soûpire,
une beauté chrestienne, et de qui la vertu
triomphe du grand roy, sous ses loix abbatu.
Mais plustost que souffrir qu’ un tel couple s’ assemble,
l’ air, la terre, et la mer, se mesleront ensemble.
Oüy, perisse plustost la race des mortels,
que de me voir privé de puissance et d’ autels.
Ainsi dit le demon, d’ une rage enflammée,
il part environné d’ une épaisse fumée.
Il empeste sa route ; et cent rouges éclairs
d’ une odeur ensoufrée infecterent les airs.
Il arreste son vol sur ces belles montagnes,
passage de Bourgogne aux lorraines campagnes.
Il contemple ces lieux couronnez de forests ;
les humides vallons, et leurs antres secrets ;
les salutaires eaux des bains chauds de Plombieres ;
et cent sources d’ argent, meres de cent rivieres.

Il void l’ heureux estat, et l’ aimable sejour,
d’ un prince qui le sert, et qu’ il sert à son tour ;
d’ Auberon l’ enchanteur, dont les habiles charmes
estoient des noirs enfers les plus fideles armes ;
qui pouvoit de sa voix transporter les citez ;
calmer les flots marins, ou les rendre agitez ;
forcer les elemens, le soleil et la lune ;
et courir sans vaisseau sur le dos de Neptune.
L’ ange orgueilleux le trouve en son riche palais,
plein d’ un essain volant d’ invisibles follets,
qui par leurs siflemens, au prince font parestre
qu’ ils courent à l’ envy, pour recevoir leur maistre.
De Mercure il emprunte et le visage accort,
et la taille legere, et l’ habit, et le port.
Sa teste et ses talons ont l’ aile colorée :
et sa dextre soustient une verge dorée.
Auberon se prosterne ; et sent à son aspect,
une secrete horreur meslée à son respect.
Il redoute ses yeux, en qui la flame éclate.
Le faux dieu le releve, et de ces mots le flate.
Tu sçays que ton bon-heur a surpassé tes voeux,
pour m’ avoir honoré d’ un temple si pompeux ;
et quels biens t’ a produit ma grace liberale,
puis que nul prince au monde en pouvoir ne t’ égale.
Sois fidele à tes dieux. Voicy le temps fatal
d’ où naistra pour jamais ou leur bien ou leur mal.

Clovis, de nos autels la derniere esperance,
en secret a laissé l’ air natal de sa France ;
n’ ayant pour confidens de son traistre dessein,
qu’ un aurele, et l’ amour qu’ il porte dans le sein.
Il tient en son pouvoir sa princesse enlevée,
la chrestienne beauté prés du Rhône elevée,
qui craignant Gondebaut, de son sang le meurtrier,
a commis sa fortune à ce fameux guerrier.
Il passe en ces vallons, glorieux de sa prise.
Mais qu’ il perde par toy celle qu’ il a conquise.
Use de ton sçavoir ; et sourd à la pitié,
arreste leur voyage, et romps leur amitié.
Enflamme à son amour ces deux jeunes princesses
que mon choix dés long-temps luy voüa pour maistresses ;
et que l’ une des deux, par sa douce fierté,
du sensible guerrier dompte la liberté.
Sous mes soins, respond-il, elles sont élevées.
Car dans mon souvenir tes loix sont bien gravées.
Et j’ ay sceû joindre encore à leurs divins attraits,
les graces du discours, les magiques secrets,
l’ adresse et la vigueur, à la chasse, à la guerre,
pour triompher des coeurs les plus grands de la terre.
Sçache que pour troubler ces illustres passans,
leurs charmes et les miens seront assez puissans.
Le demon, luy souflant l’ audace et le mensonge,
l’ anime, et plein d’ espoir aux enfers se replonge.

Alors pres de ces monts le monarque des francs.
d’ un superbe coursier pressoit les nobles flancs,
qui paroist orgueilleux, sentant sa croupe large
des amours de son roy porter la douce charge.
Ce glorieux amant, tout émeu de plaisir,
et brulant de l’ ardeur d’ un violent desir,
d’ un oeil impatient, tourne cent fois la teste,
pour admirer l’ éclat de sa belle conqueste.
Aurele à ses costez, l’ illustre confident,
loin derriere leurs pas jette un regard prudent ;
et rasseûre l’ effroy de la vierge timide,
qui tremble au souvenir de son oncle perfide ;
qui redoute sa rage ; et pense, au moindre bruit,
que de fiers bourguignons une troupe la suit.
Rien ne dompte la peur dont son ame est saisie,
bien que desja Clovis attaigne l’ Austrasie,
triomphant de sa reyne en son viste retour,
et que Vienne encore ignore son amour.
Ainsi le fan craintif d’ une biche lancée,
par l’ ombreux Appennin fuit, l’ oreille dressée,
croit voir à chaque pas ou les chiens, ou les loups ;
et sent trembler son coeur, et ses foibles genoux.
Si le zephire émeut une feüille abbatuë
il pense qu’ un veneur le poursuit et le tuë ;
bien que par ses détours sa mere au pied leger,
emporte loin de luy la chasse et le danger.

Le ciel estoit serain ; et la voûte azurée
blanchissant de l’ ardeur d’ une flame épurée,
n’ avoit un seul nuage, en sa vaste grandeur,
qui cachast du soleil la brillante splendeur ;
quand un grand voile obscur s’ épandit sur leurs testes ;
sans entendre les vents, presages des tempestes ;
et sans voir dans les airs de ces vistes oyseaux
qui rasent de leur aile et les champs et les eaux.
La terre s’ embrunit d’ une horreur impreveuë ;
et le ciel à regret se dérobe à la veuë.
Clotilde s’ estonnant de ce calme trompeur,
sent à sa peur se joindre une plus grande peur.
Un vent impetueux tout à coup se réveille.
Les éclairs frapent l’ oeil, et les foudres l’ oreille.
Le nuage se creve ; et l’ onde à gros boüillons
dé-ja couvre la terre, et court par les sillons.
Alors sur les amans semblent estre versées
les humides vapeurs dés long-temps amassées.
Sur leurs riches habits coulent de longs ruisseaux.
Clotilde enfin cedant aux importunes eaux,
sous le manteau du roy s’ en deffend, et se cache ;
et d’ un pudique bras à son prince s’ attache.
Cependant des costaux tombent de gros torrens,
qui roulent aux vallons par des chemins errans.
De là commence à naistre un danger qui les presse.
Sous le pied des chevaux l’ onde s’ enfle sans cesse.
Le fleuve rompt ses bords ; l’ eau s’ espand des estangs ;
et dé-ja les assiege, et leur gagne les flancs.

La tempeste redouble, et la pluye, et la gresle.
De la terre et du ciel les sources pesle-mesle,
font une large mer, dont la prompte fureur
renverse en un moment l’ espoir du laboureur.
Ainsi quand des humains l’ outrageuse insolence
eût irrité de Dieu la longue patience,
et les cieux et les mers firent un juste accord,
pour punir tant d’ horreurs par une égale mort.
Les humides amas des airs et des abysmes,
de la race mortelle esteignirent les crimes ;
les villes et les monts de flots furent couverts ;
et l’ element liquide engloutit l’ univers.
Clovis qui de torrens void la terre couverte,
croit que le ciel de mesme a conspiré leur perte.
Il gagne un lieu plus haut. Le fleuve qui le suit,
s’ enfle, et semble orgueilleux de ce qu’ un roy le fuit.
Enfin il cede aux eaux ; et va sur la montagne,
découvrir le deluge épars dans la campagne.
Il arrive au sommet ; et ses yeux sont surpris
de voir d’ un grand palais le superbe pourpris.
Aurele s’ en approche, et curieux regarde
que la pompeuse porte est ouverte et sans garde.
Ils admirent ce lieu, de forests enfermé,
et de telle structure, et si peu renommé.
Ils entrent dans la court, où cent torses colonnes,
dont les chapiteaux d’ or sont les riches couronnes :
separoient cent heros, que le ciseau sçavant
sembloit avoir changez en un marbre vivant.

Le beau couple d’ amans sous des voutes se range.
Ma reyne, dit Clovis, quelle avanture estrange !
Quel sejour admirable icy s’ offre à nos yeux ?
Aurele, suis-je en terre : ou suis-je dans les cieux ?
Mais ces cruelles eaux, et ces coups de tonnerre,
font voir qu’ encore icy le ciel combat la terre.
Alors l’ orage cesse ; et le ciel s’ éclaircit.
Des vents impetueux l’ haleine s’ adoucit.
Et le prince enchanteur, en robbe venerable,
vient offrir au roy franc sa maison secourable.
Une jeune princesse accompagne ses pas,
de qui les doux regards répandent mille appas.
à sa vive blancheur, sa blonde chevelure
donne un éclat pareil à l’ oeil de la nature,
quand pour recommencer sa course dans les cieux,
il sort de l’ ocean, supportable à nos yeux.
Son air qui montre une ame et douce et genereuse,
fait admirer en elle une naissance heureuse.
De sa robbe à fonds d’ or le bord estoit porté
par deux nobles enfans d’ une rare beauté,
tous deux couverts d’ argent sur leur casaque verte :
tous deux à longs cheveux, à teste découverte :
et qui d’ un pas égal marchant superbement,
de la princesse encore rehaussoient l’ ornement.
Clotilde en est surprise, et soudain se rassure.
Ses charmes à l’ envy, pour réparer l’ injure

de ses habits moüillez, de ses moites cheveux,
semblent plus animez, ses yeux ont plus de feux ;
et dans ce beau combat, ont encor plus de gloire,
sans le secours de l’ art, d’ emporter la victoire.
Auberon estonné contemple ces beaux yeux,
les superbes vainqueurs d’ un roy si glorieux ;
ce teint blanc, ce poil noir, sa pudeur sans égale,
et la noble grandeur de sa taille royale.
Il regarde, enflammé d’ un dépit sans pareil,
la brune au teint d’ argent, qui ternit son soleil :
que d’ une vive ardeur son regard estincelle ;
et que son air luy semble estre d’ une immortelle.
Enfin dans cet éclat son esprit se confond ;
et son espoir s’ abysme en un trouble profond.
ô ! Mes cheres beautez, dit-il en ses pensées,
d’ une peine inutile en tous les arts dressées,
ô ! Plantes, que mes soins cultiverent sans fruit,
cachez vos vains attraits : Clotilde les destruit.
Puissans dieux, aiguisez mon esprit et mes charmes.
Pour vaincre ces amours, il faut bien d’ autres armes.
Les amans cependant, mesnagers du loisir,
de poursuivre leur route ont un ardent desir.
Mais le prince enchanteur dit que dans les vallées
les orageuses eaux ne sont pas écoulées :
qu’ il leur demande un jour, pour le combler d’ honneur,
puisque le sort luy donne un si rare bon-heur ;

et qu’ il n’ ignore pas les respects et l’ estime
que merite le rang d’ un roy si magnanime.
Que du ciel, ce jour mesme, il a receû l’ avis
qu’ il devoit, pour son hoste, avoir le grand Clovis.
Le monarque est surpris, le regarde et l’ admire ;
dé-ja revere en luy quelque dieu qui l’ inspire.
Par sa juste priere il se sent arresté.
Puis en quittant l’ abry du portique vouté,
ils montent dans la salle, où le fonds estincelle
d’ un riche et noble feu de cedre et de cannelle,
par qui le lambris d’ or est tout brillant de feux,
et par un double éclat superbe et lumineux.
Tandis que le secours de la chaleur ardente
chasse de leurs habits l’ humidité fumante,
Auberon se dérobe, et de ses noirs poumons
tirant un long soûpir, invoque les demons.
Il entre en ses jardins ; et de cent caracteres
de cancres reculans, de menteuses chimeres,
de chifres renversez, et de mots à rebours,
d’ une riche fontaine il grave les contours :
afin qu’ en quelque bouche où cette eau soit versée,
il se forme un discours contraire à la pensée.
Venez, dit-il, amans de si doux feux épris :
parlez vous desormais de haine et de mespris.
Ayant esteint l’ ardeur de vostre soif extrême,
prononcez, je vous hay, pour dire, je vous ayme.

Par cent propos cruels troublez vous tour à tour ;
et qu’ un dépit naissant fasse mourir l’ amour.
Plein d’ espoir il retourne en la salle dorée.
La flame, en les sechant, rend leur bouche alterée.
Dé-ja la soif les presse ; et le traistre enchanteur,
couvrant son noir dessein d’ un visage flateur,
invite au promenoir ces deux amans fideles,
les innocens sujets de ses trames cruelles.
Ils sortent du palais ; et vont, selon ses voeux,
vers le trompeur appast du piege dangereux.
D’ abord un grand parterre à leurs yeux se presente,
monstrant de mille fleurs la peinture éclatante.
Dans un parc odorant, parmy les orangers,
resonnoient les doux chants de mille oyseaux legers.
Les ruisseaux serpentans, qui moüilloient la verdure,
à ces chants animez mesloient leur doux murmure.
Et les bois et les prez, pour de longs promenoirs,
presentoient ou l’ air libre, ou les ombrages noirs.
Tel ne fut le palais de cent sources humide,
où cacha son Renaud l’ ingenieuse Armide :
et des filles d’ Hesper, tels ne furent encor
les celebres jardins, feconds en pommes d’ or.
Ils admirent confus ces beautez nompareilles,
où la nature et l’ art prodiguent leurs merveilles.
Mais la pressante soif vers l’ eau porte leurs pas.
La fontaine, de loin, formoit un gros amas

de blanchissantes eaux dans les airs élancées,
qui tomboient avec bruit, comme un arc renversées.
Au centre du bassin, d’ une immense largeur,
Alcide pressoit l’ Hydre avec un pied vangeur.
Chaque teste, autrefois de Lerne l’ épouvante,
sembloit languir à bas, ny morte, ny vivante.
De sept gosiers coupez sortoient de longues eaux,
traçant sur le vainqueur sept humides berceaux :
et sur l’ onde ridée, alloient par le zephire,
cent vases de cristal, prés des bords de porphire.
La merveille et la soif les traisnent à leur mal.
Auberon qui les void vers le piege fatal,
d’ un insensible pas en destourne Albione.
La princesse à regret dé-ja les abandonne.
Amour gagne son coeur : et ses yeux sont ravis
du surprenant éclat des graces de Clovis.
Le couple infortuné, d’ une égale vistesse,
arrive aux bords cruels de l’ onde enchanteresse.
Miserables amans, reprimez vos desirs.
Helas ! Perdant la soif, vous perdrez vos plaisirs.
Clotilde, en s’ avançant, prend de sa main divine
un cristal qui formoit une conque marine.
Clovis choisit un vase, image d’ un vaisseau.
Aurele suit, et plonge une coupe dans l’ eau.
Chacun, de ses poumons esteint l’ ardeur pressante,
et verse de longs flots dans sa bouche innocente.

Nouveauté merveilleuse, incroyable aux neveux !
Le roy, pour exprimer le plus de cher ses voeux,
qu’ il voudroit dans Paris la voir en asseurance ;
que loin de vous, dit-il, ne suis-je dans ma France.
Clotilde rougissant, veut montrer son ennuy,
de souffrir ce mespris n’ ayant aimé que luy ;
et dit ; un autre prince ayant place en mon ame,
devois-je m’ exposer à ta perfide flame ?
De cent propos pareils ils s’ attaquent soudain.
L’ oubly, la cruauté, l’ orgueil, et le dédain,
pour des reproches doux, et des plaintes flateuses,
eclatent à l’ envy dans leurs bouches menteuses.
La rougeur qui s’ espand sur leur front courageux,
leur paroist un effet d’ un mespris outrageux ;
et des mots impréveûs les sensibles injures,
dans leurs coeurs abusez portent mille blessures.
Le triste favory, confus d’ estonnement
d’ entendre sans sujet un si prompt changement,
pensant par le secours d’ une adroite entremise,
renouër doucement l’ amour qui se divise ;
pour dire, ces dédains naissent hors de saison,
vos mespris sont fondez, dit-il, sur la raison.
Tous deux de ce propos ayant l’ ame offensée,
en pensant l’ accuser, approuvent sa pensée.
Puis ce trompeur aveu confirme leurs mespris ;
et renforce le trouble en leurs tristes esprits.

Ils souffrent desormais avec trop de contrainte
de leurs yeux irritez l’ insupportable attainte ;
et ces coeurs amoureux, accablez de douleur,
s’ éloignent à regret, pour plaindre leur malheur.
Quelle voix rediroit, princesse infortunée,
à quel excés d’ ennuis tu fus abandonnée ?
Son infidele amant, tant de sermens trahis,
son trop credule esprit,l’ exil de son païs,
son oncle furieux, et sa pudeur blessée,
dans un amas confus roulent en sa pensée.
Ah ! Dit-elle en son ame, espoirs trop malheureux,
de mes courtes amours ministres dangereux,
qui me disiez qu’ un jour, par l’ effort de mon zele,
je pourrois à mon dieu gagner cét infidele,
pourquoy me celiez vous, quand je reçeûs sa foy,
qu’ un infidele à Dieu, le seroit bien à moy ?
Dieu, quels sont les secrets de ta loy souveraine ?
Tu m’ offris ton secours : d’ où peut naistre ta haine ?
Quoy, m’ abandonnez vous, anges heureux et saints,
qui deviez en tous lieux seconder mes desseins ?
Toy, qui luis dans le ciel, divin areopage,
dont la voix m’ incita d’ ayder au grand ouvrage,
quoy doncques, tes conseils, au lieu d’ un tel bonheur,
m’ ont portée à la honte, et non pas à l’ honneur ?
Vous, remplis de sçavoir, et feconds en miracles,
prelats, dont j’ ay cent fois consulté les oracles,

sont-ce là ces grands biens, ces signes apparens
des promesses du ciel, dont vous m’ estiez garens ?
Je vous fiay mon coeur ; je vous fiay ma vie.
Rendez moy la splendeur que vous m’ avez ravie.
ô ! Celestes decrets, ordres du tout-puissant,
fus-je donc criminelle, en vous obeïssant ?
Seigneur, doy-je tousjours esprouver ta colere ?
Dés que j’ ouvris les yeux, je vis meurtrir mon pere,
mon sang verser mon sang ; et depuis le berceau
j’ ay supporté les yeux de nostre fier bourreau.
Pour servir les autels, un saint zele m’ emporte :

le ciel me fait sentir une haine plus forte.
Il s’ arme tout d’ éclairs : il se fond en torrens :

il m’ offre des trompeurs, quand je fuy des tyrans.
Que feras-tu, Clotilde, amante miserable
d’ un prince autant ingrat, qu’ il me parut aimable ?
Ah ! Qui me fit choisir ce traistre pour espoux ?
L’ assassin de mon sang m’ estoit encor plus doux.
Alors son noble coeur, detestant les perfides,
fit verser à ses yeux mille perles liquides.
Le desespoir l’ attaque ; et les airs sont frapez
de ses tristes sanglots, cent fois entrecoupez.
Une honte cruelle à son ame s’ attache ;
et dans le bois prochain confuse elle se cache.
Elle succombe enfin sous tant de maux pressans.
Son regard s’ affoiblit : elle perd tous les sens.

Elle tombe ; et son corps, en son sort déplorable,
et d’ herbes et de fleurs trouve un lit favorable.
Son beau teint se ternit d’ une froide pasleur :
les oyseaux allentour se taisent de douleur :
les arbres fremissans plaignent son avanture ;
et d’ un bruit douloureux l’ eau prés d’ elle en murmure.
Telle, apres mille cris vers la mer épandus,
apres mille sanglots, et mille pas perdus,
sans vigueur et sans voix tomba pasle et glacée,
aux bords inhabitez Ariadne laissée.
Et telle se pasma dans les bras de sa soeur,
ayant en vain tenté la rage et la douceur,
quand la nef du troyen partit de son rivage,
la reyne qui bastit les grands murs de Cartage.

LIVRE 2

Le prince d’ autre-part, en ce cruel malheur,
est accablé d’ ennuis, et saisi de douleur.
Aurele, par des mots pleins d’ innocente audace,
pensant le consoler, le pique et l’ embarrasse ;
et d’ un cuisant soucy chacun d’ eux devoré,
de l’ autre, en soupirant, croit l’ esprit égaré.
Auberon voit l’ effet de sa ruse traistresse ;
et par les belles mains de la jeune princesse,
leur presente des fruits, dont le goust enchanté
peut rendre à leur discours l’ ordinaire clarté.

Le roy, forçant son mal, feint une ame rassise ;
accepte les presens ; les gouste avec franchise :
mais son pressant ennuy, qui ne peut s’ alleger,
l’ estouffe, le saisit, et s’ oppose au manger.
C’ est assez toutefois que leur levre les touche.
Le nouveau charme esteint le charme de leur bouche.
Il veut revoir sa reyne ; et troublé de soucy,
il ne peut la laisser, ny la chercher aussi.
Son esprit balancé ne sçait ce qu’ il doit faire.
Il craint, en la suivant, d’ accroistre sa colere.
Il tire à part Aurele ; et veut qu’ adroit et doux
il sçache d’ elle, au moins, d’ où luy naist son courroux
contre un roy dont le ciel sçait la pure innocence ;
qui d’ elle peut souffrir tout mespris, toute offense.
L’ enchanteur void sa peine ; et feignant d’ ignorer
l’ injurieux tourment qu’ il luy fait endurer,
laissons la s’ égarer, dit-il, dans ces prairies,
où les eaux et les fleurs flatent ses réveries.
Pour jamais l’ un de l’ autre il veut les écarter :
et par divers objets il pretend l’ arrester ;
déployer à ses yeux sa superbe opulence ;
et luy faire admirer l’ éclat de sa puissance.
Ils retournent sous l’ arc d’ une porte à deux pans :
puis d’ un degré de jaspe ils montent les rampans.
L’ oeil passe en un moment par vingt portes dorées.
De mille vases d’ or les chambres sont parées,

de meubles somptueux, éclatans, et divers ;
et de cent raretez que produit l’ univers.
Mais un pompeux amas de precieuses armes,
pour les yeux de Clovis, a les plus puissans charmes.
Grand roy, dit Auberon, nous sommes mesme sang,
issus de Clodion, ce vaillant prince franc.
Le sage roy du Mans, Rignimer fut son frere.
L’ autre regne à Cambray, l’ équitable Ranchaire.
S’ il te naist un desir d’ apprendre dans ces lieux
la source et les explois de nos braves ayeux,
vien voir de leurs beaux faits la memoire cherie,
peinte sur les lambris d’ une ample gallerie.
Une porte d’ airain s’ ouvre alors en deux parts.
Le lieu vaste reçoit les avides regards.
Vers le bout éloigné, que l’ oeil à peine acheve,
la voûte semble basse, et le pavé s’ éleve.
Le lambris qui les suit vers un but limité,
diminuë à l’ égal d’ un et d’ autre costé.
Là dans un beau champ d’ or l’ orgueilleuse sculpture
conteste un noble prix à la docte peinture ;
et là semblent encor paroistre sur les rangs,
et combattre à l’ envy les ancestres des francs.
Auberon hausse alors une verge d’ ebeine,
pour fixer le regard qui vague se promeine ;
et sur le premier quadre à leurs yeux presenté,
rend d’ un charme innocent le monarque enchanté.

Icy, commence-t-il, est la prise fameuse
de cette ville antique, et noble, et malheureuse,
que durant dix estez la valeur deffendit ;
et qu’ en peu de momens une fraude perdit.
Voyez de quel transport Junon ouvre les portes,
rouge d’ un vieux courroux, aux argives cohortes.
Et pallas d’ autre-part, sur les troyens surpris,
vange de sa beauté les sensibles mespris.
Vulcan armé de feux, suit leur colere ardente,
jettant cent tourbillons de flame petillante.
Là d’ un trident vangeur du parjure des rois,
Neptune rompt le mur qu’ il bastit autrefois :
et Jupiter perdant le soin de sa balance,
laisse de leur fureur regner la violence.
Le grand cheval triomphe ; et la triste cité
par son propre malheur se remplit de clarté.
Là devant tous les dieux l’ insolence domine :
et passent pour vertus le meurtre et la rapine.
Icy sont les vieillards des autels destachez :
et là sont les enfans aux meres arrachez.
Plus loin pleure un amas de troyennes captives.
Là courent en tremblant les bandes fugitives.
Mais de la pieté voyez les grands effets.
Un fils portant son pere, est courbé sous le faix.
Venus, par cent destours, de la presse le tire ;
et console son coeur de l’ espoir d’ un empire.

Dans ce tableau suivant, la ville fume encor.
Cette princesse en pleurs, est la veuve d’ Hector,
qui sauve du fer grec, dans une peine amere,
le jeune Astyanax, sous le tombeau du pere.
Plus loin sa main conduit un enfant supposé,
qu’ elle laisse par force à l’ ithaquois rusé.
On void en mesme temps sur son visage peinte
la craintive douleur, et veritable, et feinte.
Salutaire artifice, et trompeur et pieux,
nous te devons la vie, et nous et nos ayeux.
L’ inhumain aveuglé par sa propre malice,
l’ entraisne, et le fait voir à la foule complice :
et desja d’ une tour il l’ a precipité,
pensant perdre le sang des grecs si redouté.
Dans le quadre suivant, cet esclave fidele
emporte Astyanax, se haste plein de zele :
et l’ habile pinceau fait voir que dans son coeur
regnent en mesme temps et la joye et la peur.
Plus loin, des paphlagons la belle et triste reyne,
pleurant encor la mort de son cher Pylemene,
qui tomba sous le fer d’ Achille triomphant,
reçoit le gage heureux, baise le noble enfant,
l’ offre à son fils Sicambre ; et d’ une aspre vangeance
desja roule en son coeur la flateuse esperance.
Les princes sont dressez aux combas hazardeux,
tous deux d’ aage pareil, tirans leur sang tous deux
de l’ antique Agenor, pere du Roy Phinée,
dont la fille Olizone à Dardan fut donnée.
Le fils de Pylemene eut pour tige Agenor :
et du sang de Dardan sortoit le fils d’ Hector ;
qui redoutant les grecs, dont la haine perfide
du rejetton d’ Hector croyoit estre homicide,
avoit dés son printemps, sans éclat et sans rang,
du nom de Francion couvert son noble sang.
Voyons l’ autre peinture. Icy sont ramassées
des troyens fugitifs les troupes dispersées,
qui rejoignent leur roy, desja robuste et grand.
Sicambre son amy par la dextre le prend ;
luy fait voir trente nefs à la rade flotantes ;
sur le bord, un monceau d’ armes estincellantes :
le necessaire amas et de vins et de blez ;
et les restes de Troye en un tas assemblez.
Le prince vers la mer tourne sa fiere teste,
et d’ un nouveau climat medite la conqueste.
Les uns dans les esquifs et legers et nombreux,
portent d’ un soin actif leurs biens sauvez des feux,
vont et revont cent fois, et commettent aux ondes,
pleins d’ un ardent espoir, leurs ames vagabondes.
Les taureaux, de festons sont ornez à l’ écart,
pour le grand sacrifice, augure du depart.
Le prestre monstre en l’ air un bataillon de gruës,
qui leur tracent la voye, en criant dans les nuës,

qui volent de l’ aurore au repos du soleil.
Francion des grands dieux adore le conseil.
Dans le suivant tableau, son fer tranche le cable.
Sa voile s’ abandonne au vulturne agreable.
Sicambre sur le bord redouble ses adieux ;
luy tend les bras encore ; et loin le suit des yeux.
Dé-ja le port s’ éloigne, et les rives desertes.
Les troyens animez fendent les ondes vertes ;
se dressent d’ un accord sur les longs avirons.
L’ onde qui se rebelle, écume aux environs.
La prouë au front d’ airain, des flots brise l’ audace ;
et la poupe en courant laisse une longue trace.
Icy se void dépeint le dangereux abbord ;
et le barbare armé pour deffendre le bord,
où par sept grands canaux d’ une embouchure large,
le Danube orgueilleux dans l’ Euxin se décharge.
Dé-ja le vaillant roy de sa nef s’ est lancé ;
et sa pique a dé-ja ce grand chef renversé,
qui deteste des cieux l’ ordonnance fatale ;
et mord en expirant la poussiere natale.
Les troyens rougissans d’ un exemple si beau,
preferent à la honte un honneste tombeau.
Les uns sautent au bord, pleins d’ un ardent courage.
D’ autres plus éloignez s’ élancent à la nage.
Mille barbares traits siflent de toutes parts.
On void voler aux nefs les cailloux et les dards.

Plusieurs trouvent dans l’ eau la mort precipitée,
avant que d’ avoir joint la terre souhaitée.
Francion secouru frape, poursuit, abbat ;
et la rive gagnée est le fruit du combat.
Voyez qu’ il est modeste au milieu de sa gloire.
Il semble moins que tous émeû de sa victoire.
Voicy la neuve Troye establie en ce bord.
Voyez ces amples murs, ces ponts, ce large port.
Voyez ces grandes tours non encore achevées ;
et ces autres dé-ja dans les airs élevées.
Là le maistre architecte, en fronçant le sourcy,
d’ un temple à cent piliers monstre un plan racourcy.
Dans le mesme rouleau, monte en lignes tracées,
le pourpris exhaussé, les colonnes dressées,
et la voûte, et le dome au front audacieux,
portant superbement sa pointe dans les cieux.
La scie aux dents d’ acier, long suplice des arbres,
icy tranche un grand chesne, et là coupe les marbres.
Là se taille la pierre, icy fume la chaux.
Là sont dressez en l’ air les hardis échaffaux.
Icy se perd aux yeux l’ orgueilleuse machine,
haute sur les palais, et des astres voisine.
Là monte un marbre lourd, sur la teste pendant.
Le noble Francion haste l’ ouvrage ardent :
et fondant la cité, qui tient lieu de patrie,
du nom du prince amy, la nomme Sicambrie.

Leurs braves descendans, par leurs faits renommez,
et sicambres et francs depuis furent nommez ;
et bornerent long-temps, par leurs fortes limites,
et l’ estat des romains, et les courses des scythes.
Par cent et cent combas, par dix siecles entiers,
le franc fut la barriere à deux peuples guerriers.
Mais il devient nombreux malgré ces longues guerres ;
et la foule moins riche aspire à d’ autres terres.
Sunnon, prince des francs, consulte icy les dieux.
L’ oracle luy respond : abandonnez ces lieux.
Assez, nobles françois, vostre vaillance rare
a couvert les romains des assauts du barbare.
Les dieux sont irritez ; et de cent empereurs
sur Rome vont punir l’ orgueil et les fureurs.
Evitez ces torrens de scythes et de getes,
par qui le ciel rendra leurs provinces sujetes.
Assez, superbe Rome, ont regné tes destins.
François, laissez perir l’ empire des latins.
Des peuples qui de Rome étouferont la gloire,
les dieux à vos neveux reservent la victoire.
Sunnon tourne son camp vers les rudes germains,
que n’ avoient peu jamais asservir les romains.
Dans ces quatre tableaux, est le sanglant passage
des bouches du Danube au baltique rivage.
Et l’ on y void les francs, d’ un peuple furieux
tousjours environnez, tousjours victorieux.

Une troupe en passant, de son corps desunie,
s’ arreste, et de son nom forme la franconie.
Le reste aimant à vivre en un sejour marin,
monte où dans l’ ocean se dégorge le Rhein.
Voyez dans ce tableau les brulans sacrifices
que les francs réjoüis rendent aux dieux propices.
Les taureaux égorgez versent le sang fumeux.
Le pontife connoist le succés de leurs voeux ;
et desja leur promet, consultant les entrailles,
un empire plus noble, acquis par cent batailles.
Icy l’ ouvrier a peint Marcomir le vaillant,
qui poussant des françois le courage boüillant,
digne de ses ayeux, pres des murs de Mayence,
de l’ empereur Maxime attaque la puissance :
abbat le fier orgueil des fortes legions :
s’ ouvre un large passage à d’ autres regions :
emporte en peu de mois, d’ une ardeur valeureuse,
les païs enfermez du Rhein et de la Meuse ;
et de l’ estat promis par la fatalité,
ouvre enfin la barriere à sa posterité.
Le sage Pharamond dans cette autre peinture,
dicte d’ heureuses loix à sa race future :
et fondant leur grandeur sur la force des rois,
bannit le sexe doux du sceptre des françois.
Sous ses chefs aguerris la jeunesse s’ appreste,
qui va de l’ ample Gaule entamer la conqueste ;

et par sa vive ardeur tout peril surmontant,
dompter Treves l’ antique, et le Liege inconstant.
Voicy ce Clodion, de nos peres la souche.
Voyez ces longs cheveux, cet oeil noble et farouche.
Il anime un assaut ; et de ses beliers durs
renverse de Cambray les redoutables murs.
Il conquit par des faits de memoire immortelle,
et les bords de la Somme, et ceux de la Moselle,
et la vaste Champagne, où pour loger le franc,
et pour renouveller la gloire de son sang,
dans les fertiles champs où la Seine tournoye,
il bastit les grands murs d’ une seconde Troye.
Meroüée et Flambert, ses deux illustres fils,
partagerent les champs des peuples déconfis.
Flambert nomma la Flandre, où sa race domine.
L’ aisné fut ton ayeul, l’ autre est mon origine.
Voyez ces deux tableaux, d’ un labeur excellent :
l’ un de l’ horrible nuit, l’ autre du jour sanglant,
où se vid, par l’ effort du brave Meroüée,
d’ Attila l’ orgueilleux la puissance échoüée.
Voyez de quelle ardeur francs, visigots, romains,
heurtent huns, ostrogots, gepides, et germains.
Mais du choc de la nuit d’ effroyable memoire,
les françois eurent seuls la fortune et la gloire.
Voyez l’ amas confus d’ hommes et de chevaux,
que moissonne la mort, de sa tranchante faux.

La presse esteint Thierry le valeureux monarque.
La vertu dans ce trouble à peine se remarque.
Voila sous Childeric les françois aguerris,
qui surmontent d’ assaut les ramparts de Paris,
Paris, jadis connu sous le nom de Lutece.
Mais ce prince, joignant l’ amour à sa proüesse,
luy fit porter le nom de l’ un de ses ayeux,
qui brula comme luy de feux audacieux.
Voy cette ample cité, de qui l’ assiete aspire
a l’ honneur de servir de trône à ton empire.
Icy le peintre exact, de la Seine au long cours
a peint dans ces beaux champs les tortueux destours.
Le fleuve, en les baignant, lentement se promeine,
les baise, les rebaise, et les quitte avec peine.
Childeric, en ce quadre, aux peuples estrangers
ravit les murs conquis d’ Orleans et d’ Angers.
Voyez dans le lointain, sur les sanglantes rives,
des orgueilleux saxons les troupes fugitives :
et que les coups legers d’ un labeur delicat,
ont peint en peu d’ espace un horrible combat.
Dans ces quadres restans, encor vuides d’ histoires,
magnanime Clovis, se peindront tes victoires ;
si d’ un solide esprit, tousjours sage et pieux,
tu gardes saintement le culte des grands dieux,
qui par un si long cours d’ une faveur constante,
ont comblé de grandeurs nostre race vaillante.

Les noms de tant d’ ayeux, leur sort, et leur valeur,
avoient du grand Clovis endormy la douleur.
Une force muëtte, emprainte dans l’ ouvrage,
de piquans aiguillons animoit son courage :
et desja son esprit, jaloux de leurs grands faits,
pense à les surpasser dans ses vastes souhaits.
Mais Clotilde en son coeur tousjours regne puissante.
Rien ne charme son mal : il réve, il se tourmente
d’ estre long-temps loing d’ elle en ces lieux écartez.
Il n’ ose aussi paroistre à ses yeux irritez.
Auberon void son ame en ces pensers flotante ;
veut que dans ce moment sa richesse le tente ;
et conduisant ses pas par d’ obliques destours,
luy montre ses tresors cachez dans quatre tours :
fait briller à ses yeux, d’ une prudente adresse,
parmy l’ éclat de l’ or, l’ éclat de la princesse ;
et se jugeant puissant par ce double secours,
tasche à vaincre Clovis, et luy tient ce discours.
Grand espoir des françois, et leur gloire future,
tu vois que pour moy seul semble agir la nature :
qu’ elle suit mes desirs ; et fait tous ses efforts
pour enrichir ces lieux de ses plus beaux tresors.
Apprens que si tu joins ma fortune à la tienne,
il faut qu’ en peu de temps l’ univers t’ appartienne.
Mais à nostre seul sang cét honneur est promis.
Ne mesle point ta race au sang des ennemis.

Prens ma fille et mes biens : ta vertu te les donne.
Le ciel, du monde entier t’ accorde la couronne.
Le prince de cette offre et surpris et confus,
n’ ose faire éclater un sensible refus.
Albione rougit, tient la paupiere basse.
(et le rouge et la honte augmenterent sa grace)
forme des voeux secrets dans son douteux soucy ;
puis entend que Clovis sage respond ainsi.
Un rigoureux ennuy, qui me presse et m’ accable,
me rend d’ amour, d’ espoir, de conseil incapable.
La princesse merite un coeur franc de malheurs ;
et ne veut pas regner où regnent les douleurs.
Ceux qui sont refusez, et celuy qui refuse,
sentent tous sur leur front une rougeur confuse.
Auberon, d’ un oeil feint couvre un aspre courroux.
Albione en son coeur sent un dépit jaloux :
et le roy, dont l’ amour tant d’ embusches surmonte,
les remplit à regret de colere et de honte.
Dans l’ honneste refus, l’ enchanteur connoissant
que son feu pour Clotilde est encore puissant :
que pour elle sans cesse en secret il soûpire :
qu’ il resiste pour elle à l’ espoir d’ un empire :
luy fascine la veuë ; et sur le prochain mont,
en armes luy fait voir le prince Sigismond,
fils du fier Gondebaut, enlevant la princesse,
qui contente le suit, l’ embrasse et le caresse.

Clovis de cette veuë émeû, rouge, et surpris,
de colere, d’ amour, de jalousie espris,
laisse Auberon, descend, et court remply de rage,
meditant la vangeance en son ardent courage :
trouve Aurele en la court, dont les tristes regards,
et les pas empressez errent de toutes parts.
Par les bois, par les prez, dit-il, je l’ ai cherchée.
Mais sans doute à ma veuë un demon l’ a cachée.
Ah ! Ne la cherche plus : on l’ enleve à mes yeux,
respond le prince émeû : mais sortons de ces lieux.
Suivons ce ravisseur, dont l’ ame fiere et vaine
pretend impunément triompher de ma peine.
Comme dans les vallons du solitaire atlas,
la lionne, au retour de son sanglant repas,
void son fan que dérobe une brigade more ;
desja par le desir dans son coeur les devore :
vole au mépris du nombre, et des traits, et des dards :
les attaque de loin du feu de ses regards :
d’ un fier rugissement en fureur les menace ;
et s’ irrite en courant pour punir leur audace.
Tel sur son grand coursier le prince s’ est lancé.
Il laisse le palais ; il court à chef baissé.
Ses talons du cheval animent la vistesse.
Son favory le suit, accablé de tristesse.
Tous deux cherchent les pas de ces fantosmes vains ;
battent un lieu cent fois, et vaguent incertains.

Clovis perdant l’ espoir arreste enfin sa course,
alors qu’ à ses regards, pres d’ une pure source,
sur le bord d’ un ruisseau de fresnes ombragé,
une nymphe paroist, dont le bras engagé
soustient le noble faix de sa teste superbe,
et dont l’ aimable corps mollement presse l’ herbe.
Un doux vent fait voler ses plus libres cheveux.
Ses beaux pieds sont serrez d’ un coturne à cent noeuds.
Son espieu sur les fleurs prés d’ elle se repose.
Sa fierté se dément par sa bouche de rose.
Trois nymphes à l’ écart, le carquois sur le dos,
sur la rive plus basse imitent son repos.
De chiens, chacune tient une lesse vaillante.
L’ un dort, l’ autre s’ estend, l’ autre boit l’ eau coulante.
Un sanglier aux longs poils, aux écumeuses dents,
semble dormir en paix prés des limiers ardents :
mais la rougeur du sang qui soüille la verdure,
fait reconnoistre assez sa funeste avanture.
Telle est peinte Diane, alors qu’ en son repos,
sous les chesnes fueillus des forests de Delos,
apres ses doux travaux, sur l’ herbe elle respire ;
et levant son beau chef, l’ abandonne au zephire.
Là sont chevreüils, chiens, cerfs, et des nymphes les choeurs,
pesle-mesle couchez, et vaincus, et vainqueurs.
Clovis, en surmontant sa profonde tristesse,
qui que tu sois, dit-il, soit nymphe, soit deesse,

favorable aux mortels de douleur consumez,
n’ as-tu point veû courir dix bourguignons armez ?
Elle dresse son chef, d’ une façon hautaine.
Sur le noble guerrier son regard se promeine.
Puis elle abbaisse l’ oeil, se leve avec froideur ;
se tient muëtte un temps, d’ orgueil ou de pudeur.
à peine pour ces mots ses levres sont ouvertes :
nul passant n’ a paru dans ces forests desertes.
Puis elle se destourne, avare de sa voix.
Dédaigneuse elle laisse et Clovis, et le bois :
s’ en va d’ un ferme pas, et sa suite apres elle.
Le roy triste et confus demeure avec Aurele,
abandonné d’ espoir, de conseil, de secours,
du fruit de ses travaux, du prix de ses amours.
Il retourne aux vallons : il court toute la plaine :
et des chevaux ardens il prodigue la peine :
interroge passans, bergers, et laboureurs.
Puis tout espoir le quitte, et fait place aux fureurs.
La vangeance luy reste ; et son ame enflammée
luy fait tourner enfin les pas vers son armée,
qu’ à Langres il laissa, quand de deux rois vainqueur,
et vaincu par l’ amour qui bruloit dans son coeur,
pour contenter ses yeux, il vola jusqu’ au Rhône.
Il cherche un bois espais, aux rives de la Saône,
où d’ un pont et du fleuve un grand bourg est nommé.
Là dans un creux vallon, de buissons enfermé,

l’ attend un de ses chefs, et sa troupe secrete,
qui devoit au retour asseurer sa retraite.
Cependant Albione, amante sans amant,
malgré son fier dépit, cherissant son tourment,
void que ce roy qu’ elle ayme, en un peril s’ engage,
où le nombre inégal doit dompter son courage.
Elle court en sa chambre ; et pour le secourir,
s’ arme, et dans ce danger fait gloire de mourir.
Ses armes estoient d’ or à bandes argentées.
Sur son casque flotoient cent plumes agitées.
Desja sur un coursier elle monte d’ un saut :
desja dans les forests medite un fier assaut ;
des deux ardens guerriers bat et rebat les traces,
et les sentiers connus par ses frequentes chasses.
Puis à ses yeux paroist la princesse Yoland,
qui descendoit des monts, d’ un pas superbe et lent,
de levriers heletans, et de nymphes suivie ;
et du plaisir des bois pour ce jour assouvie.
Ma soeur, dit Yoland, quel danger, quel soucy,
t’ oblige d’ estre armée, et de courir ainsi ?
Albione rougit ; et sa rougeur confesse
qu’ une honte est meslée à l’ ennuy qui la presse.
Elle n’ ose parler d’ un prince qui la fuit.
Elle n’ ose parler d’ un prince qu’ elle suit.
Toutefois elle avouë à sa soeur bien aimée,
que Clovis par ces monts suit une troupe armée,

sur eux voulant vanger un rapt injurieux :
qu’ elle alloit au secours d’ un roy si glorieux.
N’ agueres, dit sa soeur, j’ ay veû ce prince illustre :
au moins un qui n’ attaint que son cinquiesme lustre,
d’ un port superbe et doux, d’ un auguste regard,
et qui presse un coursier à poil de leopard.
Il court, et des brigands il a perdu la piste.
C’ est luy, dit Albione et rougissante et triste.
Lors un nuage espais s’ approche de leurs yeux,
(du magique sçavoir effect prodigieux)
volant à fleur de terre, ainsi que sur les ondes
s’ éleve une vapeur qui s’ enfle à bosses rondes,
lors que l’ astre du jour, par l’ ardeur de ses rais,
tire l’ humeur d’ un fleuve, et la boit à longs traits.
Le nuage rouloit d’ une course legere.
Il s’ ouvre ; et l’ enchanteur, d’ un visage severe,
paroist prés d’ Albione, et par un feint courroux,
luy dit ; je suy vos pas, ma fille, où courez-vous ?
J’ approuve vostre amour, et blâme vostre fuite,
sans moy, sans mes conseils, sans compagne et sans suite.
La princesse rougit ; baisse l’ oeil et le front ;
et sa guerriere audace à ces mots se confond.
Sa soeur, pour son secours, prend ainsi la parole.
Est-ce là ce grand roy dont par tout le bruit vole ?
Je brule du desir d’ apprendre ses explois ;
et quels peuples sa force a rangez sous ses loix ;

et de sçavoir encor le sort de ses ancestres ;
quel succés de la Seine enfin les rendit maistres ;
les plus rares combats de ces grands conquerans ;
de vostre sang la source, et de vos differends.
Le prince qui ne tend qu’ à les remplir de flames,
s’ accorde à contenter leurs curieuses ames ;
et promet de leur dire, avant la fin du jour,
de merveilleux effets et de guerre et d’ amour.

LIVRE 3

Les troupes des françois, du Rhein victorieuses,
attendoient leur grand roy, riches et glorieuses,
où la Meuse et la Marne, encor foibles ruisseaux,
humectent les vallons, de leurs naissantes eaux.
Et dé-ja paroissoit la brigade avancée,
sur la rive d’ un bois par le prince laissée,
dont le chef languissoit d’ impatiens soucys,
lisois, source du sang des grands Montmorancys.
Lisois qui respandit sur son illustre race,
sa vertu, sa beauté, l’ esprit, la belle audace,
et la boüillante ardeur de courir aux explois,
et d’ immoler sa vie à l’ honneur de ses rois.
Des regards de Clovis la bande ranimée,
va rejoindre avec luy sa triomphante armée ;

dont soudain les clairons, les cris retentissans,
les fifres, les tambours, les chevaux hannissans,
semblent, comme à l’ envy, donner au grand monarque
et de joye et d’ amour une fidele marque.
Pour embrasser ses chefs, le prince s’ arrestant,
feint, malgré ses ennuis, un visage content :
puis avant que la nuit couvre tout de son ombre,
de ses troupes veut voir et l’ estat et le nombre.
D’ abord le digne fils du fameux Guyemans,
Genobalde suivy de six forts regimens,
tous chevaliers françois, d’ intrepide vaillance,
baisse devant son maistre et la teste et la lance.
Son barbe au souple corps semble aussi se baisser :
puis à bonds rebattus on le void s’ avancer.
Et du brillant acier ses troupes lumineuses,
foulent apres ses pas les plaines sablonneuses.
Ricarede, Arembert, Berulfe encore vain
d’ avoir seul osé rompre un bataillon romain,
Ulde, Adolfe, et Voltrade aux forces redoutées,
menoient dans les combas ces bandes indomptées.
Les lances, en marchant, font un flotant amas ;
comme si sur les eaux voguoient six mille masts.
à tous pend de l’ arçon, à leur mode guerriere,
et la hache tranchante, et la masse meurtriere.
Le valeureux lisois, de plumes ombragé,
sur un tartare blanc à taches d’ orangé,

en monstrant un visage et fier et plein de charmes,
conduit six escadrons d’ invincibles gendarmes,
dont les chefs courageux, Sisulfe, et Gondoland,
l’ un à l’ autre en hauts faits à l’ envy s’ égalant,
et Varoc et Guerpin, deux lions à la guerre,
eussent seuls affronté tous les rois de la terre :
avec les deux jumeaux, beaux entre tous les francs,
Vandalmar et Valdon, que dans les mesmes flancs,
nature en se joüant forma de traits semblables,
egalement vaillans, également aimables.
Puis un prince parut sur un cheval danois,
Sigisbert tout brillant de l’ or de son harnois,
chef des forts ubiens, choisis dans Agrippine,
et des fiers habitans de la Meuse voisine,
aux corcelets polis, aux casques flamboyans,
sur de larges roussins, à longs crins ondoyans.
Son pere fut Ausbert, roy de françoise race :
et son fils Cloderic, plein d’ une jeune audace,
dans un superbe éclat marchoit à son costé,
faisant bondir sous luy son cheval indompté.
Ces deux princes guerriers, à leur sang favorables,
avoient joint à Clovis leurs troupes secourables.
Lors passent en baissant leurs chefs et leurs escus,
les rois qu’ aux bords du Rhein n’ aguere il a vaincus,
Marcovese et Mammol, maintenant tributaires,
qui menoient sous le franc leurs bandes volontaires,

les restes du combat, les soldats genereux,
contens d’ estre conduits par un chef plus heureux.
En suite se monstra le magnanime Aurele,
sous des armes d’ azur, sur un barbe ysabelle,
à crins noirs et frisez, à pas fermes et lents,
par fois interrompus par de legers élans.
On void dans ses regards, dans sa grave asseurance,
briller en mesme temps son coeur et sa prudence,
et le secret couvert, et la constante foy,
qui font priser en luy l’ heureux choix de son roy.
Il conduit les gaulois, dont les troupes vaillantes
sont au joug des françois soumises, et contentes.
Ces guerriers sous huit chefs marchoient dans les combas.
Le courageux Albert forma son bel amas,
de cinq cens chevaliers, dans sa chere patrie,
nourrice des troupeaux, la feconde Neustrie.
Vers les bords de la Somme Amalgar fit son choix,
de gendarmes hardis, d’ un coeur franc et courtois.
Herpon leva sa troupe entre l’ Oise et la Seine ;
y meslant les débris de la force romaine.
Zaban choisit les siens dans les fertiles champs
de la Beausse alterée, où mille socs tranchans
fendent les longs guerets, sans qu’ arbre ny fontaine
des laboureurs lassez y soulage la peine.
Eufron fit sa levée où le Loir fait son cours,
et dans les gras païs et d’ Angers et de Tours.

Rodan eut ceux qu’ enfante Auxerre la vineuse :
Albin, ceux que produit la Sologne areneuse :
enfin Sigalde eut ceux qui furent assemblez
dans la vaste Champagne, où croissent tant de blez :
et deslors tous les chefs de ces troupes vaillantes
signaloient d’ une croix leurs bannieres volantes.
Mais quelle bande suit ? Avec quels ornemens
dois-je exprimer l’ éclat des fideles amans ?
Cinquante chevaliers, et cinquante guerrieres,
presque d’ âge pareil, de beautez singulieres,
couple à couple marchoient, armez de pur argent,
d’ un blanc pennache épars leurs timbres ombrageant :
tous sur de blancs genets que fit naistre l’ Espagne.
Chaque amant admiroit son aimable compagne.
L’ argent brilloit par tout sur leurs caparassons.
Chaque couple, à l’ égal ferme sur les arçons,
d’ argent portoit aussi la casaque brodée,
jointe à leurs souples corps, et d’ hermine bordée.
Tous dans leurs purs desirs également heureux,
suivoient à rangs égaux les deux chefs valeureux,
l’ invincible Aigoland, et la vaillante Argine :
et voicy de leurs voeux la loüable origine.
Quand les francs, ennemis d’ un paresseux repos,
du Rhein, leur borne antique, eurent passé les flots,
pour chercher dans la Gaule un ciel plus favorable,
et fonder un empire, ample, heureux et durable,

maints amans combatus de la fureur de Mars,
et du feu dont le charme attachoit leurs regards
prés des rares beautez de leurs coeurs adorées,
sentoient de mille ennuis leurs ames devorées.
Leurs amantes, pour plaire à cette double ardeur,
voulant de leur courage égaler la grandeur,
jurerent de les suivre ; et cinquante amazones,
dignes pour leur valeur d’ immortelles couronnes,
avec cinquante amans, au mespris des dangers,
passerent d’ un accord aux climas estrangers.
Pour monstrer que l’ honneur leur audace authorise,
et que la vertu seule anime l’ entreprise,
d’ un beau couple d’ amans ils firent l’ heureux choix,
pour observer sous eux ces innocentes loix.
Deux fois devoient aux champs choir les javelles blondes,
et deux fois l’ aquilon devoit durcir les ondes,
avant que nul parvint au nuptial bon-heur,
apres mille beaux faits de courage et d’ honneur.
Alors chacun donnoit son suffrage equitable ;
et les chefs prononçoient leur arrest redoutable.
L’ amant prés de l’ amante alloit dans les combas ;
et cherchoit sa loüange au hazard du trépas.
Les blessures d’ un seul à tous estoient sensibles.
L’ amour et l’ amitié les rendoient invincibles.
Celuy de qui l’ honneur seroit jamais terny,
de la troupe à l’ instant devoit estre banny :

mais depuis cent moissons, tous d’ un noble courage,
se maintindrent toûjours francs d’ un si grand outrage.
Si l’ hymen assembloit deux fideles amans,
parvenus par la gloire à leurs contentemens,
ils quittoient la brigade ; et soudain en leur place
deux amans s’ enrolloient de chaste et noble race.
Aux chefs la seule mort ostoit la dignité,
qui se voüans d’ accord à la virginité,
preferoient les douceurs de cet aimable empire,
aux licites plaisirs ou tout amour aspire.
Ainsi la belle Argine, et son cher Aigoland,
à leur constante ardeur leur courage égalant,
tous deux n’ ayant encore attaint trente decembres,
tous deux du sang royal des antiques sicambres,
de sagesse et d’ honneur deux modeles parfaits,
eclatans en beauté, celebres par leurs faits,
menoient la troupe vierge, et valeureuse, et belle,
qui fait voler long-temps les regards apres elle.
Telle apres que l’ hymen à son joug eut soûmis
deux genereux amans, autrefois ennemis,
combatoit le centaure en faveur du lapithe,
la troupe de Thesée, et celle d’ Hippolite.
Puis Leubaste paroist, grand escuyer du roy.
Sur un sarde il conduit cent pages sous sa loy ;
tous sur de grands coursiers, en casaque incarnate,
sur qui d’ or et d’ argent la broderie éclate.

Enfin passent de rang deux cens jeunes guerriers,
nobles, d’ un fier regard, pompeux, avanturiers,
qui sans suivre ny chef, ny guidon, ny cohorte,
fondent dans les combas où la fureur les porte :
tels que jeunes lions, terribles aux troupeaux,
qui seuls osent sans peur attaquer cent taureaux :
tous, prests d’ ouvrir les rangs, de monter aux murailles;
et toûjours prés du roy dans le fort des batailles.
Ces escadrons rangez dé-ja couvrent les champs.
Et l’ on void les pietons vers le prince marchans.
Arbogaste portant sa longue javeline,
seul devant ses soldats d’ un pas grave chemine.
Ce chef, d’ un grand ayeul tiroit son noble sang,
d’ Arbogaste, ce fier, cet invincible franc,
qui durant deux soleils, sous l’ alpine Aquilée,
combattit d’ un Cesar la puissance ébranlée :
enfin rouge et fumeux d’ avoir trempé ses mains
dans le genereux sang des goths et des romains,
ne ceda qu’ à Dieu seul, qui contre son courage,
des tempestes arma l’ impetueuse rage.
Le piquant souvenir de l’ antique grandeur,
respand sur son visage une superbe ardeur.
Il conduit des françois la phalange pressée,
eclatante d’ acier, de piques herissée,
qui croisant les longs bois, l’un par l’autre affermis,
estoit impenetrable aux efforts ennemis :

fiere du vieil orgueil d’ une constante gloire,
tousjours à ses drapeaux attachant la victoire.
Le vaillant Marcomir, en un riche appareil,
de six mille françois commande un corps pareil,
qui hardis imitoient dans leur verte jeunesse,
de la vieille phalange et la force et l’ addresse.
Ce prince genereux se vantoit d’ estre issu
d’ un fils de Marcomir, dans Mayence conceû,
au flanc noble et captif d’ une belle romaine,
quand des francs jusqu’ au Meyn il poussa le domaine.
Elbinge et Belsonac, dans les armes nourris,
menoient deux regimens de gaulois aguerris,
qui de l’ arc dés l’ enfance avoient appris l’ usage ;
et de traits aux combas répandoient un orage.
Austrin conduit le tongre, affranchy du danger
de se voir asservy sous un joug estranger.
Didier menoit le marse, armé de hallebarde,
et d’ un long coutelas à la pesante garde.
Amalon conduisoit le bructere aux grands corps,
propre dans les combas à deux sortes d’ efforts :
soit à porter de pres des blessures profondes,
soit à roüer de loin les dangereuses frondes.
Et le prince Arderic, au visage asseuré,
neveu de Sigisbert, en corcelet doré,
la pertuisane en main, à pendillantes houpes,
menoit des ubiens les courageuses troupes,

tous de fer remparez, et de peaux recouverts,
contre l’ effort de Mars, et l’ assaut des hyvers.
Tout se range et s’ arreste ; et les pelouses vertes
d’ une moisson ferrée à l’ instant sont couvertes.
Le monarque en son coeur sent de charmans plaisirs,
voyant l’ amas guerrier, qui prompt à ses desirs,
peut soulager l’ ennuy dont sans cesse il soupire,
et du vaste univers luy conquerir l’ empire.
Aux uns d’ une loüange il hausse la fierté.
Un seul mot vaut un sceptre à leur coeur indompté.
D’ une honte il punit les armes negligées.
Content il void l’ orgueil de ses troupes rangées.
Il les tourne, il les change, en bataillons divers.
Puis voyant que la nuit vient obscurcir les airs,
du martial plaisir à regret il s’ arrache.
L’ élite de ses chefs autour de luy s’ attache,
le presse, et le conduit dans le royal sejour.
Un tourbillon poudreux ayde à noircir le jour.
Le reste file en ordre, en marches differentes.
Puis chacun se separe, et s’ enferme en ses tentes.
Lors cessent tant de bruits de tambours, de clairons.
Le silence et la nuit regnent aux environs.
Le ciel sembloit dormir, et tout ce qu’ il enserre,
et les feüilles des bois, et les eaux, et la terre.
Des oyseaux émaillez, des troupeaux innocens,
le paisible sommeil occupoit tous les sens ;

et par son charme doux, dans les ames humaines
faisoit dormir aussi les soucis et les peines.
Mais les yeux de Clovis ne trouvent nul repos.
De Clotilde, son coeur repete les propos.
De Sigismond, l’ audace en son coeur est gravée.
à toute heure il revoit sa princesse enlevée.
De honte, de courroux, de vangeance brulant,
il veut porter la guerre au rival insolent ;
et croit, si son amour ne se peut satisfaire,
qu’ il pourra pour le moins assouvir sa colere.
L’ aurore enfin chassa les estoiles des cieux,
sans chasser de Clovis les soucis ennuyeux.
Aurele qui connoist le mal qui le réveille,
s’ approche de son lit, et prudent luy conseille,
pour oster tout ombrage à tous les autres rois,
et donner un pretexte aux armes des françois,
de presser Gondebaut, dont l’ ame est si couverte,
faisant de la princesse une demande ouverte.
Si Clotilde, dit-il, a rompu ses sermens,
si Sigismond s’ oppose à tes contentemens,
si Gondebaut a peur de joindre à ton courage
celle dont il ravit le pere et l’ heritage,
sur l’ injuste refus, tu peux te soulager,
ravager ses estats, le vaincre, et te vanger.
Malgré le prompt dépit, la raison persuade.
Aurele est destiné pour l’ illustre ambassade,

et le vaillant Lisois, son amy vertueux.
Chacun d’ eux à l’ envy dresse un train somptueux,
pour porter dans Vienne une superbe marque
du rang et des grandeurs de leur puissant monarque.
Tandis que de leur pompe on prepare l’ éclat,
de l’ eglise de Reims le noble et saint prelat,
en un grave equipage arrive dans la ville,
Remy, le digne fils du sage comte Emile ;
dont le regard respand une vive splendeur ;
et dont la sainteté seme une douce odeur ;
puissant en eloquence, et celebre en miracles ;
et de qui les conseils semblent autant d’ oracles.
Il s’ addresse à Clovis, et luy baise la main.
Le grand prince l’ embrasse ; et d’ un visage humain,
que suit en mesme temps un genereux langage,
demande quel besoin a causé son voyage :
et dé-ja luy promet, par sa douce bonté,
aux gaulois comme aux siens une égale équité.
Je te demande un bien, et t’ en apporte un autre ;
dit celuy qui des francs devoit estre l’ apostre.
Puisque la vertu regne avec un si grand roy,
Dieu dans sa providence, a fait un choix de toy.
Ne souffre aucun forfait : repare toute injure ;
et des graces du ciel dés l’ heure je t’ assure.
Alors que tes guerriers vers la Meuse marchans,
des plaines de Soissons passerent par nos champs,

par eux deux vases d’ or furent pris dans nos temples.
Je sçay que de tels faits ton camp n’ a point d’ exemples :
que la plainte suffit, avec la verité,
pour voir de prompts effets de ta juste bonté.
Fay rendre ces vaisseaux, que pour leur privilege
respecte toute main qui n’ est pas sacrilege.
C’ est la grace, ô Clovis, dont tu peux m’ obliger ;
mais aussi dans tes maux je te viens soulager.
Je sçay tous les malheurs de ta pudique flame :
je sçay tous les ennuis qui regnent en ton ame :
et tu seras sujet aux ruses des enfers,
jusqu’ au jour que ton coeur sortira de leurs fers.
Mais sçache qu’ à tes voeux ta Clotilde est fidelle.
Tu recevras bien-tost cette douce nouvelle.
Fay tenter Gondebaut d’ un langage pressant.
Il doit craindre le bras d’ un prince si puissant.
Que ton ame, ô grand roy, s’ appaise et se console :
et sois seur que l’ effet doit suivre ma parole.
Je n’ ay peû que du ciel apprendre ton amour ;
et le ciel à tes feux promet un heureux jour.
Sur le pontife saint l’ oeil du prince s’ attache,
honorant son esprit de qui rien ne se cache.
J’ admire, luy dit-il, le suprême pouvoir
de ton dieu qui sçait tout, et te fait tout sçavoir.
Je ne veux pas souffrir que des mains temeraires
gardent un seul vaisseau qui serve à ses mysteres.

Allez, Aurele : allez, Genobalde et Lisois,
voir dans le camp des francs, dans celuy des gaulois,
où sont les vases d’ or que Remy me demande.
Dites que ma justice ordonne qu’ on les rende :
qu’ elle est prompte et severe ; et sçaura bien punir
qui d’ un avare coeur voudroit les retenir.
Les chefs sement l’ arrest par des voix éclatantes :
puis se rendent au camp, et visitent les tentes.
Remy les accompagne ; et guidé de l’ esprit
qu’ à ses apostres saints envoya Jesus-Christ,
monstre le lieu secret, où la prise est cachée.
Chacun dans la recherche a la veuë attachée.
Le guerrier est present, coupable du forfait,
sans dire et sans nier le crime qu’ il a fait.
Dé-ja paroist un vase ; et le voleur est blesme.
L’ or brille ; et le larcin éclate par luy-mesme.
Le gendarme est surpris, orgueilleux et mutin,
voyant de son pouvoir arracher son butin :
et dans son noir dépit, de sa hache luisante,
fait tomber sur un vase une attainte pesante.
Il tasche, en se plaignant de la severe loy,
à soulever le camp contre l’ ordre du roy.
Une émeute s’ allume au milieu de l’ armée,
qui par les sages chefs à l’ instant est calmée.
Au trône de Clovis le coupable est traisné :
par sa juste sentence est soudain condamné ;

et sa teste aussi-tost par la hache est tranchée,
par qui du sacré vase une anse fut touchée.
Ainsi le chef hebreu, quand son soin diligent
trouva le lingot d’ or, et les sicles d’ argent,
par achan recelez d’ une main anatheme,
contenta par sa mort le monarque suprême.
Remy voyant du roy la constante équité,
et sa largesse jointe à sa severité ;
dieu, dit-il, ô Clovis, regarde ta justice ;
et la sienne bien-tost te doit estre propice.
Ne crains de Gondebaut ny delays ny refus.
Le ciel rendra tousjours tes ennemis confus.
Et je t’ annonce encor ces paroles certaines,
que tu renonceras à tes idoles vaines.
Que ton prudent esprit reprenne son repos.
Clovis se sent émeû de ces puissans propos.
Puis l’ embrassant encor, le laisse avec Aurele,
qui luy découvre un coeur à Jesus-Christ fidele.
Et le roy, d’ un espoir soulageant ses ennuis,
adoucit la rigueur de ses fascheuses nuits.

LIVRE 4

Clotilde cependant, l’ amante infortunée,
du celeste secours n’ est pas abandonnée.
La vierge qui conceût, qui des vierges a soin,
la regarde du ciel en ce pressant besoin ;
et voulant reprimer l’ infernale insolence,
de son fils va pour elle implorer l’ assistance.
Pres du pere éternel, brillant de majesté,
de son verbe divin la sainte humanité,
des enfers, de la mort, des ans victorieuse,
sur un trône à sa dextre éclatoit glorieuse.

Par leurs charmans concerts, des anges les neuf choeurs
chantoient ses longs tourmens, de ce monde vainqueurs ;
et du triste tombeau sa sortie estonnante ;
et vers le ciel ouvert sa route triomphante.
Les prophetes zelez, de la loy deffenseurs,
patriarches, martyrs, apostres, confesseurs,
des solitaires saints les ames precieuses,
et les vierges sans tache, aux voix delicieuses,
repetoient à l’ envy les chants melodieux,
et d’ échos infinis faisoient bruire les cieux :
quand la mere de Dieu, d’ étoiles couronnée,
parut devant son fils humblement prosternée.
Tous ces choeurs differens des esprits bien-heureux,
reprimerent soudain leurs accens amoureux :
le silence par tout regna dans l’ empyrée,
pour oüyr ces propos de sa bouche sacrée.
ô mon fils, et mon dieu, si l’ adorable sang
qui de moy se forma dans mon indigne flanc,
pour laver les mortels a daigné se répandre,
si tes benignes loix par tout doivent s’ étendre,
d’ une sage princesse accepte les saints voeux,
qui veut t’ assujettir les françois courageux,
qui jeusne, qui te prie, et nuit et jour soupire,
pour soumettre à ta loy leur prince et son empire.
Ne souffre pas, mon fils, de la voir sur ces monts,
dans un triste abandon, le joüet des demons,

de son espoir frustrée, et que son corps pudique
plus long-temps soit en proye à l’ audace magique.
Desja ce fier payen, d’ un courroux rigoureux,
pense à la r’ enfermer dans ses cachots affreux.
Permets que je l’ arrache à la force infernale,
pour noüer l’ alliance aux idoles fatale.
En vain, respond Jesus, les hommes criminels
s’ efforcent de troubler les ordres eternels.
En vain s’ arme l’ enfer contre la loy supreme.
Par Clotilde, Clovis joüira du baptesme.
Je veux que le troupeau sous mes loix fléchissant,
devienne sous son regne et nombreux et puissant.
Je choisis ce monarque, et sa race vaillante,
pour rendre mon eglise à jamais triomphante.
J’ en jure ; et qu’ à jamais ses dignes successeurs
la sauveront des fers de tous ses oppresseurs.
Nul orgueil ne croistra que leur bras ne confonde :
et leur trône verra les derniers jours du monde.
L’ olympe alors fremit sous ses divins sermens ;
et la terre en sentit crouler ses fondemens.
Tous les monts estonnez leurs cimes agiterent :
le soleil s’ arresta : les foudres éclaterent :
les vents furent émus, et troublerent les mers :
de crainte et de respect trembla tout l’ univers.
La vierge part du ciel, seûre de sa puissance :
d’ un insensible vol vers la lune s’ avance.

Les anges, sous son corps saint et majestueux,
s’ assemblent à l’ envy, prompts et respectueux.
De sa robbe d’ azur, mille testes ailées
portent les riches pans, à bordures perlées.
Et ses pieds glorieux mollement sont placez
sur des nuages d’ or, l’ un sur l’ autre amassez.
Devant les purs rayons de sa beauté divine,
le ciel se fend, l’ air fuit, et la terre s’ incline ;
et de cent douces voix les chants delicieux
celebrent la grandeur de la reyne des cieux.
Comme lors que la nuit, de l’ or de mille estoiles
enrichit le fonds brun de ses obscures voiles,
tombe, ou semble tomber, un des celestes feux,
qui respand dans sa voye un long trait lumineux.
Des campagnes d’ azur l’ inconstante courriere,
et sa troupe brillante, admirent sa carriere :
et les simples mortels, muets d’ estonnement,
pensent voir à leurs pieds tomber le firmament.
Ainsi descend la vierge où la sainte pasmée
aux cachots enchantez alloit estre enfermée :
l’ enleve à l’ art magique ; et quittant les deserts,
dans un nuage blanc l’ emporte par les airs.
Une troupe volante, autour d’ elle épanduë,
s’ occupe à soustenir la charge suspenduë.
Clotilde, en qui l’ abbord de ce choeur glorieux
avoit fait dissiper le charme injurieux,

sent la forte vertu de la sainte presence,
qui de ses sens esteints réveille la puissance :
ouvre ses yeux heureux ; et doutant de leur foy,
de son trouble profond, tombe en un juste effroy.
La vierge la r’ asseûre, et soudain la console,
repetant de son fils l’ immuable parole.
Clotilde, vers l’ éclat de ce front radieux,
se prosterne, et bénit l’ ordonnance des cieux.
Mais Clovis luy revient, malgré cette merveille ;
et ses rudes propos rebattent son oreille.
La mere des bontez, pour la desabuser,
dans la source du vray veut la faire puiser.
Elle void, ou croit voir, dans la plaine étherée,
parmy le bel azur dont elle est colorée,
une blanche clarté qui s’ amasse et reluit.
La vierge vers ce lieu l’ addresse et la conduit.
Une longue vapeur, que le soleil éclaire,
trace un chemin d’ argent à la divine mere.
Leurs pieds en mesme temps foulent d’ un noble pas
des chimeres de l’ air les mobiles amas.
Enfin vers le saint lieu Clotilde parvenuë,
void briller de plus pres, sur une large nuë,
un temple, non basty de marbre ou de metal,
mais dont les riches murs ne sont qu’ un pur cristal.
De piliers de cristal un ordre magnifique
environne le temple, et soustient le portique.

La porte est de cristal ; et sur son arc voûté
est escrit, c’ est le temple où luit la verité.
Clotilde entre ; et ses yeux sont frapez de lumieres
que ne peuvent porter ses mortelles paupieres.
Mais la reyne du ciel les touche de sa main ;
et redouble la force à son regard humain.
De cent longs diamans, cent colonnes brillantes,
jettoient de toutes parts leurs clartez petillantes.
Les chapiteaux luisoient d’ un rubis flamboyant.
La corniche éclatoit d’ un iris ondoyant.
La frise estoit d’ opale ; et la superbe base
estoit riche de l’ or de la jaune topase.
D’ amethyste éclairoient cent piedestaux pareils,
sous cent nobles martyrs de jacynthes vermeils,
qui de la verité suivans la rouge enseigne,
avoient versé leur sang pour l’ honneur de son regne.
La voûte blanchissoit de saphirs lumineux.
L’ escarboucle au milieu répandoit mille feux,
clef du riche edifice, et sur le chef pendante
la voûte avoit ses arcs d’ émeraude riante.
Les carreaux du pavé, d’ un art laborieux,
formoient un doux plaisir aux regards curieux,
par des compartimens d’ une soigneuse élite,
d’ agathe en cent façons jointe à la chrysolite.
Là tout est transparent. La claire verité
n’ a nulle ombre en son temple, et nulle obscurité.

Sur l’ autel de saphir, la puissance adorée
estoit en forme humaine une flame épurée.
Un triangle brilloit sur son chef lumineux.
Princesse, dit la vierge, adresse icy tes voeux.
Adore avec respect cette bonté suprême.
Tu vois la verité ; c’ est elle ; c’ est Dieu mesme.
Clotilde se prosterne ; et de sa belle main,
se rend le ciel propice, en se frapant le sein.
Demande au tout-puissant pardon de ses offenses ;
et qu’ une heureuse fin comble ses esperances.
La vierge la releve, et l’ asseure à l’ instant
qu’ elle obtient de son fils les graces qu’ elle attend :
la meine autour du temple, et donne à ses merites
de voir dans le cristal cent veritez écrites.
Elle void sans enigme, au secours de sa foy,
les mysteres ouverts de la chrestienne loy.
Elle connoist en Dieu trois distinctes personnes,
qui sont de nostre espoir la baze à trois colonnes :
elle void des humains le juste estonnement :
un dieu, pour prendre chair, laisse le firmament :
une vierge conçoit : un esprit sert de pere :
sans tache et sans effort s’ éclost tout ce mystere.
Elle void de Jesus la sainte humanité,
entiere, et qui contient l’ entiere deïté ;
un dieu crucifié pour l’ humaine nature ;
eternel et mortel ; mis dans la sepulture ;

son ame aller sous terre ; et d’ un divin effort,
en r’ animant son corps, triompher de la mort.
Puis comment ce dieu mesme, en quittant nos miseres,
donna ce mesme corps à manger a ses freres,
establit son eglise, et par un saint serment,
en bastit sur Cephas l’ eternel fondement.
Elle apprend que long-temps cette eglise naissante,
sous le joug des payens captive, languissante,
humble, pauvre, fuyant de citez en citez,
s’ accrut par la soufrance, et les calamitez :
maintenant de Jesus la majesté jalouse,
veut qu’ un prince puissant protege son espouse ;
et choisissant Clovis entre les conquerans,
veut qu’ il serve l’ eglise, et dompte ses tyrans :
et que ses successeurs la rendant triomphante,
tiennent le rang d’ aisnez sur les fils qu’ elle enfante.
Elle void les demons de rage transportez,
pour arracher aux francs tant de felicitez :
et comment l’ enchanteur, d’ une infernale ruse,
trahissant les amans, les trouble et les abuse.
Son esprit par l’ erreur encore tourmenté,
reprend mille plaisirs par cette verité.
Elle void du guerrier la flame glorieuse,
des charmes, des mespris, tousjours victorieuse :
et qu’ encor sa beauté, sa vertu, sa douceur,
en despit des demons dominent dans son coeur.

Dans le mur transparent, en suite sont gravées,
cent cruelles douleurs non encore arrivées,
qui doivent signaler son amour et sa foy,
avant qu’ il soit rangé sous la chrestienne loy.
Elle lit l’ heureux jour, en lettres plus profondes,
où le ciel, liberal de ses graces fecondes,
reçoit sous le saint joug des salutaires loix,
le valeureux monarque, et ses braves françois.
Un doux transport de joye en son ame s’ éleve.
Acheve ton ouvrage : oüy, juste ciel, acheve,
dit-elle en soupirant ; et que mon pur amour
puisse par cent douleurs acheter ce beau jour.
De son sang, d’ un long ordre elle lit les histoires,
les noms de ses neveux, les vertus, les victoires.
Là sont encore écrits leurs merites cachez ;
et les justes honneurs par l’ envie arrachez.
Tant de noms, tant de faits, le rang de tant de lustres,
non encore produits, et maintenant illustres,
jettent dans son esprit un noble estonnement,
et d’ un flateur espoir le frapent doucement.
Enfin ses yeux lassez de voir tant d’ avantures,
et les actes nombreux de cent races futures,
ebloüys et confus erroient de toutes parts,
quand elle sent soudain réveiller ses regards
par le brillant éclat de plus beaux caracteres,
qui d’ un glorieux siecle étalloient les mysteres.

Alors en r’ asseûrant ses regards ébloüis,
elle void qu’ un roy juste, un treiziesme Louis,
doit en ses jours heureux, d’ un coeur infatigable,
esteindre en ses estats une secte indomptable,
dissiper la fureur des esprits factieux,
punir de tous costez les rois ambitieux,
et voir par sa valeur ses provinces bornées
des Alpes, des deux mers, du Rhein, des Pyrenées.
Qu’ il feroit sous son bras trembler tout l’ univers :
mais qu’ il discerneroit l’ innocent du pervers :
que content de son sceptre, il n’armeroit son zele,
que pour fonder au monde une paix eternelle.
Qu’ un sage et noble Armand, grand de coeur, de conseil,
d’ un esprit plus actif que le cours du soleil,
intrepide vainqueur de cent ligues naissantes,
tousjours poussant le cours des armes triomphantes,
et fidele, et fecond en projets genereux,
prendroit part aux lauriers d’ un roy si valeureux.
Que d’ une sainte ardeur il auroit l’ ame éprise,
pour servir et son prince, et la France et l’ eglise :
et qu’ il sçauroit ranger sous sa fatale main,
le rebelle, l’ erreur, l’ ibere et le germain.
Qu’ avec un tel éclat, sur terre et sur Neptune,
nul ne feroit briller la françoise fortune ;
et qu’ il seroit enfin, dans les siecles suivans,
le regret eternel des bons et des sçavans.

Que lors que ce grand astre auroit quitté la terre,
et qu’ en l’ estat plongé dans une longue guerre,
d’ une morne frayeur chacun seroit transy,
un sang meslé de France et de Montmorancy,
un bourbon, pour l’ essay de sa vertu guerriere,
raffermiroit soudain la tremblante frontiere,
et viendroit par son bras, dans les champs de Rocroy,
faire de corps vaincus un rampart à l’ effroy.
Que Thionville acquise à sa prompte vaillance,
que du fort Philisbourg, de l’ antique Mayence,
de Norlingue fameux les orgueilleuses tours,
suivroient de ce torrent l’ épouvantable cours.
Que du puissant Dunkerque il romproit les murailles.
Qu’ il compteroit un jour ses ans par ses batailles.
Mais qu’ apres les prisons, les soupçons, les dangers,
les vents l’ emporteroient dans les bords estrangers :
que pour les ennemis sa valeur occupée,
leur serviroit un temps de bouclier et d’ épée.
Ah ! Dit-elle, ô mon sang, invincible guerrier,
sois plustost de ton roy l’ épée et le bouclier ;
et ne t’ arreste pas à de tristes victoires,
dont tu voudrois un jour esteindre les histoires.
De ce penser lointain alors se réveillant,
elle apperçoit son nom dans ce cristal brillant.
Elle s’ approche, et lit l’ agreable promesse
qu’ une niece d’ Armand, une illustre duchesse,

voyant que les françois, dans un autre univers,
auroient d’ un cours hardy cent climats découverts,
devoit planter la foy, par l’ effort de son zele,
comme une autre Clotilde, en la France nouvelle :
et qu’ elle auroit encor, par la faveur des cieux,
de Clotilde le teint, de Clotilde les yeux,
semblable majesté de port et de visage,
mesme force de foy, de sens, et de courage.
La princesse dés-lors, d’ un esprit satisfait,
de ses graces cherit le modelle parfait ;
puis encore une fois, de ces heros celestes
elle lit et relit les admirables gestes ;
forme un secret desir, quoy que privé d’ espoir,
que le ciel avançast le plaisir de les voir ;
et prevoyant l’ éclat d’ une gloire si grande,
à la mere de Dieu desja les recommande.
Elles sortent du temple ; et Clotilde en partant
sent son coeur de ces biens, et confus et content.
Le sommeil la saisit. Une volante escorte
dans Vienne aussi-tost en son lit la remporte.
Elle doute au réveil si son enlevement,
l’ orage, le palais, la soif, l’ enchantement,
et la vierge, et le temple, et ces races futures,
d’ un songe ne sont point les fortes impostures.
En vain les bourguignons, de sa perte allarmez,
avoient des hospitaux, et des cloistres fermez,

rebattu mille fois les devotes cachettes,
les plaisirs de la sainte, et ses douces retraites.
Le roy bruloit de rage ; et les siens écartez
redoutoient de s’ offrir à ses yeux irritez.
Sigismond en courroux veut punir ce grand crime ;
se pasme de douleur, de fureur se r’ anime.
Sur tous les bords du Rhône il va d’ un roide cours ;
et ne sçait quel rival luy ravit ses amours :
quand celle dont le lait éleva la princesse,
maudissant le malheur de sa triste vieillesse,
retourne dans sa chambre en redoublant ses pleurs,
la retrouve en son lit, et bannit ses douleurs.
La princesse en repos, et contente, et honteuse,
d’ un reste de splendeur luy paroist lumineuse.
Soudain les cris de joye éclatent dans ces lieux :
Clotilde est retrouvée : elle revient des cieux.
Tout accourt, et le croit, voyant son teint celeste ;
et son silence est pris pour un aveu modeste.
Alors elle connoist, d’ un esprit plus remis,
que sa fuite, et ces biens par la vierge promis,
sont pures veritez, et non de ces mensonges
qu’ un sommeil inquiet nous forge dans les songes.

LIVRE 5

Le perfide Auberon, qui medite en son coeur
d’ un injuste dessein la barbare fureur,
va chercher en son bois d’ une veuë attentive,
celle qu’ en son pouvoir il croit tenir captive :
et d’ un esprit douteux ne sçait en son transport,
s’ il doit la renfermer, ou luy donner la mort.
Il separe les siens, les anime, les presse
d’ entrer où la forest paroist la plus épaisse.
Mais tous cherchent en vain, et rebattent ces lieux.
En vain à son secours il appelle ses dieux.

Le demon devient sourd aux magiques paroles,
aux charmes les plus forts appris dans ses écoles :
dans sa ruse impuissante est muët et confus.
Son inflexible orgueil fait qu’ il ne répond plus ;
et quand il le voudroit, la supreme puissance
à sa fiere malice impose le silence.
Et de trouble et de honte Auberon est surpris.
Voyant que de ses dieux nul ne vient à ses cris,
et que de son pouvoir la princesse est sauvée,
il croit que quand son art la fit voir enlevée,
Mercure fut moins fort qu’ une autre deïté,
qui fit changer la feinte en une verité.
Mais il ne peut quitter son invincible rage.
Il la cache en luy-mesme, et calme son visage.
Apres mille desseins formez dans sa fureur,
il prétend enflammer Yoland et sa soeur ;
et qu’ à l’ amour du roy leur courage se porte :
puis le soir en secret leur parle en cette sorte.
Mes filles, mon cher soin, vos yeux ont veû Clovis.
Vos coeurs en sont encor de merveille ravis.
Quelle taille, quel port, quel auguste visage ;
et jugez les hauts faits que son regard presage.
Desja son jeune bras par tout porte ses loix.
Je vous diray sa race, et ses premiers explois :
mais sçachez avant tout nos troubles et nos guerres ;
quels combas, quels accords, partagerent nos terres ;

et pour en mieux comprendre et la source et le cours,
je dois par nostre ayeul commencer mon discours.
Le vaillant Clodion, en la saison brulante,
pour esteindre en nageant la chaleur violente,
du Belgique rivage alloit chercher les flots,
quand il entend de loin un cry de matelots ;
et poussant son coursier, void à voile tenduë
un vaisseau qui portoit son espouse attenduë,
fille du roy danois, dont la noble beauté,
les charmes du discours, l’ agreable fierté,
et l’ addresse, et la force en ses forests acquise,
avoient par leur renom captivé sa franchise.
Elle est sur le tillac ; on void sa tresse au vent ;
et sa juppe ondoyante, aux zephirs s’ émouvant.
La nef qui craint le sable, à la rade s’ arreste ;
et tandis que l’ esquif trop lentement s’ appreste,
le roy pique vers elle, en sa nouvelle ardeur ;
sans redouter des eaux la haute profondeur.
Il s’ avance, il s’ engage, il s’ abbaisse dans l’ onde ;
et presque il s’ abysmoit, quand la belle Ildegonde,
dés ses plus tendres ans docte en l’ art de nager,
dans les vagues s’ élance, et le veut dégager.
En voyant leur peril chacun se jette à nage,
et de ceux du navire, et de ceux du rivage.
Cependant s’ approchoient et l’ amante et l’ amant,
quand un monstre, du creux de l’ humide élement,

souflant de ses naseaux deux sources élancées,
et baissant en courroux deux cornes renversées,
fait voir son vaste corps, et surprend tous les sens,
pousse avec bruit les flots émus et blanchissans,
vers les amans s’ avance, et soudain les separe.
Le monarque intrepide au combat se prepare :
le menace de loin de son fer flamboyant.
Mais à l’ horrible aspect son cheval s’ effrayant,
se tourne, et malgré luy vers le bord le remporte.
Semblable peur saisit l’ une et l’ autre cohorte.
Chacun tranche la mer avec ses bras nerveux.
Tous gagnent le rivage, ou de force, ou de voeux.
Le ciel mesme complice, à la frayeur mortelle
adjouste, en se voilant, une frayeur nouvelle.
Le prince tourne en vain le rebelle coursier,
employant, et la bride, et le piquant acier.
L’ animal fuit la mer, retourne, ou se renverse ;
et s’ élance, en cherchant une route diverse.
Le roy se desespere ; et pour s’ en dégager,
se jette à terre enfin, d’ un mouvement leger.
Nul des siens ne paroist : la nuit, la solitude,
aigrissent à l’ envy sa triste inquietude.
Il cherche, il crie, il court ; et parmy tant d’ horreur,
la perte d’ Ildegonde est sa seule fureur.
Il se replonge en mer ; et plein de hardiesse
nage, et cherche le monstre, ou sa chere princesse.

Sans donner à ses bras un moment de repos,
et presque sans espoir, il lutte en vain les flots.
Ildegonde est en vain par sa voix appellée.
Sa bouche, en l’ appellant, hume l’ onde salée.
Quels furent ses regrets, ses soupirs, ses efforts ?
Ah ! Monstre, as-tu, dit-il, englouty ce beau corps ?
Sa force succomboit, quand le nuage s’ ouvre ;
et rien qu’ une ample mer son regard ne découvre.
Ildegonde, dit-il pour la derniere fois.
Ildegonde, respond une plus foible voix.
Mais c’ est sa mesme voix qu’ une roche repousse.
Il s’ avance : il entend l’ accent d’ une voix douce.
Est-ce vous, Clodion ? Clodion, est-ce vous ?
Venez à moy, mon prince : à moy, mon cher espoux.
à cette aimable voix, son grand coeur se r’ anime.
Il nage vers le roc, d’ un transport magnanime :
et doublant une pointe avec un prompt effort,
dans le roc void un antre, et sa princesse au bord,
qui sent par la surprise une joye excessive,
et qui luy tend les bras, et contente et craintive.
Telle, pour expier le maternel orgueil,
parut sur le sommet du rigoureux écueil,
au guerrier qui portoit la Gorgone en trophée,
la fille que pleuroient Cassiope et Cephée.
Ildegonde s’ avance ; et de ses belles mains
tire son noble espoux des goufres inhumains.

à peine sur le bord s’ élevoit le monarque,
qu’ il entend de grands cris, et découvre une barque,
dont le nocher pleurant, et les pasles rameurs,
cherchoient le corps du roy, fendant l’ air de clameurs.
Le prince les appelle ; et cette voix connuë
fait que d’ un cry de joye ils attaignent la nuë.
La barque les reçoit, et les remeine au bord.
Chacun, pour les revoir, se presse à leur abord.
L’ un raconte sa peur ; l’ autre accourt ; l’ autre tremble,
coupable de sa fuite ; et chacun se r’ assemble.
Plusieurs furent en vain cherchez par tous ces bords,
dont le monstre ou la mer engloutirent les corps.
Le roy dans son palais conduit l’ epouse aimable.
Alors la renommée, ou fausse, ou veritable,
respand, qu’ un dieu surpris de la rare beauté,
sous ce taureau marin couvrit sa deïté :
et le fils qui nasquit dans la neufiesme lune,
fut reveré des francs, comme fils de Neptune.
Ce fils fut Meroüée : et dans cinq ans apres,
au chasteau de Disparg, couronné de forests,
parut le second fils de la vaillante reine,
Flambert, de Clodion la race plus certaine.
Quand le preux conquerant fut receû dans les cieux,
l’ aisné prend les estats, guerrier ambitieux :
et son avide ardeur non encore assouvie,
au malheureux Flambert laisse à peine la vie.

Ildegonde en vain parle, égale en son amour,
pour le fils que son flanc mit le dernier au jour.
La sensible princesse avec luy s’ achemine
vers le Sicambre Ausbert, regnant dans Agrippine,
frere de Clodion, qui juste et genereux,
à son neveu fuyant preste un asyle heureux,
et sur un fier refus de partager la terre,
menace Meroüée, et luy porte la guerre.
Flambert du roy danois tire un second support ;
et d’ Alban roy germain, qui par un double accord
luy joint Berthe sa fille, et par armes luy jure
de luy donner un trône, et vanger son injure.
De gendarmes soudain les champs furent couverts.
Cette guerre enflammée eut des succés divers.
Berthe en ces rudes temps me fit voir la lumiere ;
et vingt lunes apres, en sa couche derniere,
enfantant deux jumeaux, Ranchaire et Rignimer,
flata son triste espoux dans un desastre amer.
Lors le grand Attila, dans l’ ample Pannonie,
de peuples ramassant une tourbe infinie,
comme un tigre douteux surquoy fondra sa dent,
enfin se destinoit l’ empire d’ occident.
Ildegonde, à ce bruit, prudente et genereuse,
le previent ; et baisant sa dextre valeureuse,
emeut son coeur farouche ; et d’ un ferme discours,
l’ excite, et luy promet et passage et secours :

luy presente ses fils ; et flateuse l’ engage
à nous reconquerir nostre juste heritage.
Le franc laisse Agrippine aux flots de ce torrent.
Attila s’ en approche, et soudain la surprend.
Dans le rapide cours de l’ heur qui l’ accompagne,
il dompte l’ Austrasie, et la vaste Champagne ;
ravage la Neustrie, et les Belgiques bords ;
et sur la Loire seule allentit ses efforts.
Flambert, qui partagea ses travaux et sa gloire,
eut part à sa conqueste, ainsi qu’ à sa victoire :
fit qu’ au prudent Ausbert le trône fut rendu :
reconquit en dix mois l’ heritage perdu :
se borna dans sa terre ; et sans plus entreprendre,
donna ses douces loix à sa fertile Flandre.
Cependant Meroüée, ardent à se vanger,
animant ses voisins dans le commun danger,
joignit à ses drapeaux, par des trames soudaines,
et la force gothique, et les aigles romaines :
contre ce conquerant marcha d’ un brave coeur :
de corps joncha la terre, et vainquit son vainqueur.
Le monarque destruit les Gaules abandonne.
Le romain cherche Rome, et le goth sa Garonne.
Le seul roy des françois reste libre et puissant :
void par tout sous sa loy le gaulois fléchissant ;
et dans peu de saisons adjouste à son domaine,
et tous les bords de l’ Oise, et tous ceux de la Seine.

Contre ce fier torrent tout le reste s’ unit.
Flambert qui craint le choc, dans Cambray se munit.
Alors pour le sauver du fer qui le menace,
j’ amasse les germains, j’ endosse la cuirasse.
Le belge, l’ ubien, le tongre, le danois,
me suit, et je suis chef des armes de cinq rois.
Desja ma jeune ardeur donne à tous l’ esperance ;
et jusques dans Cambray va semer l’ asseurance.
Le franc, seur dans son camp, en détache une part ;
et contre mon abbord veut s’ en faire un rampart :
me prepare une embusche ; et de troupes nombreuses
remplit les noirs vallons des Ardennes ombreuses.
Je découvre leur piege ; et prompt les enfonçant,
de vingt mille guerriers j’ en laisse à peine cent,
qui portent à Cambray la nouvelle sanglante,
et consolent Flambert en sa ville tremblante.
Un lustre se consume en combas furieux.
Nous sommes tour à tour vaincus, victorieux :
puis il pousse mon camp jusqu’ aux bords de la Sambre.
Cependant s’ écouloit un pluvieux decembre,
sans voir, depuis neuf ans que durerent nos maux,
nul fruit de tant de sang, et de nos longs travaux.
Les forces qui restoient des legions romaines,
des françois, sous egide, écornoient les domaines :
et ce patrice adroit, seul avec peu d’ efforts
moissonnoit tous les fruits de nos aspres discords.

Il prend Chartres, Evreux ; dompte la Seine et l’Oise ;
et va ravir Soissons à la race françoise.
Meroüée et Flambert, las d’ un trouble eternel,
partagent d’ un accord le regne paternel :
et mon pere, en touchant la dextre fraternelle,
eut la Flandre, et les champs que lave la Moselle.
Lors nos camps furent joints : et contre les romains,
soudain fondent flamans, francs, tongres, et germains.
Tous les peuples encor que la Gaule fit naistre,
regardent en suspens qui deviendra leur maistre.
La Neustrie et le Mans se rangent sous nos loix.
Et nous eussions dompté tous les estats gaulois,
si des freres unis la fin precipitée
n’ eut soudain des françois la fortune arrestée.
Flambert devant Soissons par un trait fût esteint.
L’ autre, d’ un mal aigu mortellement attaint,
voulant à Childeric asseurer ses provinces,
traite avec le patrice, et separe les princes ;
craignant que ses neveux, de leur force abusans,
ne pûssent de son fils trancher les jeunes ans.
D’ Egide par l’ accord il obtient un ostage :
me donne en mesme temps l’ Austrasie en partage,
à Ranchaire la Flandre, à Rignimer le Mans :
nous lie à son empire avec de forts sermens :
et du prince son fils engage la tutele
à Bisin le tongrois, prince sage et fidele :

luy joignant Guyemans, confident esprouvé,
qui passant le Danube, adroit avoit sauvé
des barbares prisons Childeric et sa mere,
enlevez par les huns quand le sort fut contraire.
Lassé de Mars j’ aspire aux douceurs de la paix.
J’ habite l’ Austrasie aux bois les plus épais.
Là je consacre un temple à ce puissant Mercure,
qui m’ ouvre les clartez d’ une science obscure :
qui m’ apprend loin du bruit les secrets curieux
des enfers, de la mer, de la terre, et des cieux ;
et de tant de faveurs accompagne ma vie,
qu’ à nul roy des mortels elle ne porte envie.
Cependant le saxon, de ses voisins suivy
que l’ Elbe et le Vezer abbreuvent à l’ envy,
pour chercher d’ autres champs à leurs races fecondes,
fendoit de mille nefs les germaniques ondes.
Albion d’ une troupe assouvit la fureur.
L’ autre, aux bouches de Loire allumant la terreur,
desja domptoit ses flots, à voiles estenduës ;
desja pilloit ses champs, à bandes épanduës.
D’ autre-part les bretons, peuples hardis et forts,
de la belle Armorique occupoient tous les bords :
et desja détruisoient, vagans par la campagne,
ses villes et son nom, et l’ appelloient Bretagne,
quand le fier Childeric, d’ un sang jeune et boüillant,
court aux rives de Loire avec un camp vaillant.

Egide, avec la force et gauloise et romaine,
deffend d’ autre costé l’ Armorique et le Maine.
L’ heur ne fut pas égal. à peine les romains
ravirent trente bourgs aux bretons inhumains.
Mais l’ ardent Childeric, d’ une fureur soudaine,
couvrit de corps saxons les rives et la plaine :
et força les vaincus à regagner leurs masts ;
pour fondre par les mers en de nouveaux climats.
Enflé du grand succés, il veut que sa vaillance
ayde Egide à dompter la bretonne insolence :
mais par un sage advis, Bisin et Guyemans
donnent un rude frein à ses prompts mouvemens ;
luy font revoir la Seine ; afin que le patrice
seul dans ses vains efforts, ou s’ énerve ou perisse :
et que les deux partys, l’ un par l’ autre abbaissez,
soient enfin, d’ un seul choc, par le franc terrassez.
Le vainqueur se renferme en sa natale terre ;
et guerrier, dans la paix cherche à faire la guerre.
Le beau sexe le dompte : il le dompte à son tour.
Souvent la force obtient ce que n’ a peû l’ amour :
et souvent la fureur de sa flame effrenée
attente sur les droits du jaloux Hymenée.
Le sage Guyemans, par ses graves discours,
en vain de ce torrent veut arrester le cours.
(car Bisin dans ce temps à Tongres se retire,
dont le roy luy laissoit sa fille et son empire.)

les peres, les espoux, dans le coeur outragez,
des infames affronts veulent estre vangez.
Enfin dans leur honneur le peuple s’ interesse.
Puis le juste dépit produit la hardiesse.
Tout se rebelle, s’ arme, et s’ anime à l’ envy ;
et nul que par sa mort ne peut estre assouvy.
Le prudent Guyemans dit que de la tempeste
dans la seule Tongrie il peut sauver sa teste :
luy conseille la fuite ; et devant son depart,
rompt une piece d’ or, en reserve une part,
remet l’ autre en ses mains, et jure qu’ au monarque
le retour sera seur, recevant cette marque.
Le confident, prisé pour ses sages leçons,
demeure, et ses vertus écartent les soupçons.
Il conseille aux mutins, se feignant leur complice,
qu’ au trône de leur prince ils placent le patrice ;
qui par son grand suffrage appellé dans ce rang,
use de ses conseils, et gourmande le franc.
Guyemans prevoyoit que la haine publique
s’ esteindroit par l’ essay d’ une humeur tyrannique.
Cependant Childeric, d’ un coursier diligent
ayant passé la Marne, et l’ Aisne aux flots d’ argent,
touchoit les champs tongrois, vers la part où la Meuse
en costoyant le Rhein, long-temps coule douteuse
si de ce puissant fleuve agréant les amours,
elle doit épouser et son lit et son cours ;

puis vierge se détourne ; et dans les mers profondes
va, sans perdre son nom, noyer ses pures ondes.
Le fidele Bisin accourt d’ un pas hastif ;
et le reçoit en roy, non pas en fugitif.
Une pompeuse entrée à l’ instant s’ appareille,
dont la prompte surprise enrichit la merveille.
Au porche du palais la princesse l’ attend,
dont la suite superbe autour d’ elle s’ estend.
Mais sa rare beauté toutes beautez efface ;
et son port fait paroistre une guerriere audace.
Le monarque frapé du surprenant éclat,
à ce charmant abbord livre un foible combat.
L’ oeil, la bouche, le teint, tout luy plaist, tout le brule :
et son ardeur s’ accroist plus il la dissimule.
Il perd le coeur, la voix, le repas, le repos.
La nuit tout luy revient, ses attraits, ses propos :
et d’ un nouveau soleil il revoid la lumiere,
sans avoir peû fermer sa veillante paupiere.
Bisin croit son ennuy causé par son malheur ;
et par divers plaisirs veut charmer sa douleur.
Desja les chiens, les cors, par le palais s’ entendent :
aux portes, les coureurs impatiens attendent,
battent les durs pavez, en font sortir les feux :
et remaschent l’ argent de leurs mords écumeux.
La belle et noble reyne, en juppe retroussée,
desja d’ un saut leger à cheval s’ est lancée,

l’ arc et la trousse au dos, le javelot en main ;
dompte le fier coursier, le fait partir soudain ;
telle que Marthesie à la volante tresse,
qui des vents à la course égaloit la vistesse.
L’ amoureux Childeric la suit en l’ admirant.
Il vole apres son coeur, qu’ elle emporte en courant.
Il resiste à l’ amour, et ne peut s’ en deffendre.
Il brule de parler, et n’ ose l’ entreprendre.
Par tout Bisin le suit, amy plein de candeur.
Le prince veut couvrir sa criminelle ardeur.
Il n’ aime ny les champs, ny les bois, ny la chasse.
Tout luy déplaist, luy nuit, le trouble, et l’embarrasse.
Il n’ ose à son retour la voir pour l’ admirer.
Il prend dans la nuit seule un temps pour soupirer.
Est-ce ainsi, Childeric, que l’ exil te rend sage,
dit-il ? à ton amy veux-tu faire un outrage ?
Et pour tes voluptez chassé de ton estat,
veux-tu te perdre encor, par un mesme attentat ?
D’ un roy qui t’ a receu veux-tu ravir l’ espouse,
et luy ravir l’ honneur dont son ame est jalouse ?
Esteins ta flame impure : ou si tu ne le peux,
esteins tes tristes jours, pour esteindre tes feux.
Mais l’ amour violent, tout infame, tout traistre,
tout detesté qu’ il est, tousjours se rend le maistre.
En vain de l’ amitié le juste souvenir
contre sa folle ardeur s’ efforce à le munir.

L’ éclat imperieux tous les devoirs opprime ;
regne, et confond en luy les vertus et le crime.
Il resiste ; il succombe : une jaune langueur
triomphe des efforts de sa jeune vigueur.
Enfin dans ces combas, une chaleur fievreuse
mesle ses feux malins à l’ ardeur amoureuse.
La reyne vient au lit ; et devant son espoux,
luy parle, prend sa main, et luy presse le poux.
à l’ aimable toucher, l’ accés qui se redouble,
son oeil qui tantost brille, et qui tantost se trouble,
son teint tantost de pourpre, et tantost blemissant,
et le soufle enflammé, ses poumons oppressant,
qui sort entre-coupé, quand à peine il respire,
luy découvrent assez qu’ il est sous son empire.
Courage, Childeric, dit-elle, il faut guerir.
J’ ay le remede heureux qui te doit secourir.
Je connois les vertus des plantes salutaires ;
et les cueïlle à la lune, aux vallons solitaires.
Le mal n’ est pas mortel, et doit cesser demain.
D’ un regard, d’ un soupir, d’ une estrainte de main,
où descend un baiser de sa bouche blesmie,
il respond, et rend grace à sa douce ennemie.
Il sent à son depart l’ accés se moderer.
Il espere, et ne sçait ce qu’ il doit esperer.
L’ autre soleil doroit la cime des montagnes,
quand Bisine revient, sans espoux, sans compagnes ;

s’ assit pres de l’ amant, et luy tient ce discours.
Prince, ne cele plus ton mal, ny tes amours.
Tu brules, Childeric, et d’ un feu legitime.
Ouy, sçache que ta flame est exempte de crime.
De ton coeur agité je sçay tous les combas.
Reprens l’ espoir ; escoute ; et ne m’ interromps pas.
Le roy qui me fit voir la celeste lumiere,
se connoissant voisin de son heure derniere,
tira de tes estats Bisin ton sage amy.
Sur son trône avec moy veut le voir affermy,
pour voir regner son sang avant sa mort prochaine :
nous lie, et nous remet sa splendeur souveraine.
Je tire à part Bisin, et luy tiens ce propos.
Laissons de ce bon roy sortir l’ ame en repos.
Mais pour un autre espoux le ciel m’ a destinée.
Je sçay que ma grandeur n’ est pas icy bornée.
Prens doncques de mary le titre seulement :
et lors que me luira mon glorieux moment,
tout l’ estat sera tien : desja je te le donne ;
et pure je suivray ce que le ciel m’ ordonne.
Il consent : le roy meurt. Enfin depuis ce jour
nul n’ a paru que toy digne de mon amour.
Je connois ta valeur : j’ aime ta noble mine ;
et sçay quelle puissance un astre te destine.
Mais attens la saison. Mon coeur seroit soüillé,
de se soumettre au sort d’ un prince dépoüillé.

Employe addresse ou force, et r’ entre en ton empire.
Lors j’ esteindray l’ ardeur pour qui ton coeur soupire.
Quel heur inesperé ? Quels sons delicieux ?
D’ aise il sent que son coeur s’ éleve jusqu’ aux cieux.
Sur les mains de sa reyne il se pasme, il se cole :
et l’ excés du plaisir luy ravit la parole.
Elle sort ; et la fievre en peu de jours s’ esteint.
Le cinabre vermeil refleurit sur son teint.
Il escorte en tous lieux sa princesse adorable :
et bénit mille fois son exil favorable.
Guyemans d’ autre-part, aux intrigues sçavant,
donne au simple patrice un conseil decevant :
luy fait presser d’ imposts le françois indocile :
veut qu’ il soit d’ oeil severe, et d’ accés difficile ;
et pour dompter les coeurs rebelles et mouvans,
qu’ il oste les plus fiers du nombre des vivans.
On deteste un tyran, avare, sanguinaire.
On regrette son roy, liberal, debonnaire ;
dont la jeunesse ardente, et penchante aux plaisirs,
auroit peû dans l’ exil attiedir ses desirs.
L’ amy souffle ce feu, les picque, les anime.
Chacun cherche de voeux son prince legitime.
Il envoye à son roy la part de l’ or coupé ;
signe qu’ il peut r’ entrer dans l’ estat usurpé.
Dans Tongres, Childeric forme une prompte armée,
où se joint, de françois une troupe animée.

Il part : son camp leger marche en se grossissant,
comme un monceau neigeux, qui des Alpes descend.
à ce bruit foudroyant Egide se réveille ;
et Guyemans le trouble, alors qu’ il le conseille.
Il ramasse à l’ instant francs, romains et gaulois.
Childeric le combat ; met sa force aux abois.
Le patrice vaincu dans Soissons se renferme.
Bisine, de ses voeux void enfin le doux terme :
vers son amant remis au trône paternel,
vient pompeuse, et se joint d’ un lien solemnel.
Aux francs comme aux espoux la joye en est égale.
Tous ayment à le voir sous la loy conjugale.
Au soir l’ heureux monarque à la couche est conduit.
Va, dit-elle, au balcon : sois chaste cette nuit :
et par mon art puissant, de ta race future
tu verras dans ta court la mystique peinture.
Il void un fort lion jettant de fiers regards :
il void des ours, des loups, suivans des leopards :
puis des chiens casaniers qu’ un grand dragon devore.
D’ autres dragons ailez se presentent encore.
Regarde en haut, dit-elle. Il void un aigle ardent,
sur le dernier dragon des nuages fondant,
qui le serre, et s’ en paist : puis paroist admirable.
Et d’ aigles et d’ aiglons une suite innombrable.
Demain tout les destins te seront découverts,
dit Bisine : et leurs yeux au jour s’ estant ouverts ;

de nous, commença-telle, un grand lion doit naistre ;
un roy, des champs gaulois le dompteur et le maistre.
De son sang sortiront des fils avanturiers,
tels que des leopards, et hardis et guerriers.
Leurs neveux acharnez se raviront leurs terres ;
et des ours et des loups imiteront les guerres.
Leurs foibles descendans, du repos amoureux,
tomberont sous le fer d’ un prince valeureux,
qui comme un fier dragon, dressant sa haute creste,
apres cent beaux exploits, couronnera sa teste.
Ses enfans regiront, comme dragons nouveaux,
l’ empire où le soleil s’ abysme dans les eaux.
Leur suite déclinant de cette ardeur guerriere,
par un aigle perdra le sceptre et la lumiere ;
par un prince celeste, et puissant, et pieux,
suivy de fils vaillans, sages, religieux,
dont la race en guerriers heureusement feconde,
sur un trône éternel doit regir tout le monde.
Childeric estonné de ses grands successeurs,
dans les siecles futurs va chercher des douceurs.
Son ame de leurs faits est ravie et jalouse :
et sa bouche rend grace à la sçavante espouse.
Soudain s’ épand le bruit que les traistres saxons
des champs voisins de Blois emportoient les moissons.
Childeric les combat sur les bords de la Loire ;
et jusques dans Angers va pousser sa victoire.

Tout cede à ses efforts ; et ses vaillantes mains
dépoüillent et saxons, et bretons, et romains.
Alors le grand Clovis naist de la noble reine :
et remplit d’ allegresse et la Loire et la Seine.
Elevé sous des soins tendres et genereux,
il croist, beau, liberal, sage, adroit, valeureux.
à peine sur son chef avoient roulé trois lustres,
quand finirent les ans de deux testes illustres,
d’ Egide et du roy franc, tous deux princes puissans.
Clovis devient monarque en ses jours innocens :
desja d’ un cours trop lent void couler ses années :
desja brule d’ ouvrir ses hautes destinées.
Il dompte les coursiers, il exerce les francs,
les forme en bataillons, serre ou double leurs rangs,
s’ endurcit à la peine, au soleil, à l’ orage ;
et l’ on void dans ses yeux reluire son courage.
Depuis son jour natal, il comptoit vingt moissons.
Il va chercher Siagre aux plaines de Soissons,
le vaillant fils d’ Egide ; et sensible il soupire
qu’ un romain, de son pere ayt occupé l’ empire.
Il dénonce la guerre aux fieres legions.
Tous deux forts et vaillans, comme jeunes lions
qui brulent de la soif d’ ensanglanter la plaine,
pour vaincre, n’ ont soucy de hazard ny de peine.
Tous deux, en se trouvant par un commun desir,
se sentent animez d’ ardeur et de plaisir.

L’ un baisse contre l’ autre une lance dorée.
Clovis sur l’ ennemy rompt la pointe acerée.
Puis du coup le renverse ; et poussant ses beaux faits,
ouvre d’ un mesme cours les escadrons épais.
Les francs suivent sa route ; et par tout l’ aigle tombe.
Par tout ils se font jour ; et tout fuit, ou succombe.
Siagre par les siens du danger emporté,
vers les goths aquitains cherche sa seureté.
Cent villes, de Clovis estendent le domaine :
et ce coup, au tombeau met la force romaine.
Mais le prince à son gré n’ a vaincu qu’ à demy.
Il veut que le roy goth livre son ennemy :
fait partir un heraut ; et superbe luy mande
qu’ il s’ arme, s’ il est sourd à sa juste demande.
Alaric tremble au bruit du foudre menaçant :
rend Siagre blessé, captif et languissant.
Le ciel rend de Clovis la vangeance assouvie,
en bornant du romain la langueur et la vie.
Bisin en mesme temps trouve son jour fatal ;
et la reine succede au royaume natal.
Les rois qui regissoient le marse et le bructere,
veulent avoir le tongre esclave ou tributaire :
Clovis jaloux du sien, court pour le secourir ;
d’ un bras pour tout deffendre, et pour tout conquerir.
Bisine en fait sa guerre, et fiere l’ accompagne.
Desja leurs estendarts flotent par la Champagne.

Dé-ja la Meuse entend leur martial airain ;
et dé-ja le françois arrive aux bords du Rhein ;
surprend des fourrageurs mille bandes éparses ;
et dans les champs saccage et bructeres, et marses
qui portent à leurs rois, de cent troupes suivis,
le message estonnant des armes de Clovis.
Pourrois-je raconter la sanglante journée,
qui d’ un heureux succés fut enfin couronnée ?
Mais la nuit, de son ombre ayant voilé les cieux,
avec ses froids pavots appesantit nos yeux.
Clovis, aux siens aimable, aux ennemis terrible,
à ses bandes inspire une ardeur invincible :
heurte les premiers rangs ; renverse les plus forts :
où le choc est plus grand, redouble ses efforts :
on le void se lancer, fendre, poursuivre, abbatre :
et tantost il combat, tantost il fait combatre.
La reine qui le suit sur un barbe leger,
partage avec son fils la peine et le danger.
Mais un trait inconnu tranche sa noble vie :
et ce coup n’ est suivy ny d’ honneur ny d’ envie.
Du sensible trépas le monarque irrité,
d’ une double fureur a le coeur agité :
mesle à ses feux guerriers, les feux de la vangeance
et d’ un triste dépit renforce sa vaillance.
Il immole cent corps aux manes maternels.
Une main seule a fait cent mille criminels.

Et par tout où son fer tombe avec sa colere,
il pense terrasser le meurtrier de sa mere.
De semblable fureur les siens sont animez.
Tout le fuit : tout luy céde. En ses yeux allumez
brillent en mesme temps son courroux et sa gloire.
Le desastre est heureux, et sert à la victoire.
Enfin tel est Clovis : tels son sang, et ses faits.
ô ! Mes filles, pensez, par ces premiers effets,
que fera ce grand fleuve enflé de cent rivieres,
qui de son bord natal ravage les barrieres.
Preparez vos attraits pour dompter ce vainqueur ;
et mettez vostre gloire à conquerir son coeur.
Il se leve : et dé-ja leurs ames enflammées,
pour le vaincre, à l’ envy se sentent animées.

LIVRE 6

à peine douze fois l’ astre qui fait les jours
sur la terre et sous l’ onde eut achevé son cours,
qu’ il s’ épand dans Vienne une prompte nouvelle,
qu’ une ambassade arrive en pompe solemnelle.
Soudain le sage Aurele, et le brave Lisois,
font admirer leur troupe, et l’ éclat des françois,
la mine et l’ air charmant que nul peuple n’ égale,
et le courage fier, et l’ humeur liberale.
Par tout les bourguignons se pressent pour les voir ;
et d’ une longue paix goustent un vain espoir.

ô ! Jugemens legers des testes du vulgaire !
Leur roy fait en secret un jugement contraire.
Clotilde mille fois benit cet heureux jour ;
et son coeur sent la joye, et la crainte, et l’ amour.
Sigismond allarmé sent émouvoir son ame,
craignant le coup fatal que redoute sa flame.
Ceux qui d’ une foy pure embrassent Jesus-Christ,
au ciel lévent les mains, et les yeux, et l’ esprit ;
presentent mille voeux aux autels adorables ;
baisent des saints martyrs les tombes venerables ;
afin que Dieu benisse un noeud qui sous la croix
doit ranger tout l’ estat des valeureux françois.
Le monarque eternel accorde leurs demandes :
des bien-heureux esprits les lumineuses bandes
font de joye éclater leurs chants delicieux ;
et mille doux concerts resonnent dans les cieux.
Mais dans les creux enfers tout boüillonne de rage,
voyant sur leur pouvoir fondre un fatal orage.
De blasphemes, de cris, d’ horribles hurlemens,
du tenebreux palais tremblent les fondemens.
Un bruit regne confus aux cachots de l’ Averne.
Tous sortent en fureur de leur sombre caverne,
comme d’ un toit brûlant on void sortir des feux,
rouges, environnez d’ un tourbillon fumeux.
Tous prés du trône affreux s’ assemblent en tumulte ;
et le grand Lucifer en trouble les consulte :

puis dicte à chacun d’ eux son execrable loy.
Toy, qui dans les esprits sçais répandre l’ effroy,
et troubler le repos des ombres taciturnes,
en monstrant aux mortels des fantosmes nocturnes ;
va soudain te vestir d’ une molle vapeur.
Prens du mort Childeric le visage trompeur.
Va tout pasle et sanglant dire au meurtrier son frere,
mon sang va me vanger par la force estrangere.
Que de tant de terreur tes propos soient suivis,
qu’ il refuse Clotilde aux flames de Clovis.
Toy, qui sçais attiser l’ ardente jalousie,
verse dans Sigismond ta sombre frenaisie.
Irrite son amour, et dans son sein respans
le dangereux venin de tes plus noirs serpens.
Qu’en ruse il soit fecond, qu’il trouble, qu’il invente,
pour renvoyer les francs frustrez de leur attente.
Toy, demon de la fraude, aux intrigues sçavant,
dicte au fier Gondebaut un accord decevant.
Soufle à ses conseillers tes adroites malices ;
et de feintes couleurs couvre leurs artifices.
Toy, qui dans les estats où domine la croix,
as si bien sceû broüiller cette unité de trois,
docte maistre d’ erreur, qui de tant d’ ames blesmes
as peuplé ce sejour, corrompant leurs baptesmes ;
puis que les bourguignons de mesme que les gots,
sont de tes faux docteurs les credules supposts,

colore les refus : fay que leur roy dédaigne
un prince qui de Christ n’ adore point l’ enseigne.
Toy, de qui les autels fument de tant de sang,
qui sous tes dieux trompeurs tiens encore le franc ;
par honneur, par plaisir, par magiques paroles,
attache le guerrier à ses vaines idoles.
Et toy, demon de feu, qui sous le nom d’ amour
remplis de tant de maux le terrestre sejour,
sous qui tombent par jour tant de coeurs tes victimes,
qui de tant de douceurs assaisonnes les crimes,
de l’ amour de Clovis, avec ton trait brulant,
va blesser Albione, et la fiere Yoland ;
et fay que toutes deux, pour guerir leur blessure,
osent tout ce que peut et l’ art et la nature.
Alors, comme des vents sous la terre enfantez,
sortent par un débris de monts ou de citez ;
puis souflent par les airs une haleine empestée,
et versent les moissons d’ une rage indomptée :
ainsi ces noirs esprits, malicieux et prompts,
partent pleins de fureur des abysmes profonds,
pour renverser les coeurs des redoutables princes,
corrompre leurs conseils, et perdre leurs provinces.
Clotilde, dans l’ enclos d’ une sainte maison,
void Aurele en secret, luy dit la trahison
du jour qu’ on leur fit boire une onde ensorcellée,
dont luy fut par le ciel la fourbe revelée ;

et la fausse Clotilde, et le faux Sigismond,
et les gendarmes faux, galopans sur le mont.
Aurele est éperdu de joye et de merveille ;
et dans ce doux recit, est charmé par l’ oreille ;
tel que si pantelant, et de suëur moüillé,
apres un songe horrible il se fut réveillé.
Et soudain à son roy, d’ un soin prompt et fidele,
en va faire voler l’ admirable nouvelle.
Elle l’ asseûre encor du celeste secours,
de la mere de Dieu repetant les discours,
avec les veritez dans le cristal empraintes,
qui flatent leurs desirs, et dissipent leurs craintes.
Aurele, à ces propos nageant dans le plaisir,
si le sage respect n’ arrestoit son desir,
voudroit faire cent fois repeter la parole,
qui par tant de bon-heur l’ asseûre et le console.
Mais de peur qu’ on les veille, il quitte avec regret
les charmantes douceurs de l’ entretien secret ;
et pour dernier advis, la princesse l’ exhorte
d’ avoir en son dieu seul une esperance forte.
La nuit au doux sommeil invitoit tous les yeux,
couvrant d’ une ombre épaisse et la terre et les cieux.
Gondebaut en son lit, d’ une ame inquietée,
rouloit mille pensers dans sa teste agitée ;
et voulant du roy franc amuser les desirs,
de ses poumons pressez tiroit de longs soupirs ;

quand de sexe divers deux spectres s’ avancerent.
Ses cheveux à l’ instant d’ horreur se herisserent.
L’ un have, sans couleur, et d’ un sang noir trempé,
des deux mains sur son tronc portoit son chef coupé.
L’ autre est bleüe et livide ; et sa teste panchée
porte une lourde pierre à son col attachée.
Voy, dit l’ un, tes beaux faits, execrable bourreau.
De tes fieres fureurs voy l’ horrible tableau.
Parricide inhumain, voy ton frere et sa femme,
dont ta rage esteignit et la vie et la flame.
Mais sçache que mon sang est prest à nous vanger,
par l’ indomptable bras d’ un espoux estranger.
Cependant, pour punir ta cruauté barbare,
que jamais la terreur de toy ne se separe.
Sa bouche alors lança deux infames serpens,
qui dé-ja sur son lit, et par son sein rampans,
le mordent, et dé-ja le percent jusqu’ à l’ ame.
Il se trouble, il s’ éffraye, il fremit, il se pasme.
Mais l’ effroy le réveille. En vain il veut crier.
Son impuissante voix s’ attache à son gosier.
Au deffaut du parler, il se debat, il tremble.
Il pousse des sanglots, et gemit tout ensemble.
Tous les siens à son ayde accourent à ce bruit.
Il craint encor le spectre. Il le cherche, et le fuit.
Son oeil hagard revoid ces terribles visages :
ou du moins sa memoire en revoid les images.

Doit-il dire son mal ? Ou doit-il le celer ?
L’ horreur de son forfait l’ empesche d’ en parler.
Un songe m’ a troublé, dit-il, et j’ en frissonne.
Veillez autour de moy : que nul ne m’ abandonne.
Il tremble ; et la sueur luy decoule du front.
L’ un le tient : l’ autre court d’ un pas soigneux et prompt.
Soudain le feu flambant, et la cire brulante,
adoucissent l’ effroy de son ame tremblante.
Il croit revoir la vie, en voyant la clarté.
Son regard peu-à-peu r’ allentit sa fierté.
Sur l’ un son chef humide avec langueur s’ appüie,
tandis que par le feu sa sueur se ressüie.
La nuit se passe en crainte ; et l’ aube de retour
arrive à son souhait, et rallume le jour.
Irier, le confident, sage, adroit et fidele,
au bruit de sa frayeur accourt remply de zele.
Amy, dit Gondebaut encor pasle et tremblant,
j’ ay veu de Chilperic le corps froid et sanglant.
De l’ espoux de Clotilde horrible il me menace.
Je devois estouffer tout le sang de sa race.
Pourquoy de ma fureur fis-je cesser le feu ?
Ah ! Je fus trop cruel, ou je le fus trop peu.
Les morts me font la guerre avec leur face blesme.
J’ armeray les vivans encor contre moy mesme.
Je crains le sang versé, qui m’ appelle au trépas :
mais je crains plus le sang que je ne versay pas.

Quel bras retint ma main non encore assouvie ;
et reserva le fer qui doit trancher ma vie ?
Que mon roy, dit Irier, n’ afflige point son coeur.
Sa prudente justice éclata sans rigueur.
S’ il eut fait de Clotilde un sanglant sacrifice,
la rigueur eut regné, mais non pas la justice.
Equitable il suivit les loix du tout-puissant,
qui punit le coupable, et sauve l’ innocent.
Son esprit agité forge ces réveries ;
et luy forme en dormant des spectres, des furies.
Je veillois, dit le prince ; et mon trouble ennuyeux
n’ avoit permis encor nul sommeil à mes yeux.
Son front frapa ma veüe ; et sa voix, mes oreilles.
Dans les tristes langueurs des ombres et des veilles,
repart le sage Irier, quand l’ ame a du tourment,
la fantaisie embrasse un penser vehement,
conçoit, et nous fait voir l’ image qu’ elle enfante,
qui ressemble au penser, et nous paroist vivante.
De la seule raison recherchons le secours.
Rien des armes du franc n’ arrestera le cours.
Que tu livres Clotilde, ou que tu la refuses,
mesme peril t’ attend, et confond toutes ruses.
Si d’ un cruel refus tu pretens l’ outrager,
son camp sur ta frontiere est prest pour le vanger.
Si tu veux la livrer, que ton coeur delibere
d’ armer, ou de livrer l’ heritage du pere.

Clovis vaillant, heureux, plein de jeune fierté,
ne cherche qu’ un pretexte à sa temerité.
Gondebaut luy respond, du pied frapant la terre :
la guerre est donc certaine ; hé bien, j’auray la guerre.
Mais où sont tes soldats ? Reprit le sage amy.
Soit refus, soit accord, dit le prince blesmy,
tu dis qu’ il faut s’ armer ; donc que mon camp s’assemble.
Ne fay ny l’ un ny l’ autre : ou fay les deux ensemble ;
dit le prudent Irier, son monarque appaisant.
En accordant refuse, accorde en refusant,
jusqu’ au jour qu’ à son camp s’ opposera le nostre :
et faisant tous les deux, ne fay ny l’ un ny l’ autre.
Tandis que nos voisins, dans le commun danger,
viendront joindre ta force, et chasser l’ estranger,
flate l’ espoir des francs ; tu pourras les confondre.
Differe à les ouïr ; differe à leur respondre.
Puis des ruses sans fin naistront de jour en jour,
pour amuser long-temps et la force et l’ amour.
Le roy, d’ un oeil plus doux approuve sa parole ;
l’ embrasse ; et montre aux siens que son coeur se console.
Pour arrester des francs la pressante chaleur,
il sçait en cent façons plaindre quelque douleur.
Son effroy sur son front semble encore se peindre ;
et luy preste un secours pour le mal qu’ il veut feindre.
Le prince Sigismond, et le fier Gondomar,
qu’ Amalberge cachée aux sources de l’ Arar,

fit naistre à Gondebaut pendant le sort contraire,
viennent d’ un pas soigneux au lever de leur pere.
Tous deux des bourguignons rendent les coeurs ravis.
Tous deux adroits et beaux, tous deux dé-ja suivis
de la noble jeunesse autour d’ eux agissante,
et qui cherche à l’ envy la fortune naissante.
Sigismond, qu’ un beau trait a percé dans le coeur,
sent son mal qui destruit sa boüillante vigueur.
D’ une ardente rougeur sa jouë est colorée,
et fait voir que d’ ennuys son ame est devorée.
Taciturne, inquiet, il resve incessamment ;
et ne peut en un lieu s’ arrester un moment.
Souvent il mord sa levre ; et monstre en sa souffrance,
qu’ il ronge un fier dépit, et qu’ il perd l’ esperance.
Gondomar d’ un pied libre, et d’ un plus libre coeur,
d’ un agreable esprit, d’ une charmante humeur,
et marchant sans repos par sa troupe éventée,
s’ emporte où le conduit sa jeunesse indomptée ;
tel qu’ un jeune belier, qui de fougue animé,
de cornes se sentant nouvellement armé,
bondit, heurte, renverse ; et follement superbe
met sa troupe en desordre, et domine sur l’ herbe.
Gondebaut les appelle ; et d’ un grave sourcy
leur confie en secret son danger, son soucy ;
et le pressant besoin d’ unir à sa querelle
des monarques voisins l’ aide prompte et fidelle.

Que le Roy Visigoth, d’ un plus proche interest,
seroit pour leur secours aux armes le plus prest ;
et d’ une mesme ardeur brulant pour la princesse,
viendroit, pour la deffendre, employer sa proüesse ;
bien qu’ à l’ égal tous deux soient par luy redoutez ;
et doivent l’ un par l’ autre estre exclus ou domptez.
Que l’ heureux ostrogoth dominant l’ Ausonie,
viendroit du jeune franc borner la tyrannie ;
avec les peuples fiers, qui nombreux et puissans
du Danube et du Rhein boivent les flots naissans ;
et des vallons telins les bandes courageuses,
et du champ allobroge, et des Alpes neigeuses.
Sigismond réveillé par ces charmans discours,
sent mille doux plaisirs qui flatent ses amours ;
et quittant les langueurs de sa triste souffrance,
void revivre un rayon de sa douce esperance.
Il anime son pere ; et pour mieux l’ engager,
sçait renforcer encor la crainte et le danger.
J’ aime, dit Gondebaut, ton ardeur enflammée ;
et te remets l’ honneur de commander l’ armée.
Tandis qu’ un long delay traisnera les françois,
de guerriers fay sans bruit le ramas et le choix,
ou bien-tost se joindront les forces estrangeres.
Gondomar sera chef de mes troupes legeres.
Le coeur saute à tous deux par des transports soudains.
Tous deux baisent contens les paternelles mains.

Leurs yeux dé-ja brilloient d’ une ardeur excessive,
respirant les combas, quand Amalberge arrive.
Sa belle troupe éclate, et s’ avance avec bruit :
et sur toutes paroist Clotilde qui la suit,
couvrant d’ un front modeste une haine cachée,
malgré son ame sainte, à son sang attachée :
telle que luit la lune, et plus brillante encor,
quand pompeuse elle regne entre mille astres d’ or ;
et d’ un teint rougissant, presage les tempestes
qui briseront des pins les orgueilleuses testes.
Cette douce beauté cause de la terreur.
Le fils fremit d’ amour, et le pere d’ horreur.
L’ un l’ aime et la redoute ; et l’ autre croit encore
voir ses parens hideux, dont l’ aspect le devore.
Il apperçoit son mal sous ces vives couleurs,
comme un serpent caché sous les plus belles fleurs,
qui sifle, et fait grincer la dent envenimée
par qui sera bien-tost sa trame consumée.
Il s’ émeut, il paslit ; et d’ un geste forcé
renferme le tourment dont il est oppressé.
Un bref discours se passe en douceurs déguisées,
en regards mesurez, en paroles pesées ;
et dans un pas estroit l’ un et l’ autre engagé,
sent son coeur, au depart, d’ un grand faix soulagé.
Sigismond du respect souffre la dure chaisne,
n’ osant suivre son coeur que sa princesse entraisne ;

long-temps la suit des yeux, long-temps par les soupirs,
toûjours par la pensée, et par les vains desirs.
Alors les soins pressans de Lisois et d’ Aurele,
trouvent à leur dessein le bourguignon rebelle.
Dé-ja sa fourbe attaint le dixiesme soleil,
quand ce prince rusé prend un nouveau conseil ;
seme sa guerison ; veut que son fils envoye
publier un tournoy, pour celebrer sa joye ;
et que sous ce projet, les gendarmes épars,
sans allarmer les francs, viennent de toutes parts.
Sigismond de son bras, à sa belle princesse
pretend faire admirer et la force et l’ addresse.
Mais le brave Lisois, dans les joustes appris,
par fois le fait rougir, luy ravissant le prix.
Souvent le fort Aurele emporte l’ avantage ;
et souvent entr’ eux deux la gloire se partage.
Le roy se feint alors sous son mal abbatu :
mais Aurele à ce coup réveillant sa vertu,
des inutiles jeux laisse les vains spectacles ;
et des voeux de Clovis veut rompre les obstacles.
Il expose son ordre au confident Irier :
puis d’ un langage ferme, et succinct et guerrier ;
ou response, dit-il ; ou la nouvelle aurore
à peine en ces climats pourra nous voir encore.
Irier espere en vain consumer les momens.
Un discours prompt et fier rompt tous amusemens.

Les françois irritez au depart se preparent :
et pour dernier effort impatiens déclarent,
sans plus prester l’ oreille au bourguignon confus,
qu’ un delay d’ une nuit tiendra lieu de refus.
Gondebaut roule en vain des ruses dans son ame,
quand de son artifice il void manquer la trame.
Il consent à l’ accord, si le roy des françois
veut quitter les faux dieux, et reverer la croix.
Aurele donne alors la royale parole,
que Clovis suivra Christ, et laissera l’ idole.
Le monarque trompeur, d’ un tel propos surpris,
et du coup impreveû qui troubloit ses esprits ;
dans un jour j’ apprendray, dit-il, si la princesse
veut engager sa foy sous la sainte promesse.
Aurele satisfait, de Clotilde asseuré,
et vainqueur de l’ enfer contre luy conjuré,
rend graces dans sa joye à la bonté divine,
voyant que vers la fin son labeur s’ achemine.
Sigismond cependant tremble, et commence à voir
qu’ au bord du precipice est reduit son espoir.
Il va de tous costez, incertain dans sa voye,
s’ abandonne aux douleurs, en ses larmes se noye ;
et souffrant de l’ amour les plus grandes rigueurs,
de pitié dans Vienne afflige tous les coeurs.
Gondomar à son mal en vain cherche des charmes ;
et mesle tendrement des larmes à ses larmes.

Donc, luy dit Sigismond, si ta chere amitié
te fait sentir ma peine, et t’ émeut à pitié,
avant le triste arrest obtiens qu’ elle m’ écoute.
Parle à ce coeur de fer : tu l’ obtiendras sans doute.
Car ton humeur luy plaist : tu scais ses doux momens ;
et ce qui peut flater ses cruels mouvemens.
Gondomar suit son ordre ; et saisi de tristesse,
s’ en va vers le sejour de la belle princesse :
la trouve en sa retraite, embrassant une croix.
Par ce roy, luy dit-il, sous qui tremblent les roys,
je demande à Clotilde un moment favorable,
pour écouter mon frere, en son sort déplorable.
Je l’ accorde, dit-elle, et le veux écouter
devant ce mesme roy qui vint nous racheter.
Il retourne content, bien qu’ à peine il espere ;
et d’ un leger espoir tasche à flater son frere.
Il le meine ; et le prince, à ce divin aspect,
est pasle, et tout tremblant d’ amour et de respect ;
met un genoüil en terre ; et son triste silence
de sa vive douleur monstre la violence.
Recueille, Sigismond, ton esprit éperdu,
dit-elle : c’ est à Dieu que cet honneur est deû.
Je l’ atteste, dit-il, en te faisant ma plainte,
si brulant par tes yeux d’ une flame si sainte,
mes voeux ne doivent pas estre plustost permis,
que ceux d’ un estranger aux idoles soûmis ;

et si ton ame sage, et constamment chrestienne,
plustost ne devroit pas s’ unir avec la mienne,
qu’ avec celle d’ un franc, qui parfume d’ encens,
au mépris du vray dieu, des marbres impuissans.
Qui jurant qu’ en son coeur l’ erreur est assoupie,
dans ce pieux propos fait voir son ame impie ;
puis que pour un desir, abandonnant ses dieux,
sans doute, il ne croit pas qu’ il en soit dans les cieux :
et d’ un esprit leger pour tout ce qu’ il adore,
de mesme il sera prest à te quitter encore.
Dédaigne ce profane. En moy, princesse, en moy,
tu trouves ta patrie, et ton sang, et ta loy ;
un immuable amant, qui t’ adore et qui t’ aime,
non par un vain rapport, mais par ta beauté mesme.
Qui presque avec le lait a succé ton amour ;
qui depuis vid son feu croistre de jour en jour,
dont la grandeur constante, à toy seule asservie,
ne peut avoir pour fin que celle de ma vie.
Clotilde luy respond ; j’ atteste comme toy
ce dieu crucifié, le seul en qui je croy,
que j’ aime ta valeur ; j’ aime ton coeur qui m’ aime,
ta grace, et tes vertus dignes du diadéme :
mais consultant mon coeur, quoy que doux et chrestien,
j’ abhorre en toy le sang qui respandit le mien.
Alors que je te voy, je voy la hache fiere,
de l’ autheur de mes jours execrable meurtriere :

je voy du Rhône affreux les goufres inhumains,
dans leur sein devorans ma mere et mes germains.
En toy, bien qu’ innocent, je voy leur parricide.
ô ! Mon ressentiment, que ton cours est rapide !
Sans toy, mon dieu, sans toy, je suis dans le danger
de vouloir tous les jours mourir, ou me vanger.
Mais voy si tes desirs, prince, sont legitimes.
Combien, en t’ épousant, j’ épouserois de crimes.
Si jamais à ton sang mon sang s’ estoit uny,
des meurtres il seroit et coupable et puny.
Dieu ! Reprit Sigismond, que je suis miserable !
Je suis du mesme crime innocent et coupable.
Mon coeur est innocent : mon sang est criminel.
Donc pour punir en moy le forfait paternel,
je t’ immole ma vie, et la goutte derniere
de ce sang malheureux dont la source est meurtriere.
Mais sauve l’ innocent ; et devant mon trépas,
reçoy ce coeur heureux, qui ne te déplaist pas,
qui t’ ayme, et de son sang en secret se détache,
pour purger dans son feu l’ originelle tache ;
qui pour les tiens meurtris ne cesse de pleurer ;
ne void qu’ avec horreur ce qu’ il doit honorer ;
et par une justice à moy mesme inhumaine,
deteste jour et nuit les causes de ta haine.
Clotilde à ces propos les yeux baignez de pleurs,
et sensible et cruelle à tant d’ aspres douleurs,

dans le double tourment qui l’ agite et la presse,
dit se levant soudain : cesse, Sigismond, cesse
de nourrir ton espoir, et de te consumer.
Je ne te puis haïr ; je ne te puis aimer.
Puis elle se détourne, et le laisse, et s’ enferme.
Le prince malheureux, et reduit à ce terme,
tombe froid et pasmé dans le sein fraternel.
Ses yeux semblent fermez d’ un sommeil eternel.
Aux larmes, aux sanglots, Gondomar s’ abandonne.
Une muëtte horreur tous deux les environne.
Le prince ouvrant les yeux, à regret void le jour ;
puis tourne un regard foible, et cherche son amour.
Mais ne la trouvant plus, le dépit, et la rage,
et ses feux irritez, raniment son courage.
Il perd, avec l’ espoir, l’ art de dissimuler :
son ardente fureur le force de parler.
Quoy donc je souffriray qu’ un payen, qu’ un barbare,
l’ enleve, et de mes yeux pour jamais la separe ?
Un voleur estranger, un traistre audacieux,
sans peine, sans combat, avec ses foibles dieux,
l’ arrachant de mes mains pour en parer son trône,
enrichira la Seine à la honte du Rhône ?
Plustost en ma faveur, de cent climats divers,
je vay faire sur luy fondre tout l’ univers.
Je previendray le rapt que fier il se propose.
Ilion fut en feux pour une moindre cause.

Nous avons comme luy des forces et du coeur :
un soldat aguerry de cent peuples vainqueur.
Nous avons comme luy des voisins secourables.
Mais à nous, plus qu’ à luy, les cieux sont favorables.
Et pour pousser l’ effort d’ un amoureux dessein,
nous avons plus que luy de brasiers dans le sein.
Mais toy dont je ne puis me loüer ny me plaindre,
qui mesprises ma flame, ou qui la veux esteindre,
voy qu’ en me dédaignant, simple, tu te soûmets
à qui dit qu’ il t’ adore, et ne te vid jamais ;
dont l’ ardeur par le temps ne fut point éprouvée ;
qui n’ eut jamais au coeur ton image gravée :
tout prest à recevoir, d’ un aveugle desir,
la premiere beauté qu’ on voudroit luy choisir ;
quelque fade blancheur, quelque esclave effrontée,
qui sous ton nom fameux luy seroit presentée.
Pour la sauver des bras de cet indigne amant,
deffens la Sigismond, contre son sentiment ;
et puis qu’ à son bon-heur son desir est rebelle,
il faut, il faut combattre et contr’ elle, et pour elle.
Oüy, cruelle à toy mesme, encore plus qu’ à moy,
plustost qu’ un fier payen triomphe de ta foy,
qu’ un traistre sans amour te ravisse à ma flame,
au prix de mille morts je luy raviray l’ ame.
Apres mon sang versé dans ma juste fureur,
rien ne me restera qui te soit en horreur.

Mon amour innocent, et ma triste infortune,
te livreront sans cesse une attaque importune.
Le prince, pour soustien n’ ayant que son transport,
ainsi par la fureur fait un dernier effort :
en vain frape les airs d’ un propos inutile :
puis il retombe à terre ; et devient immobile.
Le triste Gondomar, de pitié paslissant,
avec l’ ayde des siens, l’ emporte en gemissant.
Et par tout le palais, les voûtes sont attaintes
de murmures confus, de sanglots, et de plaintes.

LIVRE 7

Aurele à differer ne peut plus consentir ;
s’ irrite avec Lisois ; menace de partir ;
joint la fierté pressante à sa prudente addresse.
Irier enfin demande à la sage princesse,
si le royal serment de reverer la croix,
suffit pour l’ engager aux conjugales loix.
Des celestes decrets sa sainte ame asseurée,
accepte de Clovis la parole jurée :
et Gondebaut confus promet et jure aussy,
qu’ avant qu’ au ciel la lune ait son globe éclaircy,

il conduira sa niece en pompeux equipage,
jusqu’ aux bornes où l’ Ousche en la Saône s’ engage.
Les françois réjoüis hastent l’ heureux depart.
Mais Clotilde en soupçon void Aurele à l’ écart :
croit que le fier tyran, quoy que sa bouche die,
sous ce trompeur accord couvre une perfidie :
l’ asseûre que son fils, trop libre en ses discours,
a découvert la trame, et n’ attend qu’ un secours :
que le roy, d’ une rage au refus confirmée,
au lieu d’ elle, à Clovis doit conduire une armée.
Mais que Dieu confondra leurs projets mal conceûs.
Enfin sur les sermens et donnez et receûs,
les francs quittent Vienne et prompts et pleins de zele,
pour apprendre à leur roy l’ agreable nouvelle,
et de ses voeux ardens le desirable estat,
qu’ un mois luy produiroit l’hymen ou le combat.
Desja par quinze fois, l’ aurore matineuse
avoit renouvellé sa beauté lumineuse,
depuis que les deux francs, par un viste retour,
avoient de leur monarque attaint le cher sejour.
Là dans les doux travaux d’ une penible chasse,
le guerrier nourrissoit sa force et son audace,
attendant que le Rhône, à ses brulans souhaits,
envoyast le message ou de guerre ou de paix ;
quand au sortir des bois, lors que par les vallées
revenoient des chasseurs les bandes deffilées,

un chevalier parut, dans un pré voltigeant,
au corps noble et leger, couvert d’ armes d’ argent.
Maint rubis y reluit ; et ses plumes volantes
semblent, par leur couleur, comme flames brulantes.
Son écharpe est d’ argent, ou mille feux ondez
volent à rangs égaux, d’ un fil d’ or rebordez.
Son coursier genereux est blanc à rouges taches ;
et de rouges rubans ses crins ont mille attaches.
Douze pages à pied à l’ égal s’ avançoient,
en casaques d’ argent, ou cent feux rougissoient ;
qui portoient en leurs mains douze lances pareilles,
ou montoient sur l’ argent mille flames vermeilles.
Il baisse la visiere aux approches du bruit.
Soudain l’ un des suivans, à ce signal instruit,
vers les chasseurs s’ avance, et courtois leur demande,
si quelqu’ un veut s’ armer, des plus forts de la bande,
pour rompre un fresle bois contre un prince estranger.
Ceux que sa voix attaint, volent d’ un cours leger,
vers Langres leur sejour, brulans dans leurs pensées
à qui plustost auroit les armes endossées.
Peu restent pres du roy, qui d’ un soin curieux
veut cognoistre le nom du prince audacieux.
Mais sa suite au silence est toûjours obstinée
et tandis que du cor la retraitte sonnée
fait sortir des forests le chasseur écarté,
qui s’ amasse allentour de leur maistre arresté,

le gaulois Amalgar, d’ une course élancée,
vient reluisant d’ acier, la visiere baissée,
ravy que sa vistesse ayt le franc prevenu,
pour terracer l’ orgueil du guerrier incognu,
deux lances à son choix aussitost sont offertes.
Ils s’ écartent tous deux : puis sur les herbes vertes
l’ un vers l’ autre revient d’ un cours precipité,
baissant le long sapin sur la hanche arresté.
Au choc en cent éclats se rompt la lance peinte.
Amalgar impuissant pour soustenir l’ attainte,
se sent hors des arçons sur la terre estendu,
privé du doux espoir de l’ honneur pretendu.
L’ estranger plein de gloire acheve sa carriere.
Lors Arembert arrive, avec la mine fiere :
regarde le vainqueur ; et d’ une forte voix,
bien-tost un franc, dit-il, vangera le gaulois.
Mais son bras devoit mieux appuyer sa menace.
Un seul coup renversa son corps et son audace.
Le prince Cloderic, d’ armes d’ or tout brillant,
sur un danois accourt, adroit, fort et vaillant.
L’ incognu, dont la grace en est plus animée,
dé-ja d’ un autre bois fait voir sa main armée.
Tous deux volent dé-ja d’ un effroyable cours ;
et semblent dans le choc d’ inébranlables tours.
Au retour de la course, avec une autre lance,
chacun de son effort double la violence ;

l’ estranger se tient ferme, et dans soy ramassé.
Mais le prince ubien, à ce coup renversé,
tombe dans la prairie ; et sur l’ émail des herbes
fait briller l’ or bruny de ses armes superbes.
Du sinistre succés le roy triste et confus,
honteux que nul des siens ne se presente plus,
demande son harnois, et sa rougeur éclate.
L’ incognu desarmant une main delicate,
entr’ ouvre sa visiere aux accens de sa voix.
Puis s’ avançant luy parle. ô ! Le plus grand des rois,
cesse de t’ animer : que ton coeur se contienne ;
et recognois la main qui toucha dans la tienne.
Par les yeux, dit Clovis, je cognoistray la main.
Le guerrier à l’ écart le détournant soudain,
découvre à ses regards un heur incomparable,
de Clotilde monstrant le visage adorable.
Le monarque surpris d’ un violent plaisir,
et par l’ estonnement rallumant son desir,
l’ embrasse en son transport. Quoy, dit-il, ma princesse,
à tes graces tu joins tant de force et d’ addresse ?
Il suffit à tes yeux de m’ avoir abbatu,
sans y mesler encor ta guerriere vertu.
Dy moy comment du Rhône es tu donc échapée ?
Et comment du tyran la garde fut trompée ?
Mon roy, dit-elle, esteins ton curieux soucy.
De tout en lieu secret tu seras éclaircy.

Cependant il importe à l’ heur de ma conduite,
que je sois incognuë à ta royale suite.
Elle couvre son front ; et le prince content
avec elle rejoint sa troupe qui l’ attend.
Puis au royal palais dans Langres se retire.
Chacun d’ yeux et de voeux les suit et les admire.
Le soleil et le jour tomberent sous les eaux.
Il la meine en sa chambre, où luisoient vingt flambeaux ;
devant Aurele seul du casque la desarme.
Le confident surpris à l’ aspect qui le charme,
doute s’ il ne doit point démentir ses regards.
Clovis luy délaçant et cuirasse et brassards,
cent fois baise ses mains valeureuses et belles,
pour premices des fruits de ses flames fidelles.
Grand roy, dit-elle alors, j’ ay sceû qu’ en toutes parts
Gondebaut ramassoit les bourguignons épars :
que dé-ja s’ avançoient les bandes helvetiques :
que Thierry s’ y joindroit, et les forces gothiques ;
que rien n’ estoit plus loin du coeur de l’ inhumain,
que de m’ unir jamais à ta puissante main :
et qu’ avant le depart de sa nombreuse armée,
dans un sombre cachot j’ allois estre enfermée.
Je déguise mon sexe en cet habit trompeur.
J’ abandonne Vienne, et sans suite, et sans peur.
Je me mesle aux guerriers espandus par la plaine,
et me rends sans peril aux sources de la Seine.

Pour paroistre à tes yeux moins indigne de toy,
là je m’ exerce un temps aux efforts du tournoy ;
et pour m’ accompagner d’ une suite decente,
de douze enfans j’ amasse une troupe innocente.
Pour meriter un roy de tant de rois vainqueur,
en moy je sentis croistre et la force et le coeur.
Enfin tu me vois tienne ; et je suis preste encore
d’ adorer pour mes dieux ceux que mon prince adore.
Mais cache ton espouse acquise à ton amour.
Que bourguignons et francs ignorent mon sejour.
Allons loin de mon oncle ; et qu’ en tes forteresses
j’ évite du tyran les embusches traistresses.
Clovis de doux transports en son ame agité,
admire sa valeur, son amour, sa beauté ;
et sur tout est charmé d’ entendre ces paroles,
qu’ elle veut de ses dieux reverer les idoles.
Mais Aurele confus du surprenant propos,
sent troubler de son coeur la joye et le repos.
Il souffre cent douleurs, qu’ il tasche de contraindre
sous le front satisfait qu’ il est forcé de feindre.
La nuit donne aux amans les licites plaisirs.
Puis le prince comblé de l’ heur de ses desirs,
quitte Langres pour plaire à l’ espouse nouvelle ;
et sous l’ habit guerrier pres de luy la recelle.
Dix vaisseaux sur la Seine, ornez d’ azur et d’ or,
servent, comme en triomphe, à porter son tresor.

Il suit devers Paris les ondes fugitives ;
et son camp l’ accompagne, en marchant sur les rives.
D’ autre-part Yoland, non loin de ces climas,
des propos d’ Auberon fait un confus ramas.
Nuit et jour en son coeur pensive elle repasse
les exploits de Clovis, et sa taille, et sa grace,
et son puissant empire, et ses vaillans ayeux,
digne race d’ Hector, yssu du sang des dieux.
Devant un grand miroir, dans sa chambre dorée,
elle mesme se void digne d’ estre adorée.
Sa beauté soustenuë avec son coeur altier,
pretend par sa valeur vaincre le monde entier.
Mais, dit-elle, à quels voeux, mon coeur, tu t’abandonnes,
meditant des combas, des grandeurs, des couronnes.
Surmontons ce grand roy, qui doit tout surmonter.
Le ciel m’ offre en luy seul l’ univers à dompter.
Il faut que par l’ amour, plustost que par la guerre,
en un seul conquerant je conquiere la terre.
Luy seul est un amant digne de ma beauté,
digne de ma valeur, digne de ma fierté.
Sa gloire est que tout cede au pouvoir de ses armes :
ma gloire est qu’ il succombe au pouvoir de mes charmes.
Joins l’ addresse, Yoland, aux attraits de ton corps.
Sans luy donner la mort, donne luy mille morts.
Et donne toy la joye à nulle autre seconde,
de voir languir pour toy le plus grand coeur du monde.

Dé-ja ses yeux épris de sa propre beauté,
d’ un triomphe certain flatoient sa vanité,
quand ramenant de loin sa pensée égarée,
cette autre la rendit triste et desesperée.
Mais à quel faux espoir, mon coeur, t’ emportes-tu ?
Que devient ton orgueil, que devient ta vertu ?
Dé-ja par d’ autres yeux son ame est consumée ;
par des yeux que par tout vante la renommée.
Et quand le feu des miens seroit plus éclatant,
ce prince affecteroit l’ honneur d’ estre constant.
Iray-je avec des voeux, des soûpirs, des prieres,
exposer ma pudeur à des responses fieres ?
Et pourray-je souffrir, d’ un front bas et confus,
et les cruels dedains, et les honteux refus.
Moy, souffrir un rebut à mes voeux si contraire ?
Dé-ja mon coeur le sent, puis qu’ il me le peut faire.
Ah ! Plustost que je sois un objet de pitié,
il faut que mon amour devienne inimitié.
Flame, desir, espoir, il faut que je vous dompte.
Quoy ? Tu serois, Clovis, superbe de ma honte ?
Sçache qu’ en moy le ciel mit assez de pouvoir,
pour donner des mespris, non pour en recevoir.
Si je ne puis t’ aimer qu’ avec mon infamie,
je puis avec honneur estre ton ennemie.
Ton portrait malgré moy regne en mon souvenir.
Je n’ ay pû m’ en deffendre, et ne puis l’ en bannir.

Hé bien, qu’ il soit tousjours l’ object de ma pensée :
mais un object de haine, et de rage insensée.
Il faut changer de feu. Pour l’ amour, la fureur.
N’ estant plus mon desir, tu seras mon horreur.
Si par le desespoir ma flame est outragée,
par la haine du moins je la rendray vangée.
Puis que mes yeux n’ ont peû te donner de l’ amour,
je laveray leur honte, en te privant du jour.
Miroir, ne m’ offre plus mes beautez admirées,
de mille voeux ardens vainement adorées :
puis que parmy les coeurs que leurs traits ont ravis,
elles n’ ont pû compter le grand coeur de Clovis.
ô ! Vaillant Armaric, ô ! Beau Viridomare,
princes, que loin de moy mon seul orgueil separe,
Clovis, sans y penser, vange vostre malheur ;
et me fait bien sentir vostre mesme douleur.
Quoy, mes yeux impuissans, vous respandez des larmes ?
ô ! Honte ! Il faut vanger ces larmes par les armes.
Oüy, sa mort guerira mon courage blessé ;
et pour payer ces pleurs, son sang sera versé.
Chasse, chasse, Yoland, ton esperance vaine.
Amour, sors de mon ame, et fay place à la haine.
Mes yeux à tant d’ amans ont donné le trépas.
Ma main doit le donner à qui ne m’ aime pas.
Soudain du grand miroir son poing brise la glace.
Elle arme son beau sein d’ une dure cuirasse,

sur qui dans un champ d’ or, parmy l’ émail des fleurs,
rampoient mille serpens de changeantes couleurs.
Leur langue à triple pointe ondoyoit élancée,
que forme une escarboucle en l’ acier enchassée.
Le casque estoit pareil, tassettes et brassards,
ou les rubis ardens luisoient de toutes parts.
Ses épaules dé-ja de fer sont revestuës.
Puis elle fait un choix de deux lances pointuës ;
et d’ une large épée elle arme son costé.
C’ est à toy, ma valeur, à vanger ma beauté,
dit-elle dans soy-mesme. Elle eprouve la lame ;
et frape du tranchant sur un fer qu’ elle entame.
Elle sort du palais, aveugle en ses transports :
fait choix de trois coursiers, nobles, souples, et forts ;
met l’ une et l’ autre lance aux mains de deux compagnes ;
d’ un saut se jette en selle, et va par les campagnes.
Son fier barbe écumeux hannit en cheminant :
du fer plat, pas à pas, bat le champ resonnant.
Les autres l’ imitans en ardeur le secondent.
Les échos des vallons en cadence répondent.
Comme par les prez verds de Crete ou de Paphos,
une genisse court, qui n’ aguere en repos
ruminoit sous un pin les paslissantes herbes,
et les voeux des taureaux, et ses dédains superbes ;
soudain d’ un cruel tan, de son sang amoureux,
elle sent à son flanc l’ aiguillon rigoureux ;

fuit par plaines et monts, de douleurs agitée :
saute, et lance la poudre en sa rage indomptée.
De mesme la princesse, au dépit qu’ elle sent,
vole en cherchant Clovis, de sa peine innocent :
par sa fierté piquante en sa haine affermie ;
d’ amante en un moment devenuë ennemie :
passe les champs lorrains, franchit les verdunois,
sans repos, sans sommeil, sans quitter le harnois.
Elle apprend, curieuse et d’ ardeur enflammée,
par les bruits qu’ en volant seme la renommée,
la route de Clovis, et les flots glorieux,
qui portent vers Paris leur roy victorieux.
Enfin par cent destours elle passe incognuë ;
et dans l’ ample cité la voila parvenuë,
dans Hercueil, le monarque, aymant ce frais sejour,
goustoit les doux plaisirs de Mars et de l’ amour :
apres cent boeufs offerts sur les autels d’ Hercule,
moderoit pres des eaux l’ ardente canicule ;
et souvent de sa veuë honoroit les esbas
de sa cour qui s’ exerce aux innocens combas.
Un jour sur le tapis d’ une vallée ombreuse,
s’ éprouvoit aux tournois sa troupe valeureuse,
où depuis l’ art pompeux qui scait guider les eaux,
a, de la terre au ciel, élevé les ruisseaux,
sur ces arcs, orgueilleux de porter assez d’ onde,
pour esteindre la soif de la cité feconde.

Clovis, sur un theatre ombragé de lauriers,
jugeoit plein de repos les coups de ses guerriers,
prés du feint chevalier d’ une beauté supréme,
dont l’ habit emprunté trompe son sexe mesme,
qui sur ses traits charmans jette les yeux ravis.
Lantilde et Blanche-Fleur, nobles soeurs de Clovis,
admiroient les combas, prés du monarque assises :
toutes deux d’ un front grave, et toutes deux promises,
l’ une aux autels chrestiens, l’ autre au sage Thierry,
dans Rome dominant l’ ostrogoth aguerry :
quand Yoland paroist au bout de la carriere,
des deux nymphes suivie, et dont la teste fiere,
du casque dépouillée, aux beaux cheveux épars,
elance vers Clovis d’ impetueux regards.
Tous les yeux à l’ envy soudain volent sur elle.
Tous admirent sa grace, et sa taille si belle.
Entre tous le grand coeur du valeureux Lisois,
frapé d’ un trait perçant est dé-ja sous ses loix.
Vers l’ aimable guerriere amoureux il s’ avance ;
et s’ offre à ses desirs pour briser une lance.
Argine au coeur ardent, s’ oppose à son bon-heur ;
et soustient qu’ à son sexe est dû ce grand honneur.
Quoy que Lisois allegue, et qu’ Argine pretende,
un seul refus confond l’ une et l’ autre demande.
C’ est, dit-elle en haussant le clair son de sa voix,
contre le seul Clovis que je veux rompre un bois.

Soudain au vaillant roy la parole est portée :
et soudain d’ un oeil doux la jouste est acceptée.
Il s’ arme ; et la princesse errante en son souhait,
par un mesme regard et l’ admire et le hait.
Tantost rouge d’ amour, puis de rage blesmie,
elle se sent amante, et veut estre ennemie.
Et l’ ardente fureur soudain la vient saisir,
quand en elle l’ orgueil sent renaistre un desir.
Hé quoy ? Je doute encor, dit-elle en ses pensées,
apres cent maux soufferts, cent terres traversées,
incertaine en mes voeux honteux et languissans,
si je dois le punir du trouble de mes sens ?
Que sa vie, ou mon feu, s’ esteigne à la mesme heure.
Pour guerir mon tourment, qu’ il meure, ou que je meure.
Il vient : quoy, je fremis ? Est-ce crainte ? Est-ce horreur ?
Mon coeur, tu ne dois plus fremir que de fureur.
Elle envoye à son choix les deux lances meurtrieres :
et luy fait annoncer ces menaces altieres,
qu’ elle vient pour la guerre, et non pas pour l’ ésbat :
et que la seule mort doit finir le combat.
Lors du casque elle couvre et sa honte et sa rage.
Le monarque estonné du surprenant message,
courtois demande au moins d’ où naist ce grand courroux.
Il en pourra juger la grandeur par mes coups,
dit-elle ; et l’ un et l’ autre obstiné se resserre,
l’ un à vouloir la paix, l’ autre à vouloir la guerre.

Je ne puis, dit Clovis, répandre un sang si beau.
Je te veux, repart-elle, envoyer au tombeau.
Le roy cede à regret à ce feu qui l’ anime :
et roule dans luy-mesme un projet magnanime.
Tous les deux l’ un de l’ autre aussi-tost s’ écartans,
à coursiers élancez viennent en mesme temps,
l’ un vers l’ autre baissant la lance mesurée.
Clovis surprend le coup de la pointe acerée ;
le détourne ; et courbé, de bras adroits et forts,
d’ Yoland au passage il enleve le corps.
Le barbe impetueux allegé de sa charge,
fournit sa course entiere ; et dans l’ espace large,
d’ un pied libre et leger, fait cent tours vagabonds,
hannit de tons aigus, fait cent sauts et cent bonds.
Le peuple épars le fuit, et se presse en arriere,
et d’ une place vaste élargit la carriere.

LIVRE 8

Dans les bras de Clovis Yoland se debat :
fait mille vains efforts : de ses poings le combat :
enfin du fort coursier prend la bride, et la serre.
Il se cabre ; et tous deux ils tombent sur la terre.
Le monarque dispos se releve soudain.
Yoland fait le mesme, et met le fer en main :
monstre au puissant guerrier sa force et son addresse.
Il pare ; et sa vaillance espargne la princesse.
Puis du plat de l’ acier, son bras qu’ il estendit,
fit tomber sur le casque un coup qui l’ estourdit.

Elle sent dans ses yeux flamber mainte estincelle :
mais sa fureur luy donne une force nouvelle.
Sur le prince elle jette un regard vigilant ;
et void son fer brisé par le coup violent,
dont les morceaux épars brillent sur la verdure.
Elle frape deux coups sur la cuirasse dure ;
en fait jallir la flame ; en fait sauter les cloux ;
et sent naistre l’ espoir impatient et doux,
d’ une gloire à ses voeux par le ciel accordée :
mais d’ une forte main, d’ un bel art secondée,
Clovis, par le secours du tronçon deffenseur,
hardy passe à l’ épée, et s’ en rend possesseur.
En vain du gantelet elle pare sans cesse,
contre son propre fer, dont la pointe la presse.
Elle perd tous les sens, de rage et de douleur.
Elle tombe ; et le prince arrestant sa valeur,
semble dire, en sentant sa vangeance endormie,
que n’ est-ce un ennemy, plustost qu’ une ennemie ?
Comme dans l’ armenie, en ses monts sablonneux,
une panthere sort de son antre épineux.
Qui pour un fan perdu fierement irritée,
ne sçait sur qui vanger sa fureur indomptée ;
jette l’ oeil embrazé sur un lion passant ;
l’ attaque en son transport, de sa perte innocent :
et ce roy des forests, d’ un superbe courage,
pardonne à ses efforts, et dédaigne sa rage.

Ainsi le grand Clovis retient son bras vainqueur.
Mais Lisois, qui d’ amour se consumoit le coeur,
et durant le combat, pasle de mille craintes,
pour elle des grands coups ressentoit les attaintes,
d’ un soin officieux vient pour la secourir.
Vers elle on void encor ses suivantes courir.
On détache son casque : on la trouve pasmée,
blesme, froide, sans poux, la paupiere fermée.
Lisois court au ruisseau, d’ un pas soigneux et prompt :
mais en vain l’ onde fraische arrose son beau front.
Lors le feint chevalier est émeû de tendresse,
du theatre s’ élance, et court vers la princesse ;
luy donne des baisers, tesmoins de sa douleur ;
et tasche à r’ appeller sa vermeille couleur.
Argine enfin découvre à la troupé éplorée,
d’ une humide rougeur la tresse colorée.
Les suivantes soudain, cherchant d’ un soin égal,
vont, par le cours du sang, à la source du mal.
De la cheûte ou du coup la teste est offensée.
On porte chez Lisois la guerriere blessée.
Triste il la considere ; et detestant le sort,
doute de ce beau corps, s’ il est vivant, ou mort.
De ses soins il l’ assiste ; et l’ espoir le console,
voyant le poux revivre, et l’ oeil, et la parole.
D’ un cruel trait d’ amour l’ un et l’ autre frapé,
en des pensers divers à l’ esprit occupé.

La princesse ressent un tourment indomptable.
Sa blessure visible est la moins redoutable.
Et Lisois est à plaindre, en ses soins assidus,
en sa flame inutile, en tous ses pas perdus.
Il se promet en vain un heur incomparable,
sur ses devoirs receûs d’ un regard favorable.
Yoland, dont le coeur n’ est plus en son pouvoir,
n’ ayant rien à donner, est prodigue d’ espoir.
Tous deux cachent leur peine, et l’ardeur qui les dompte ;
Lisois par le respect, Yoland par la honte.
Elle void à regret le roy victorieux,
qui souvent la visite, et d’ un soin curieux,
s’ enquiert de son païs, de son nom, de sa race ;
quelle haine a causé sa valeureuse audace.
Par un muët mépris, son oeil le rend confus.
Elle sent quelque joye à luy faire un refus ;
et reçoit, au deffaut de l’ entreprise vaine,
cette foible vangeance au secours de sa haine.
Le roy sage la laisse au gré de ses desirs.
Sa Clotilde en secret le comble de plaisirs :
il s’ écarte avec elle, aux bois, à la campagne.
Aurele, malgré luy, triste les accompagne.
Ah ! Dit-il, inconstante ! Ah ! Trompeuse beauté !
Ah ! Traistresse douceur ! Perfide sainteté !
Ah ! Foy, sur les autels promise et parjurée !
Sexe foible, et changeant comme l’ onde azurée !

Tu m’ avois donc caché sous un front si pieux,
sous un air si modeste, et sous de si doux yeux,
la plus indigne femme, et la plus déloyale,
qui put jamais entrer en la couche royale ?
J’ ay donc fié, credule, aux appas de ta voix,
le salut de mon prince, et celuy des françois ?
De moy l’ enfer triomphe ; et rit de tant de peines,
de tant de soins perdus, de tant de courses vaines.
Ah ! Honte ! Ah ! Desespoir ! ô ! Christ, ô ! Dieu vivant,
tes saints m’ ont-ils repeû d’ un espoir decevant ?
Quoy ? Clotilde aux faux dieux immole des victimes ?
A quitté cent vertus, pour commettre cent crimes ?
Mon esprit doute encore, en ce trouble ennuyeux,
s’ il se doit asseûrer sur la foy de mes yeux.
Il consulte Marcel, le prelat venerable,
qui dans Paris offroit le mystere adorable,
en miracles celebre, et qui tousjours veillant,
luisoit sur son troupeau, comme un astre brillant.
Sage guerrier, dit-il, voy ma soeur bien-aimée,
de la grace du ciel saintement animée.
Par elle finira ton tourment soucieux.
Par elle tu sçauras les grands secrets des cieux.
Marche : Dieu te conduit. Va franc d’ inquietude :
et pour oüyr sa voix, cherche la solitude.
Aurele, dont l’ espoir allege ses soucis,
avec le gré du roy s’ en va vers le Plessis.

Où dans les bois secrets de sa natale terre,
il ressuyoit souvent les sueurs de la guerre ;
vers ce noble Plessis, de deux fleuves enclos,
où l’ Oise dans la Seine abysme tous ses flots ;
et de qui la fortune est encor plus heureuse,
que de là prit son nom sa race valeureuse.
Loin derriere ses pas deux escuyers discrets
le laissent consulter tous ses pensers secrets.
De la Seine tortuë il passe l’ onde claire,
et le vineux Suresne, et le mont de Valere.
Il découvre à main gauche un vallon sombre et frais,
couvert d’ ormes, de pins, de chesnes, de cypres ;
sous qui, parmy les fleurs, et les herbes naissantes,
sourdoient à flots d’ argent cent sources jallissantes.
ô ! Beau desert, dit-il, ô ! Bois delicieux,
est-ce icy que mes pas sont conduits par les cieux ?
Il descend du coursier ; l’ attache en une ormoye :
charge ses escuyers de poursuivre leur voye :
puis choisit un ruisseau, qui d’ un murmure doux
serpentoit sur le sable, et lavoit les cailloux :
se couche sur le bord, peint d’ un riant herbage,
qu’ un sycomore épais couvroit d’ un noir ombrage.
Contre l’ arbre il s’ appuye ; et joignant les deux mains,
réveille ses pensers, à luy-mesme inhumains.
Il s’ addresse en soûpirs au ciel, sa seule attente,
qu’ entr’ ouvroit à ses yeux la feüille tremblotante.

Mais soûmettant sa crainte au supréme pouvoir,
il sent tousjours son mal plus grand que son espoir.
Pour combattre en son coeur ses peines douloureuses,
il rappelle des saints les promesses heureuses,
le celeste secours tant de fois éprouvé,
et son pieux projet prés du port arrivé.
Hé quoy ! Le ciel, dit-il, par un soudain orage
a permis que l’ enfer ayt destruit son ouvrage ?
Celle, dont la sagesse, avec des feux si saints,
par l’ ordre du ciel mesme appuyoit mes desseins,
contre luy se revolte, et des marbres adore ?
Puis il veut que je vive, et que j’ espere encore ?
Mais mon sens, ô seigneur, peut-estre se confond.
Ta sagesse est pour nous un abysme profond.
Lors d’ un rayon d’ espoir son ame est soulagée.
De veilles et d’ ennuis sa paupiere chargée,
se ferme au doux sommeil, dont le charme puissant
donne à ses desespoirs un repos innocent :
et les ruisseaux coulans de cent vives fontaines,
d’ un bruit continuel ensorcellent ses peines.
D’ un insensible cours le soleil s’ avançant,
acheve sa carriere, et dans les monts descend.
Dé-ja la voute brune est d’ astres parsemée ;
et d’ un grand voile noir la terre est enfermée.
Dé-ja l’ oyseau cresté, par la nature instruit,
d’ un chant marque aux mortels la moitié de la nuit ;

quand de son long sommeil Aurele se réveille ;
s’ estonne ; est attentif de l’ oeil et de l’ oreille :
entend le bruit des eaux, son cheval hannissant,
et libre de son mords de l’ herbe se paissant :
et les vents orageux, bien qu’ en la nuit sereine,
dont les espics legers s’ émeuvent dans la plaine ;
et dont le chef des pins rudement agité,
donne une horreur nouvelle au bocage écarté.
Le sort du jour passé renaist dans sa memoire.
Une vive clarté, regnant dans l’ ombre noire,
comme un astre tombé, par les sillons roulant,
s’ avance peu-à-peu, sans cesse estincellant.
Quand le lion celeste à la terre enflammée,
de nuit une vapeur ainsi court allumée,
et traisne l’ égaré dans les perils de l’ eau,
trompé du faux secours de ce traistre flambeau.
Lors il oyt d’ un troupeau la voix trop matineuse :
puis paroist une vierge, et douce, et lumineuse.
Un grand cierge l’ éclaire : elle semble à l’envy
respandre une splendeur dont Aurele est ravy.
Elle arreste ses pas ; s’ assit sur la verdure.
Ses brebis, de la levre attaignent l’ onde pure :
puis tondent l’ herbe fraische ; et vaguent tout autour,
où le cierge et la sainte assez donnent de jour.
à la belle clarté de la flambante cire,
elle lit, elle prie, et devote soupire.

Aurele void, confus, l’ effet mysterieux,
que le cierge est des vents tousjours victorieux.
Elle leve la teste. Approche, dit la sainte.
Approche, sage Aurele ; et dissipe ta crainte.
Le guerrier part soudain, d’ un pas respectueux :
admire, en s’ avançant, son front majestueux ;
puis l’ honore à genoux. La vierge le releve.
Tu blesses la pudeur de l’ humble Genevieve,
dit-elle. Escoute-moy. Des celestes decrets
je vay te découvrir les merveilleux secrets.
Nanterre me nourrit, la bourgade voisine.
Je sçay par le secours de la grace divine,
qu’ un prelat t’ a predit, que le ciel par ma voix
gueriroit tes douleurs, en te donnant ses loix.
Un ange lumineux m’ a paru dans mes veilles ;
sa voix m’ a revelé d’ estonnantes merveilles :
m’ a donné l’ ordre expres de me rendre en ce lieu,
pour te les annoncer de la part du grand dieu :
et pour marque, m’ a dit, qu’ une cire allumée,
malgré des noirs enfers la rage envenimée,
et malgré tous les vents, émeûs par ces climats,
m’ ayderoit parmy l’ ombre à conduire mes pas.
Aurele, écoute donc, et grave en ta memoire
des celestes faveurs la sainte et noble histoire.
Alors de voix plus forte, et d’ yeux plus éclairez,
elle ouvre ainsi sa bouche aux oracles sacrez.

Clovis, des dieux menteurs adorant les images,
est sujet aux demons, qui sous de faux visages
trompent ses foibles sens, soûmis à leur pouvoir.
Clotilde, en son dieu seul a placé son espoir,
et d’ un coeur patient est encor prés du Rhône.
Mais pour remplir du prince et la couche et le trône,
Albione, sur soy, par des charmes puissans,
de Clotilde a fait voir les charmes innocens.
Le prince amy des bois, qui dans Vauge domine,
n’ agueres de son sang luy contoit l’ origine ;
que sa mere guerriere estoit fille d’ Artus,
ce roy dont l’ Angleterre adoroit les vertus :
qu’ Artus fut enfanté d’ Ygerne la vaillante,
dont Pandragon trompa la garde surveillante,
ayant, par le secours de Merlin l’ enchanteur,
emprunté de l’ espoux le visage menteur.
à ce flateur recit, l’ amoureuse Albione
à semblable dessein aussi-tost s’ abandonne ;
et par l’ art des demons, dans les sombres forests,
de la belle Clotilde emprunte les attraits ;
certaine que Clovis en a l’ ame blessée ;
et n’ en pourroit jamais arracher sa pensée.
Elle a conceû de luy, sous ce front mensonger,
un fils qu’ avec les siens on verra partager.
Puis qu’ au roy devoit naistre un fruit illegitime,
le ciel juste a voulu qu’ il luy nasquit sans crime.

Aurele, à ces discours, nage dans les plaisirs.
Console toy, dit-elle, et tes pieux desirs
auront un jour la fin que le ciel t’ a promise.
Clovis suivra la croix, et soustiendra l’ eglise.
Par luy, les preux françois au baptesme appellez,
puniront les tyrans, contre Dieu rebellez ;
et sur les ariens, feconds en impostures,
du fils au pere égal vangeront les injures.
Par les païs du nort, ses puissans successeurs
immoleront les rois des peuples oppresseurs.
Martel fera de sang inonder la campagne,
d’ innombrables payens que vomira l’ Espagne.
Pepin brave et pieux, des autels le soustien,
deux fois rendra le trône au pontife chrestien ;
des lieutenans de Christ fondera le domaine ;
et fera briller d’ or la thiare romaine.
Le grand Charles son fils vaincra de toutes parts :
du Tybre et du Tesin chassera les lombards :
de l’ Europe dompteur, jonchera d’ infidelles
et du Tage et du Rhein les bords cent fois rebelles.
Puis du sage Capet le sang illustre et fort,
la verge des méchans, des foibles le support,
des ennemis de Christ eternel adversaire,
cent fois des sarrasins vangera le calvaire.
Un neufiesme Loüis, pieux, sage et vaillant,
d’ un indomptable coeur deux fois les assaillant,

malgré l’ inique sort jaloux de sa conqueste,
de rayons immortels couronnera sa teste.
Un valeureux françois, et de race, et de nom,
dont l’ amour des sçavans haussera le renom,
invoquant du seul dieu les graces esperées,
soustiendra des voisins les forces conjurées :
invincible aux malheurs, intrepide aux combas,
contre un heureux monarque, accrû de cent estats,
qui tout fier du succés de Rome saccagée,
de la main du grand prestre en ses fers engagée,
auroit enfin rendu, sans le bras de François,
et l’ eglise et l’ Europe esclaves de ses loix.
Apres ce temps, la France, aux autels si fidelle,
souffrira les fureurs d’ une secte nouvelle,
qui secoüant le joug de quatre des valois,
fondera sa puissance au mépris de la croix ;
de son venin subtil infectera les princes ;
destruira les autels, les citez, les provinces ;
et fera, dans un fort plus puissant qu’ Ilion,
regner et l’ heresie, et la rebellion.
En vain le grand Henry, dont la vaillante épée
sçaura reconquerir sa puissance usurpée,
dans son prudent esprit roulera des projets,
pour punir dans leurs murs ces insolens sujets.
Cet heur est reservé, par le vouloir celeste,
à son fils, qui vainqueur de l’ une et l’ autre peste,

la revolte, et l’ erreur ; avec le bras de Dieu,
et le coeur et le sens d’ un puissant Richelieu,
malgré deux rois voisins, et la mer secourable,
estouffera leur force, en leur fort indomptable.
Puis libre dans sa terre, et craint de toutes parts,
des Alpes franchira les orgueilleux ramparts ;
d’ un sceptre dont par tout s’ estend la tyrannie,
garentira l’ eglise, et la belle Ausonie ;
domptera la Lorraine, et les braves germains ;
de l’ Artois reconquis par ses puissantes mains,
jusqu’ à l’ Ebre espagnol poussera ses frontieres.
Et du vaste univers les quatre parts entieres,
du prince juste et sage auroient receû les loix,
si le trépas d’ Armand ne bornoit ses explois :
d’ Armand, dont tous les bons regreteront la vie,
quand sa fin glorieuse aura vaincu l’ envie.
Je veux donner, Aurele, à ton juste desir,
de ce bon-heur futur un sensible plaisir.
Sçache que ces ruisseaux, que ces bois où nous sommes,
que ces rustiques lieux, peu frequentez des hommes,
où nature est en paix, et se jouë à l’écart,
alors seront pompeux des merveilles de l’art ;
et seront la demeure agreable et secrete,
que ce grand Richelieu choisira pour retraite.
Que d’ icy partiront ces vigoureux conseils,
ces glorieux desseins, ces guerriers appareils,

sous qui sera tremblant tout l’ orgueil de l’ Europe,
et du vaste ocean qui la terre envelope.
Qu’ icy son grand sçavoir produira des escrits,
pour rendre la lumiere aux rebelles esprits :
afin que par le vray l’ erreur soit surmontée,
apres que par le fer elle sera domptée.
Alors en promenoirs, droits, et larges, et longs,
tapissez de verdure, et de fermes sablons,
seront changez ces bois, que la simple nature
maintenant laisse naistre et croistre à l’ avanture.
Alors ces clairs ruisseaux, de nos brebis aimez,
seront d’ un art soigneux dans le plomb renfermez ;
sortiront en fureur de leurs prisons pressées ;
et fraperont les airs de leurs eaux élancées.
Ce seront là d’ Armand les plaisirs innocens,
apres ses longs travaux, sans cesse renaissans.
Mais voy quelle faveur, Aurele, t’ est promise.
De ton sang sortira ce prince de l’ eglise,
et du sang d’ un guerrier dessus le trône assis,
dont se joindra la race au beau nom de Plessis.
Puis un second Armand, brulant de belle audace,
suivra d’ un noble pas sa glorieuse trace :
et dédaignant dé-ja les delices des sens,
hastera, d’ un coeur haut, la paresse des ans.
Car à peine trois fois il compte cinq années,
qu’ il trompera des siens les gardes estonnées :

et de leurs tendres soins tout à coup se privant,
ira chercher la guerre aux rives du levant.
Luy mesme dé-ja chef d’ une flotante armée,
portera dans cent lieux sa jeune renommée.
Je le voy de l’ Espagne épouvanter les ports.
Puis malgré les hyvers, et les mortels abords
d’ un golfe redoutable, et blanchissant d’ écumes ;
malgré les forts armez de Naples et de Cumes ;
malgré vingt gallions, et cent vaisseaux tonnans ;
et malgré cent canons aux rives resonnans ;
il foudroye, et de masts seme les vertes ondes ;
ensevelit vingt nefs dans les vagues profondes ;
et d’ un bon-heur fatal, fait encore en ce lieu
ceder le nom d’ Austriche au nom de Richelieu.
Quelle taille, quel port, quel oeil, et quelle addresse ?
Quelle aimable fierté ? Quelle ferme proüesse ?
Soit quand parmy l’ horreur des aquilons souflans,
des feux, des flots, des plombs, de toutes parts siflans,
d’ une ardeur intrepide, et de grace animée,
il sçaura seconder l’ effort de son armée ?
Soit quand dans les tournois, d’un air noble et charmant,
il pressera les flancs d’ un coursier écumant ?
Qu’ il se rendra celebre en constance loyale !
Pour conserver son coeur, et sa foy conjugale,
à la chaste beauté, dont l’ auguste splendeur
et la grace et l’esprit l’auront remply d’ardeur ;

de qui toute la cour vantera la sagesse ;
d’ un courage et d’ un port dignes de sa noblesse.
Contre elle, en vain les vents se pourront émouvoir :
toûjours, pour l’ affermir dans son juste devoir,
la forte piëté, la constance fidelle,
l’ honneur et le respect, voleront autour d’ elle.
Mais où va m’ emporter l’ amour pour tes neveux ?
Va, persiste, et le ciel favorable à tes voeux,
m’ ayant ouvert pour toy ces hautes destinées,
rendra d’ un beau succés tes peines couronnée.
Sur la foy de ma voix, ose, et ne doute pas.
Et pour t’ asseûrer mieux, haste encore tes pas.
Dans la forest de Laye, un devot solitaire
te fera pour Clovis un present salutaire.
Aurele à ce récit saint et delicieux,
sent qu’ un divin plaisir l’ éleve dans les cieux.
D’ une oreille estonnée il écoute, il admire.
Tous ses sens occupez font qu’ à peine il respire.
Il rend grace à la sainte : offre à Dieu ses labeurs.
De ses perles, l’ aurore orne l’ émail des fleurs ;
et ramenant le jour, de cent couleurs se pare.
De la vierge, à regret, Aurele se separe.
Et repetant cent fois tous ses divins discours,
vers l’ heureuse forest precipite son cours.

LIVRE 9

Le monarque goustoit, dans les champs delectables,
pres d’ un visage feint, des douceurs veritables ;
et sa raison plongée en l’ erreur de ses sens,
chargeoit son pur amour de crimes innocens.
Albione languit dans sa peine amoureuse :
est dans les bras du prince heureuse et malheureuse ;
et trompant avec luy ses violens desirs,
sous sa fausse beauté, n’ a que de faux plaisirs.
Plus elle void Clovis, plus elle en est charmée :
mais plus elle en joüit, moins elle en est aimée.

Ses attraits empruntez ont pour luy trop d’ appas.
Elle voudroit luy plaire, et ne luy plaire pas.
Elle veut s’ irriter contre son propre charme :
que de ses plus doux traits sa beauté se desarme,
perdre l’ attrait divin de ce visage faux,
et que l’ oeil de Clovis y marque des deffauts :
afin qu’ à d’ autres feux son amour s’ abandonne ;
et qu’ en laissant Clotilde, il adore Albione.
Mais son vague penser en vain s’ est écarté.
Elle n’ est plus Clotilde, en perdant sa beauté.
Le puissant charme veut qu’ elle soit toute aimable ;
et ne peut la monstrer semblable et dissemblable.
Ah ! Dit-elle, à quels maux mon coeur est-il reduit ?
Le bonheur qui me cherche, en mesme temps me fuit.
Je reçoy de Clovis les soupirs, les tendresses,
les regards amoureux, les doux soins, les caresses :
mais à Clotilde seule il croit les departir :
et je suis Albione, et ne puis les sentir.
Je suis de mon amant la rivale et l’ espouse.
Je suis en mesme temps et contente et jalouse.
Helas ! Mon propre bien me trouble incessamment ;
et mon plus grand bonheur, est mon plus grand tourment.
Clotilde à ses faveurs, bien qu’ elle en soit absente ;
et je suis malheureuse, encor que joüissante.
Clovis, quelles faveurs ? Et que vous m’ offensez,
si ce n’ est pas à moy que vous les addressez.

Par moy, de sa Clotilde il sent la joüissance ;
et je fay qu’ absent d’ elle il gouste sa presence.
Je ne puis plus tenir mon ardeur en suspens.
Je ne veux plus le rendre heureux à mes despens.
Puisque d’ heur et d’ espoir ma flame est dépourveuë,
je ne puis plus souffrir ses plaisirs ny sa veuë.
J’ abhorre de luy plaire avec cette beauté.
Je veux briller par moy, non d’ un charme emprunté.
Trop heureuse Clotilde, ah ! Que tu serois vaine,
si tu pouvois sçavoir et ma feinte et ma peine !
Que par moy je ne pûs acquerir ce grand roy ;
et n’ osay dans mon coeur l’ esperer que par toy.
Je ne veux desormais rien qui ne m’ appartienne.
Dérobant ta beauté, j’ ay fait honte à la mienne.
Mais en quittant ses traits, pour reprendre les miens,
dépoüillons-nous aussi de nos honteux liens.
Clovis pût-il un jour estre sous mon empire,
pour luy faire sentir les maux dont je soupire.
Mais, ô ! Mon desespoir, je puis te soulager.
Je conçois un projet, fatal pour me vanger
et de ce fier monarque, et de celle qu’ il aime.
Je vay par sa beauté la destruire elle mesme,
soüiller toute sa gloire, et de tous les esprits
la rendre pour jamais l’ horreur et le mespris :
et par une vangeance infaillible et sans peine,
pour elle en son amant faire naistre la haine.

Elle monte un coursier : va trouver à l’ instant
le roy d’ un libre pas dans les prez s’ écartant :
et luy dit, espandant son poil qu’ elle destache,
Clovis, je suis Clotilde, et veux bien qu’ on le sçache.
Mon coeur ne peut deux mois aimer en mesme lieu.
Je vay voir Sigismond, et je te dis adieu.
Ayant joint à ces mots une audace effrontée,
elle pique, et s’ en va d’ une course emportée.
Tous demeurent surpris, tous la suivent des yeux ;
et ressentent muets ce trait injurieux.
Clovis, comme frapé d’ une foudre éclatante,
sent son ame esperduë en mille maux flotante.
Il paslit, il rougit : ses yeux sont pleins de feux,
pour le coup impreveû de ces mots outrageux.
Genobalde et Lisois, pour secourir sa peine,
demandent empressez s’ il veut qu’ on la rameine.
Il veut : il ne veut pas, vaguant en son penser ;
et sa bouche en suspens ne sçait que prononcer.
La honte et le dépit font un trouble en son ame.
Son secret découvert, l’ afront fait à sa flame,
le transportent soudain, avec mille douleurs,
du comble des plaisirs, au comble des malheurs.
Mais son coeur indompté, pour reparer sa honte,
veut qu’ au moins devant tous luy-mesme il se surmonte.
Hé bien, dit-il cachant ses mouvemens divers,
j’ en puis recouvrer cent, pour une que je pers.

Il faut qu’ en plus grands maux mon esprit se soustienne.
Ma honte est d’ avoir veû qu’ elle a perdu la sienne.
Il va vers le palais, feignant un oeil plus doux ;
et sous un front serein couvre un aspre courroux.
Ainsi quand l’ air trompeur, meditant des orages,
de mille ondes d’ argent pommelle ses nuages ;
bien qu’ il plaise aux regards, le pasteur deffiant
ne fonde nul labeur sur le calme riant.
Clovis s’ enferme ; et lors ses flames offensées
font une guerre ouverte à ses tristes pensées.
à ses vives douleurs il rend la liberté.
De Clotilde en son coeur il cherit la beauté.
Tousjours il sent regner ses attraits et ses charmes ;
et contr’ eux le dépit a de trop foibles armes.
Quoy ? Clotilde, dit-il, a changé son ardeur ;
a quitté sa constance ; a perdu sa pudeur ?
Prodigue son renom ? Et d’ une rage prompte,
elle mesme a le front de publier sa honte ?
D’ où viennent ses mespris, son oubly, sa fureur ;
et ce trait insolent dont je fremis d’ horreur ?
Une vertu parfaite, et d’ honneur couronnée,
en honte, en impudence, en crime s’ est tournée ?
Helas ! Par quelle offense ay-je peû meriter
qu’ une juste douleur l’ émût à me quitter ?
Quoy ? Sigismond absent triomphe de ma flame,
l’ arrache de mon lit, m’ arrache de son ame

ô ! Rare, ô merveilleuse, ô ! Divine beauté :
mais de honte tachée, et de legereté !
Memoire, à mon esprit cruelle autant que douce,
helas ! En mesme temps je t’ aime et te repousse.
Par ses divers pensers, par ses cruels ennuis,
luy-mesme il se devore, et les jours et les nuits.
Un secret messager de l’ auguste princesse,
par un trouble nouveau réveille sa tristesse.
Il reçoit un écrit sur la cire tracé,
qu’ elle a le coeur surpris de son départ pressé :
que Gondebaut armé vers Dijon l’ a conduite :
qu’ il se vante par tout de l’ avoir mis en fuite :
qu’ il tient, en l’ amenant, ce qu’ il avoit promis :
mais qu’ il la deffendra contre ses ennemis.
Qu’ elle attend de sa foy le fruit de ses promesses ;
qu’ elle attend de son bras la fin de ses tristesses,
depuis le jour cruel qu’ un charme injurieux
au sejour enchanté l’ éloigna de ses yeux.
Qu’ elle l’ offre à son dieu, d’ un coeur ferme et fidelle,
au seul qu’ il a juré d’ adorer avec elle.
Clovis ne sçait s’ il resve, ou s’ il est éveillé.
Il relit tous les mots, d’ un oeil émerveillé.
Il cherche en son esprit les raisons les plus fortes.
Elle me veut, dit-il, troubler en mille sortes :
ou veut nier, peut-estre, au reste des humains,
qu’ elle ait vescu long-temps dans mes heureuses mains.

Dans ces discours divers il s’ engage sans cesse :
par l’ un se veut sauver d’ un autre qui le presse ;
et pour se dégager de ce trouble profond,
cent fois il s’ évertuë, et cent fois se confond.
Ainsi, lors que Leandre, en une nuit funeste,
guidé du cher flambeau brillant au bord de Seste,
avec ses bras lassez d’ efforts continuels,
de l’ Hellespont émeû luttoit les flots cruels ;
apres avoir dompté, d’ une ardeur vehemente,
le redoutable assaut d’ une vague écumante,
d’ une autre en mesme temps l’ estouffante rigueur,
abbatoit son espoir, et domptoit sa vigueur.
Aurele cependant deux fois franchit la Seine,
pres des bords habitez par Catulle romaine,
(Chatoul en prit le nom) et pres du beau sejour
où nostre cher monarque a veû son premier jour :
dans la sombre forest impatient arrive ;
tourne de toutes parts la prunelle attentive,
desirant que le saint se presente à ses yeux,
qui doit charger ses mains du grand present des cieux.
Enfin il void paroistre un vieillard solitaire,
d’ un venerable port, d’ un front doux et severe.
Son éclat est divin ; et d’ un humble bureau
il porte à rudes poils sa robbe et son manteau.
Vien, luy dit-il de loin : je t’ attends, sage Aurele,
pour donner un grand prix à ton espoir fidele.

Regarde en ce vallon, sous ces feüillages verds,
entre un chesne, et ces lieux de fougere couverts,
de l’ or estincellant allentour d’ une souche.
Je voy, dit le guerrier, le soleil qui se couche,
entre les arbres noirs, plein de vive clarté.
Mais que voy-je ? Est-ce un songe ? Est-ce une verité ?
L’ astre à peine aux mortels a monstré sa lumiere :
et desja je le trouve au bout de sa carriere.
Il se tourne, et le void aux portes d’ orient.
Approchons, dit le saint d’ un visage riant.
Il marche ; et luy fait voir, écartant le feüillage,
des armes d’ or bruny, d’ un merveilleux ouvrage,
d’ une splendeur divine, et renvoyant aux yeux
les rais que luy dardoit le grand flambeau des cieux.
Et ce brillant harnois, fait de la main suprême,
eclairé du soleil, sembloit le soleil mesme.
Le solitaire alors, voyant ses sens ravis,
le ciel te fait, dit-il, ce present pour Clovis.
Jusqu’ à ce que l’ eau sainte heureusement le lave,
des ruses de l’ enfer tu le verras esclave.
Sçache que les demons, d’ un art malicieux,
s’ opposeront encor contre l’ ordre des cieux.
Mais il peut mespriser la force de tous charmes,
quand il sera muny de ces divines armes.
Un ange environné d’ un nuage luisant,
en m’ apportant l’ escu, joint à ce beau present,

m’ a fait voir ces lis d’ or, qui des françoisn monarques
doivent estre à jamais les glorieuses marques.
Puis m’ ouvrant les destins, il m’ a fait voir encor
des plus saints de nos rois les faits gravez dans l’or.
Sur ce casque paroist de Clovis le baptesme,
où le ciel a tracé l’ ouvrage du ciel mesme :
Remy preschant les francs, et leur ouvrant les cieux :
du temple de Poitiers les feux presagieux,
dont, pour punir les goths, le saint tombeau d’ Hilaire
du roy, nouveau chrestien, irrite la colere.
Voy les champs où tout fuit sa guerriere vertu ;
et le mur d’ Angoulesme à ses voeux abbatu.
Icy sur un brassard, est le preux Charlemagne,
de sang more inondant les vastes champs d’ Espagne.
Dans la cité du Tybre, icy pres de l’ autel
il soumet sa couronne au seul maistre immortel :
et son front est sacré, pour regner dans l’ empire
où le flambeau du jour dans les ondes expire.
Voy sur l’ autre brassard, Loüis le roy pieux,
qui saute dans les flots, d’ un zele furieux,
et s’ avance, au mespris d’ une armée infidelle,
pour attaquer l’ Egypte à Jesus-Christ rebelle.
Voy Damiete conquise, et ce desir si beau
de mourir pour l’ honneur du glorieux tombeau.
Icy sur la cuirasse est la brave pucelle,
seul et puissant secours de l’ estat qui chancelle,

par le ciel envoyée à Charles succombant.
Voy les anglois battus par son glaive flambant ;
et les murs d’ Orleans secourus par la sainte.
Là, pour passer dans Rheims elle écarte la crainte ;
y fait sacrer le roy, du baume precieux ;
et couronne en sa mort les promesses des cieux.
Icy de l’ autre part de la riche cuirasse,
voy du juste Loüis la sainte et belle audace ;
Richelieu regardant le grand fort des mutins,
Richelieu, tant de fois promis par les destins.
Voy qu’ il jette des rocs dans les vagues profondes ;
et de bords plus estroits bride le cours des ondes.
Que le flot irrité, de fureur écumant,
heurte les fiers écueils de l’ ouvrage d’ Armand.
Voy des anglois armez la flote menaçante,
à leur honte tesmoins de sa vertu puissante.
L’ erreur, et la revolte, et leurs fermes ramparts,
sous ce genie ardent tombent de toutes parts,
sous ce bras, qui s’ ornant de palmes immortelles,
dompte l’ orgueil des mers, et celuy des rebelles.
Les anges pleins de joye en font bruire les cieux :
l’ eglise en retentit de chants delicieux :
l’ heresie en paslit : les anglois en rougissent :
l’ onde en ronge ses bords : les enfers en mugissent.
Sur la tassette large, est le grand jour natal
d’ un prince incomparable, aux rebelles fatal :

soit à ceux dont l’ esprit contre l’ ordre conspire ;
soit à ceux qui de Christ n’ adorent point l’ empire.
Voy le ciel, qui fleschy rend les coeurs réjoüis,
s’ ouvrant aux voeux du peuple, et d’ Anne et de Loüis,
apres s’ estre fermé durant pres de cinq lustres,
couvant cette naissance, et tant d’ actes illustres.
Sur la tassette gauche, apres mille beaux faits,
ce roy donne à l’ Europe et ses loix et la paix.
Puis seul et digne chef des chrestiennes armées,
va délivrer du joug les terres idumées.
Voy qu’ au port de Marseille il a l’ oeil menaçant,
allant trancher l’ orgueil des cornes du croissant.
Voy qu’ il couvre de nefs l’ Egée et le Bosphore :
que de Bysance il vole aux beaux champs de l’ aurore.
Voy sa taille, son port, sa douce majesté,
quand soumettant sa gloire à son humilité,
pour marquer les débris d’ une secte estoufée,
il plante en mille lieux la croix pour son trophée.
Devant ses bataillons, sur un barbe leger,
il brave d’ un grand coeur la peine et le danger ;
ne void nulle grandeur que sa valeur n’ abbate ;
et triomphe des bords du Tigre et de l’ Euphrate.
Enfin, sage guerrier, grave en ton souvenir
ce que le ciel reserve aux siecles à venir.
Dans ces armes tu vois la pompeuse esperance
des faveurs qu’ il promet aux armes de la France.

Aurele a tous les sens émus et réjoüis.
Des faits gravez dans l’ or ses yeux sont ébloüis.
Sur l’ ouvrage divin sa veuë est occupée.
Il regarde la lance : il admire l’ espée.
Puis brulant d’ un grand zele, il rend graces à Dieu ;
et fait un voeu dévot, de construire un saint lieu,
pour le don que le ciel à ses soupirs octroye,
qui depuis prit le nom du val et de sa joye.
Il sent, de voir son roy l’ impatient desir ;
et pretend le charmer par un divin plaisir,
luy faisant voir l’ éclat de cette armure insigne :
mais de s’ en revestir il se croit trop indigne.
Laisse-là ton soucy : suy moy, dit le vieillard :
et vien gouster des fruits que ce bois me depart.
Viens attendre les tiens dans ma sombre demeure.
Tu les verras icy paroistre dans une heure.
De ta pieuse crainte ils pourront t’ alleger.
Chacun d’ eux de ce faix te pourra soulager.
Aurele se courbant passe en la grote obscure.
Il admire le roc tapissé de verdure ;
le lit basty de joncs ; et sur un siege bas,
de fruits et de pain noir, fait un sobre repas.
D’ une source prochaine il boit l’ onde naissante,
dans le creux recourbé d’ une conque luisante.
Vers la bouche de l’ antre il retourne parfois
jetter ses yeux ravis sur le divin harnois.

ô ! Daniel, dit-il, ô merveilleux stilite,
tu ne fus point menteur. Quoy ? Dit le saint hermite,
as-tu veû Daniel, ce miracle vivant ?
Je l’ ay veû, respond-il, aux terres du levant.
Pour rendre un jour mon prince à Jesus-Christ fidele,
il me promet du ciel l’ ayde continuelle.
Quel heur, dit le vieillard, d’ aise serrant ses mains.
Ouy, j’ ay veû, reprit-il, ce prodige des saints,
qui suit de Simeon la constance incroyable,
habitant apres luy la colomne effroyable,
sans nul fidele appuy, sans nul toit deffenseur ;
d’ un grand saint, fort disciple, et hardy successeur.
Qui vivant dans les airs, les soufre et les deffie ;
aux attaques des temps ferme se sacrifie,
à la gresle, à la pluye, aux neiges, aux frimas,
aux brulantes rigueurs des plus ardens climas.
Qui sans cesse à luy-mesme ose faire la guerre ;
et brave, pour le ciel, l’ air, les eaux, et la terre.
Je vis, dans un voyage heureux et malheureux,
de la foy de Jesus l’ athlete valeureux.
Par luy je fus chrestien ; et c’ est de sa main mesme
que ma teste receût les ondes du baptesme.
C’ est luy qui me promit, qu’ en écoutant ses loix,
par moy seroit chrestien tout l’ empire gaulois.
Helas ! Dit le vieillard, versant de chaudes larmes,
que cet heureux discours pour mon coeur a de charmes.

Fy moy ce doux recit, comble moy de plaisir ;
puis qu’ icy nous goustons un paisible loisir.

LIVRE 10

Pour le don precieux que par toy Dieu m’ envoye,
je dois bien, respond-il, te donner cette joye :
et puis que ce lieu frais nous preste un doux repos,
je pourray de plus loin reprendre mon propos.
Dans le dernier combat, qui d’ une haute gloire
honora Childeric sur les bords de la Loire,
voulant d’ un vaillant pere estre veû digne fils,
je poursuis à vingt ans les saxons déconfis.
Une trop vive ardeur dans les fuyards m’ engage.
Je suis, par les vaincus, surpris prés du rivage,
où ces peuples guerriers regagnoient leurs vaisseaux,
pour reparer leur honte en des climas nouveaux.
Je fus d’ entre les biens qui consoloient leurs pertes.
Et dé-ja de la proüe ils fendent les eaux vertes.
Ils tentent sans espoir les santoniques bords :
sur ceux de l’ Aquitaine ils font de vains efforts :
ils tournent la Galice, et la Lusitanie :
mais d’ armes, en tous lieux, la rive est trop munie.
Ils passent le destroit, qui seul aux vastes mers,
du milieu de la terre à les beaux champs ouvers.
Une flote paroist, royale, magnifique,
qui voguoit de l’ Espagne aux costes de l’ Afrique.
On combat ; et l’ ardeur dont je me sens bruler,
fait que d’ un coup hardy je veux me signaler.
Au plus grand des vaisseaux soudain le mien s’ attache.
Alors armé d’ épée, et couvert de rondache,
d’ un coeur precipité je saute sur le bord.
Les saxons à l’ envy secondent mon effort.
Tout fuit : nul n’ ose plus soustenir ce que j’ ose.
Enfin un jeune enfant seul à mon bras s’ oppose,
beau, d’ un ferme regard, d’ un éclat plus qu’ humain,
la fureur dans les yeux, et le fer dans la main.
Du bouclier deffenseur je pare ses attaintes ;
et pretens le dompter par de lassantes feintes.
Une belle princesse, en l’ avril de ses ans,
et d’ un oeil et d’ un coeur les armes méprisans,

vient en pleurs, et me dit de sa divine bouche.
Ah ! Courtois chevalier, que la pitié te touche.
Pardonne aux vains transports de ce royal enfant.
Son corps de mon épée aussi-tost le deffend.
Je regarde estonné cette merveille rare :
et cependant le prince, à luy mesme barbare,
conçoit contre sa vie un furieux dessein :
se jette sur mon fer, et s’ en perce le sein.
Il faut, dit-il ; qu’ un coup de mes maux me délivre.
Adieu, ma chere soeur ; je ne sçaurois plus vivre.
Il chancelle : il paslit : il tombe entre les morts.
Sa soeur, en s’ écriant, se jette sur son corps :
de plaintes et de pleurs veut rappeller son ame :
perd l’ espoir et la voix ; puis de douleur se pasme.
Je demeure immobile, outré de déplaisir.
Une sensible horreur soudain me vient saisir.
Par le malheur des deux, je me voy miserable,
et du trépas du prince, innocent et coupable.
D’ un carnage sanglant je suis environné.
D’ un tendre et triste effroy mon coeur est estonné.
Et ce royal navire est le seul de la flote,
où le fer n’ a laissé ny soldat, ny pilote.
Cependant un orage à tous serre les coeurs ;
et glace également et vaincus et vainqueurs.
Chaque nef craint le choc : de son gré se disperse :
puis prend, au gré des vents, une route diverse,

en Espagne, en Sicile, aux Getuliques bords.
Sans voix, sans mouvement, prés de ces deux beaux corps,
je suis presque seul vif parmy tant de morts blesmes.
Le rivage, plus craint que les tempestes mesmes,
paroist ; et les saxons courent d’ un pas hastif ;
puis en foule, d’ un saut se lancent dans l’ esquif.
Mon trouble me deffend d’ imiter leur vistesse.
Je ne puis éloigner la divine princesse.
Elle s’ éveille au bruit des foudres éclatans :
et sa morte douleur revit en mesme temps.
La nef, que le seul vent insolemment maistrise,
s’ emporte vers la rade, et s’ ensable, et se brise.
La proüe est sous les eaux, et la pouppe est dehors.
Permettez qu’ en nageant je vous porte à ces bords ;
dis-je à la triste soeur. Allons ; le temps nous presse.
Mes pieds sentent dé-ja que la pouppe s’ abbaisse.
Elle embrasse son frere ; et ne peut le quitter.
Elle pleure ; et ma voix ne fait que l’ irriter.
à souffrir mon secours enfin elle s’ engage,
si je mets le corps mort le premier au rivage.
De cordes je l’ attache ; et le jette dans l’ eau.
Je me jette à l’ instant hors du triste vaisseau :
et sur le sable sec, en nageant, je l’ attire.
La mer, en mesme temps, engloutit le navire.
J’ apperçoy la princesse à la mercy des flots,
qui de ses belles mains, sans espoir, sans repos,

embrasse un mast flotant, mais foible et perissante.
Je sens mon coeur attaint d’ une douleur perçante.
Je me relance en mer ; nage vers le beau corps ;
et de bras, et de pieds, l’ ameine sur les bords.
Soudain lasse du flot, sur l’ herbe elle se couche.
Triste elle me regarde ; et de sa belle bouche,
dit, apres un soûpir, d’ un visage blesmy ;
ah ! Te diray-je amy ? Te diray-je ennemy ?
Helas ! Doy-je de toy me loüer ou me plaindre ?
Cruels ressentimens, pourray-je vous contraindre ?
Puis-je, ô ! Rares faveurs, ne vous ressentir pas ?
Je sçay que le seul sort à causé son trépas ;
que ton bras fut surpris ; et n’ en est point coupable :
et que de deux grands biens je te suis redevable,
de voir mes jours sauvez de la fureur de l’ eau ;
et de pouvoir poser mon cher frere au tombeau.
Mais rien ne peut payer la perte que j’ endure ;
et l’ on ne sent nul bien, tant que la douleur dure.
Je me sens si confus, si touché de ses pleurs,
de sa rare beauté, de ses vives douleurs,
qu’ un seul mot n’ a pouvoir de sortir de ma bouche.
Trois hommes noirs, armez, et d’ un regard farouche,
s’ avancent à grands pas : nouveau trouble du sort !
Ah ! Dit-elle, guerrier, ah ! Donne moy la mort,
qui me sauve des bras de cette infame bande.
Pour comble de faveurs, mon coeur te la demande.

Je combattray pour vous plustost jusqu’ au trépas,
luy dy-je. Mais ta mort ne me sauvera pas,
reprit-elle en soûpirs. Aussi-tost un barbare,
admirant sa beauté, s’ approche, et s’ en empare.
En main je mets l’ épée ; et de courroux brulant,
d’ un coup je fay tomber le voleur insolent.
J’ amasse en mesme-temps sa longue javeline.
J’ écarte l’ un des deux ; perce l’ autre à l’ échine,
quoy que de bois pareils tous deux fussent armez.
Mais d’ un art plus adroit mes bras son animez.
Enfin j’ éstens d’ un coup le dernier sur l’ arene.
La princesse bénit la bonté souveraine :
mais ne se croit pas libre, et franche de dangers ;
et craint l’ injuste effort de nouveaux estrangers.
Un reste de couleur tout à coup l’ abandonne.
Et d’ un soudain effroy tout son beau corps frissonne.
Mon oeil, comme le sien, void un lion puissant,
qui secoüant ses crins, des montagnes descend.
Contre tant de travaux mon courage s’ obstine.
Je m’ appreste au combat, branlant la javeline.
L’ animal s’ en irrite, affamé de mon sang ;
et frape de sa queüe et le sable et son flanc.
La princesse, en fuyant, foible retombe à terre.
Le monstre fond sur moy : dans ma pique il s’ enferre.
Sa dent brise le bois à l’ épaule attaché.
J’ amasse un autre fer, sur les herbes couché.

Le lion courageux encor sur moy s’ élance :
et de sa force encor j’ attens la violence.
D’ un intrepide coeur, rassemblant ses efforts,
au travers de la pique, il accable mon corps.
Nous tombons écartez, d’ une cheûte diverse,
l’ un mort, l’ autre vivant, tous deux à la renverse.
Je me dresse, et me voy sain et victorieux.
La princesse à genoux en rend graces aux cieux.
Une femme vers nous à pas lents s’ achemine,
sortant d’ un toit assis au dos d’ une colline ;
qui voyant tant de corps sur le sable estendus,
de merveille et de joye à les sens éperdus :
nous exhorte et nous ayde à les traisner dans l’ onde.
Des longs fers nous creusons une fosse profonde,
pour donner au corps froid sa derniere maison,
que sa soeur éplorée orne d’ un verd gazon :
se plaignant que le sort mesle avec injustice
et la haste et la crainte à ce pieux office.
Elle laisse à regret ce déplorable lieu :
luy dit, baisant la terre, un eternel adieu :
puis sous le pauvre toit triste et foible se range.
Craintive elle s’ enquiert quelle est la terre estrange ;
sçay que c’ est la Lybie ; et ce bord écarté
est sujet de Cartage, et prés de la cité.
La pitié pour ses maux, et sa grace divine,
qui malgré sa tristesse estincelle et domine ;

de tendresse et d’ amour rendent mon coeur percé.
De mouvemens divers le sien est balancé.
Elle me doit l’ honneur, elle me doit la vie.
Mais mon fer malheureux à son sang l’ a ravie.
Dans ces pensers divers, la haine et l’ amitié,
de son sensible coeur partagent la moitié.
Je demeure muet de respect et de crainte :
mais enfin de sa langue elle rompt la contrainte.
Que mon frere à tous deux nous causa de malheur,
par les cruels transports de sa vive douleur !
à toy, d’ avoir meurtry cet enfant admirable :
à moy, pour le regret de sa fin deplorable.
Mais pour sçavoir mes maux, aussi dois tu sçavoir
la cause de sa perte, et de son desespoir.
Tous deux nous estions nez d’ une couche royale,
enfans de Trasimond, regnant sur le vandale,
dont l’ Espagne long-temps avoit suby les loix.
Mais les sueves guerriers, hardis, depuis vingt mois
par de frequens combas nous disputoient ces terres.
Les deux peuples enfin, lassez des longues guerres,
dresserent un accord, que par un seul duël,
deux princes finiroient le mal continuel ;
et qu’ en cedant au droit qui le sort accompagne,
le peuple du vaincu sortiroit de l’ Espagne,
pour chercher sa demeure en de nouveaux climas.
Mon pere estoit au lit, inhabile aux combas.

Le peuple impatient veut que le sort s’ acheve
par mon frere Ramir, contre Arismond le sueve,
en l’ âge de treize ans tous deux hardis et fiers,
et dé-ja signalez par des actes guerriers.
J’ anime sa valeur, d’ elle-mesme animée.
Ils s’ attaquent aux yeux de l’ une et l’ autre armée.
Ramir pousse Arismond, d’ un bras adroit et fort.
Arismond se mesnage, et soustient son effort :
puis le presse à son tour. Ramir glisse sur l’ herbe.
Arismond fond sur luy, de sa cheûte superbe :
tient au front de Ramir le glaive menaçant.
Il refuse la vie : et le peuple consent,
admirant de son coeur la grandeur excessive,
à sortir de l’ Espagne, et que leur prince vive.
Tout part : Trasimond meurt, de mal, ou de douleur.
Ramir cherche à mourir, honteux de son malheur ;
et du malheur des siens la piquante tristesse,
par tout semble à son bras reprocher sa foiblesse.
Ils cherchent, ayant mis la Galice en oubly,
Genseric le vandale, en Afrique estably.
Mais Ramir ne peut-pas supporter le visage
de ce roy glorieux, qui prit Rome et Cartage.
Il gemit, il soûpire ; et d’ un dépit amer,
en montant le navire, il se lance en la mer.
On le sauve des flots : nous quittons le rivage.
Je tasche à surmonter son invincible rage.

Mais rien ne la console. Alors loin sur les eaux,
aux vandales surpris parurent vos vaisseaux.
Chacun s’ émeut : Ramir seul en a de la joye.
Voicy tout mon desir, et le ciel me l’ octroye,
dit-il : voicy mes voeux, la victoire, ou la mort.
On l’ attaque : il combat d’ un aveugle transport.
Mais voyant. La princesse, à ce recit funeste,
s’ arreste : et ses sanglots acheverent le reste.
La grandeur de sa perte, et de son sang royal,
augmente encore en moy la pitié pour son mal.
Les charmes de sa voix, ceux de son beau visage,
son ardente amitié, tout me charme, et m’ engage.
Mais le sang de Ramir, que j’ ay privé du jour,
contre moy se souleve, et contre mon amour.
De pleurs meslez aux siens, plus que de la parole,
dans ses cuisans ennuis triste je la console.
Pour moy son coeur aussi conçoit quelque douceur.
Mais son sang contre moy luy sert de deffenseur.
Toûjours combat en moy mon ardeur et ma peine.
Toûjours combat en elle et l’ amour et la haine.
Cependant elle craint ces hommes bazanez :
et dé-ja voudroit voir ses destins terminez.
Elle n’ a qu’ un espoir, qu’ un sejour à Cartage,
peut, prés de Genseric, la garentir d’ outrage.
Mais celle dont le toit nous prestoit son secours,
nous trahit, et nous vend aux infames amours

du tyran Basilique, empereur du Bosphore.
De la Grece, et des lieux où se leve l’ aurore,
pour qui de toutes parts on pilloit des beautez,
capables d’ assouvir ses sales voluptez.
Sur le pressant desir de passer à Cartage,
sous pretexte d’ escorte, on nous meine au rivage,
conduits par vingt brigands, tous armez de longs fers.
Nous montons un vaisseau : mais en fendant les mers,
je sens que le pilote autre route a choisie ;
et que laissant Cartage, il nous porte en Asie.
Je me plains ; mais en vain. Pour se laver du tort,
le chef du brigantin declare nostre sort :
que nous sommes soûmis aux loix de l’ esclavage.
Tous deux de noble sang, tous deux de fier courage,
nous fremissons d’ horreur, nous brulons de courroux,
et cachons nostre ennuy sous un langage doux.
Agilane songeant à sa race royale,
(c’ estoit là le beau nom de la sage vandale)
se resout d’ un coeur haut, à soufrir cent trépas,
plustost que de soufrir rien d’ indigne et de bas :
et dés-lors je fay voeu, quelque sort qui m’ avienne,
de sauver sa franchise, aux perils de la mienne.
Pour moy, dans ces projets, elle eût plus de douceur.
Nous prenons les beaux noms et de frere et de soeur,
sous qui vit et s’ accroist une flame secrete.
Cependant nous bordons les rivages de Crete,

Paros aux marbres blancs, et la noble Delos,
et cent monceaux de terre épandus sur les flots.
Entre les bords serrez et de Seste et d’ Abyde,
nous passons dans les mers du large Propontide.
Puis nous voila conduits des vents et du destin,
dans les superbes murs qu’ éleva Constantin.
On nous loge au palais : on nous flate, on la pare
d’ une veste odorante, et pompeuse et barbare.
Puis nous sommes offerts aux infames regards
du fier usurpateur du trône des Cesars.
Il contemple Agilane ; et son ame charmée,
par ses divins regards est d’ amour enflammée.
Il l’ aborde : il luy parle ; et d’ un desir pressant,
veut soudain voir son coeur sous ses voeux fléchissant.
Je suis, dit-elle alors, de naissance royale.
Si la faveur du ciel fut pour moy liberale,
ce n’ est pas pour souler d’ incestueux desirs.
Rends moy la liberté : cherche ailleurs tes plaisirs :
et la clarté du jour me soit plustost ravie,
que de souffrir jamais une tache à ma vie.
Le tyran est surpris de sa chaste fureur ;
mais il croit que tout cede aux loix d’ un empereur.
Au suprême pouvoir il mesle les addresses :
il joint, d’ un art flateur, les offres aux caresses.
Voyant qu’ un juste orgueil rend tous ses feux confus,
il veut par la menace amortir les refus.

Plustost que de servir à ton ardeur brutale,
je veux perir ; je suis et princesse, et vandale,
(dit-elle en s’ animant d’ une noble rougeur)
du sang de Genseric, qui sera mon vangeur ;
qui fut bien le dompteur de Rome et de Cartage ;
et qui peut bien dompter ton empire et ta rage.
Le monstre luy respond, de colere blesmy,
je t’ aime, et ne crains point ton roy pour ennemy.
Va ; dans le cours d’ un jour consulte ta prudence,
si tu dois éprouver l’ amour ou la puissance.
Mon coeur, dit-elle, et pur, et ferme en son devoir,
ne peut souffrir tes feux, ny craindre ton pouvoir.
En pompe on la conduit par un riche portique :
pour sejour, on luy donne un palais magnifique :
d’ honneurs et de plaisirs on veut charmer ses sens :
mais sa vertu fait voir leurs appas impuissans.
On veut l’ épouvanter par de veillantes gardes ;
et l’ on fait à ses yeux briller cent hallebardes.
Rien n’ émeut son vouloir : tout émeut ses douleurs.
Mais son coeur indompté regne parmy ses pleurs.
Je m’ offre, par ma mort, à garentir ses peines :
à punir du tyran les flames inhumaines :
à sauver l’ orient de ce prince pervers,
domptant par ma main seule et sa vie et nos fers.
Elle veut que son sang, non le mien, la délivre.
Mourons, dit-elle, au temps qu’il faut cesser de vivre :

mais ne prevenons point le celeste secours.
J’ admire sa vertu : j’ adore ses discours,
sa constance invincible, et ses pudiques larmes.
Tout augmente l’ amour que m’ ont donné ses charmes.
Basilisque brulant, veut enfin l’ émouvoir
par la seule priere, et non par le pouvoir :
me cajolle en secret : m’ offre d’ un coeur perfide,
de chasser de son lit sa chaste Zenonide ;
d’ espouser Agilane ; avoüant que son sang,
sa beauté, sa vertu, meritent bien ce rang.
Je partage, dit-il, si j’ ay l’ heur ou j’ aspire,
avec elle mon ame, avec toy mon empire.
Je luy promets mon ayde ; et loin de son dessein,
je me sens plustost prest à luy percer le sein,
qu’ à porter un message outrageux à ma flame.
Je la tire à l’ écart : je veux sonder son ame ;
et d’ une feinte voix, traistresse à mon ardeur,
moy-mesme je l’ exhorte à choisir la grandeur ;
à sortir des tourmens, des fers, de la mort mesme ;
à parer son beau front d’ un si beau diadéme.
Dieu ! Qu’ entens-je, dit-elle ? Où se cache ton coeur ?
Tu veux doncques pour luy te rendre mon vainqueur ?
Pour luy doncques des flots tu m’ auras preservée ?
Des mores, des lions, ton bras m’ aura sauvée ?
Et si mon sang versé n’ étouffoit mon sauhait,
pour payer tes faveurs, que n’ aurois-je point fait ?

Le bon-heur d’ un tyran t’ est plus cher que le nostre.
Ah ! Je meurs, que ta voix me parle pour un autre.
Alors elle rougit ; et détourne ses yeux,
qui n’ osoient avoüer ces mots delicieux.
Je crains que mon bon-heur par ma bouche n’ éclate.
Car dans ces lieux suspects l’ oreille est delicate.
J’ estouffe le transport qui lors me vint saisir.
Je tombe à ses genoux, plein d’ heur et de plaisir.
J’ implore sa mercy par des paroles basses,
prest à souffrir cent morts, pour payer tant de graces.
Je rapporte au tyran ses refus genereux.
Il croit qu’ un doute seul l’ empesche d’ estre heureux.
Pour donner à ses feux un fondement solide,
du lit imperial il chasse Zenonide :
et veut que les prelats, par leur divin pouvoir,
pour un nouveau lien, souscrivent son vouloir.
Par un juste refus ses flames sont frustrées.
Il fait sentir l’ exil à cent testes mitrées.
Il croit que ses arrests suffisent à ses voeux :
et pretend sur le trône authoriser ses feux.
Apprenant ce dessein, elle se pasme et tombe.
Sa santé dé-ja foible, à tant d’ assauts succombe.
Dans un trouble confus son esprit éperdu,
le sang de son cher frere à ses yeux répandu,
les secousses des vents, les frayeurs d’ un naufrage,
tant de perils affreux sur un triste rivage,

l’ esclavage, les mers, tant d’ outrageux efforts,
d’ un long amas de maux empoisonnent son corps.
Sa pasmoison la laisse ; et d’ une ardeur fievreuse,
elle souffre soudain l’ attaque rigoureuse.
L’ empereur sur son trône, orné de sa grandeur,
veut paroistre à sa veüe éclatant de splendeur :
la mande ; et pour guerir le mal dont il soûpire,
veut la choisir pour femme, aux yeux de tout l’empire.
Sur l’ excuse fondée en son mal survenu,
de douceur il n’ a plus son esprit retenu.
Il veut qu’ elle paroisse : au deffaut, qu’ on l’enchaisne ;
et sans avoir sa foy, qu’ à sa couche on l’ entraisne.
Je m’ oppose à l’ outrage, et veux la secourir.
Cessez, dit-elle, Aurele ; et puis qu’ il faut mourir,
donnons à nostre mort l’ honneur d’ une victoire.
Ne mourons pas au lit, mais au champ de la gloire.
Que son trône et les grands soient témoins de mon coeur :
qui de nous, ou de luy, doit estre le vainqueur.
Elle va vers le monstre, animant son courage :
et contre luy j’ appreste et mon fer et ma rage.
D’ un pas lent on la meine aux yeux de l’ empereur,
tremblante par son mal, forte par sa fureur.
Nos desseins sont pareils, d’ attaquer cet infame ;
elle par ses propos, moy par un coup de lame.
Sur elle, en boüillonnant d’ amour et de courroux,
il jette des regards impetueux et doux.

Il brule, il tremble, il suë ; et la grande assemblée,
du succés curieuse, est craintive et troublée.
Tous estoient en suspens, quand soudain nous voyons
un vieillard répandant de celestes rayons,
qu’ une foule environne, épaisse et trémoussante,
monstrant, pour le toucher, une chaleur pressante.
Il écarte la presse ; et d’ un front de mépris,
se presente aux regards du monarque surpris.
Descens, dit-il, du trône ; et rens le diadême,
que ta teste porta par le vouloir suprême.
Un amas infiny de crimes odieux,
et les cris des prelats, ont irrité les cieux.
L’ ange divin m’ a dit : descens de ta colonne ;
et va dire au tyran qu’ il quitte sa couronne.
Dieu la rend à Zenon, qui paissant aux deserts,
a satisfait le ciel par ses travaux soufferts.
Sçache que tu vas voir ta puissance opprimée.
Armat ton lieutenant, luy livre ton armée.
Basilisque effrayé, de son trône descend,
honteux aux pieds du saint ses genoux fleschissant ;
demande son pardon, de pleurs le sollicite.
Daniel le repousse. ô ! Dit-il, hypocrite,
va, fuy de ce palais. Mais tu fuiras en vain.
De Dieu tu vas sentir la punissante main.
Sa justice bien-tost de toy sera vangée,
lors que tu periras d’ une faim enragée.

Il part, haï du ciel, detesté des mortels.
Il cherche épouvanté l’ asyle des autels.
Tout le chasse, ou le fuit. Sur Agilane émeuë
le merveilleux Stilite estend sa sainte veuë.
Son corps foible, abbatu du trouble de ses sens,
appuyoit sur mes bras ses membres languissans.
Son beau teint rougissoit d’ une chaleur mortelle :
et d’ un brasier fievreux son regard estincelle.
Et vous, dit-il, troublez dans vos chastes amours,
pouviez-vous esperer un si puissant secours ?
J’ apporte du ciel mesme, à vos ames vaillantes,
le prix de leurs travaux, deux couronnes brillantes.
Mais portons à son lit ce corps foible et tremblant.
Le peuple me soulage, allentour s’ assemblant.
La couche la reçoit. Le vieillard venerable
addresse ainsi vers nous sa parole adorable.
Admirez les grands faits du celeste pouvoir.
Mais croirez-vous vos yeux, qui viennent de le voir ?
Qu’ une abjecte, une indigne, une humble creature,
sujette à tous les maux de l’ infirme nature,
pour toute arme n’ ayant que sa debile voix,
par l’ ordre du grand dieu, donne icy bas les loix,
oste et donne l’ empire, épouvante, menace,
destruit, et des tyrans confond toute l’ audace ?
La gloire en appartient au seul Dieu que je sers.
Mes enfans, adorez-le : et tous vos maux soufferts

seront recompensez d’ un riche diadême.
Mais lavez vos erreurs dans les eaux du baptesme.
Toy, princesse, dit-il, qui l’ attens des docteurs,
ou grossiers ignorans, ou malins imposteurs,
qui refusent à Christ l’ essence au pere égale,
laisse d’ un coeur contrit leur doctrine infernale.
Et toy, dit-il, Aurele, abandonne tes dieux,
ou plustost tes demons, qui seduisent tes yeux,
sous l’ impuissant metal d’ une trompeuse idole :
et reçoy du seul dieu la puissante parole.
Tous deux humbles, courbez, et d’ une ferme foy,
de Christ nous adorons la salutaire loy.
Il nous verse l’ eau sainte, au nom des trois personnes
puis nous dit : de vos chefs ce sont là les couronnes.
Parmy la cité vaste il entend des clameurs ;
et va, d’ un pieux zele, esteindre les rumeurs.
Dans une langueur douce Agilane plongée,
ah ! De combien de maux le ciel m’ a soulagée,
dit-elle ! Et pour payer tant de secours puissans,
que je luy dois de voeux ! Que je luy dois d’ encens !
Amy, l’ eau sainte a fait plus que la force humaine ;
a, pour la mort d’ un frere, esteint toute ma haine.
Aux divines bontez je dois mille faveurs :
et je t’ en dois beaucoup. Aussi, tienne je meurs.
Puis sa voix foible adjouste, avant qu’ elle se pasme ;
je donne, à toy mon coeur, à Jesus-Christ mon ame.

Aurele, à ce recit, estouffé de sanglots,
ne peut former un mot, de pleurs répand des flots ;
et l’ hermite attendry, des larmes qu’ il épanche,
plein d’ aise et de douleur, moüille sa barbe blanche.
Le guerrier reprenant le sensible discours,
dont ses frequens soupirs interrompent le cours ;
lors, dit-il, assailly d’ une si vive attainte,
je me pasme ; et ma vie à tous paroist esteinte.
à mon cruel réveil, d’ un oeil foible je vois
tout ce qui m’ environne émeû, triste, et sans voix.
Je regarde Agilane, encore toute aimable ;
dans les bras de la mort encor toute adorable.
De mille vains soupirs, de mille vains propos,
de cris je veux en vain réveiller son repos.
Tout est sourd, tout est mort, sous sa pasleur cruelle.
La source de mes maux est seule vive en elle.
Le stilite revient, de mon bien desireux.
N’ enviez point, dit-il, son repos bien-heureux.
Mais je vous rendray l’ heur de luy parler encore.
Ma soeur, au nom, dit-il, du grand dieu que j’ adore,
faites revoir vos yeux à ce fidele amant.
Elle ouvre la paupiere encor pour un moment.
Ravy je la regarde ; et de pleurs je me noye.
Je confonds en mon coeur la douleur et la joye.
Hé bien, dit-elle, amy, parlez ; que voulez-vous ?
Et me jette un regard et penetrant et doux.

Ah ! Luy dis-je, s’il faut que ma princesse meure,
que je sois son espoux avant sa derniere heure.
Je le veux, reprit-elle, en me touchant la main.
Adieu, mon cher espoux. Puis retomba soudain.
Ses yeux furent couverts d’ un eternel nuage.
Aurele encore un coup de la voix perd l’ usage.
Ce funeste recit, et ses vives douleurs
réveillerent encor ses sanglots et ses pleurs.
Et sa langue un moment laisse, par son silence,
de son saisissement regner la violence.

LIVRE 11

Le sensible guerrier, au triste souvenir,
pousse encor des soupirs qu’ il ne peut retenir ;
et le saint solitaire accompagne ses larmes.
Mais les brillans rayons de ces celestes armes,
portent, pour leur secours, tant de joye en leur coeur,
qu’ ils allegent enfin l’ excés de leur douleur.
Aurele ainsi reprend la force et la parole.
Dans ce cruel moment Daniel me console.
Laisse tes pleurs, dit-il, entens l’ arrest des cieux.
Pour vaincre ta tristesse, abandonne ces lieux.

Quitte d’ un ferme effort l’ attache qui te serre ;
et le soin de livrer ce corps froid à la terre.
Tu dois te reserver pour des employs meilleurs.
Laisse-moy ce devoir : le ciel t’ appelle ailleurs.
Je vay guerir le mal dont ton ame soupire.
Par toy sera chrestien tout le françois empire.
Par tes ardens soucis, Clovis le vaillant roy,
du seigneur éternel doit recevoir la loy.
Marche sans differer : suy le dieu qui t’ éclaire.
Dans Rome tu verras de Christ le grand vicaire.
Pour bénir tes desseins, il bénira ton front.
Voy le Rhône et ses bords, d’ un coeur soigneux et prompt.
Une auguste princesse, aussi sainte que belle,
lancera dans tes yeux une douce estincelle.
C’ est celle que le ciel destine pour ton roy,
qui doit remplir sa couche, et luy porter sa foy.
Denis, le saint martyr, qui dans la Gaule heureuse
planta de Jesus-Christ la creance amoureuse,
prend le soin de sa vie, et luy dicte les loix
qu’ elle doit inspirer au prince des françois.
Mais tandis qu’ il vivra dans une loy payenne,
ton coeur sage et discret luy doit celer la tienne.
Un grand zele, à ces mots, soudain me vient saisir.
Et malgré ma douleur, je sens un doux plaisir.
Je baise le corps froid de mon espouse aimable ;
et m’ arrache à regret de ce lieu déplorable.

Daniel me console, et pour moy fait des voeux.
Il fait oüir les sourds, redresse les boiteux,
rend le jour à l’ aveugle ; et par divers miracles
à mes yeux estonnez confirme ses oracles.
Je le quitte, et je parts : par la Thrace je cours :
et j’ éprouve en tous lieux le celeste secours.
Par tout je crains que Dieu ma paresse n’ accuse.
Je passe l’ Illyrie, et Dyrraque et Brunduse.
J’ arrive aux bords du Tybre ; et dans Rome je voy
le pontife sacré de la chrestienne loy.
Je luy parle : il m’ anime à la sainte entreprise,
qui d’ un peuple si grand doit accroistre l’ eglise.
Je baise les tombeaux des martyrs immortels,
et des apostres saints le seüil et les autels.
Je m’ embarque à Ligourne ; et l’ onde ligustique
me porte en deux soleils à Marseille l’ antique.
Je vay par tous les bords du Rhône impetueux :
une princesse enfin, d’ un front majestueux,
me paroist dans Vienne, au temple prosternée ;
d’ éclatantes beautez, et de graces ornée.
Puis elle se redresse ; et levant ses beaux yeux,
semble élever aussi son coeur jusques aux cieux.
Que sert, dis-je, d’ errer de province en province ?
Voila ce que le ciel destine pour mon prince.
Voicy de mes travaux l’ heureux et noble fruit.
Curieux je m’ approche : elle se tourne au bruit.

Alors par un regard que me jetta la sainte,
de joye et de respect mon ame fut atteinte.
Ah ! Dis-je, dans ces yeux je voy l’ arrest du ciel.
Voila l’ heureux regard promis par Daniel.
Je m’ avance, et luy dis. Princesse, Dieu desire
que par toy soit chrestien Clovis et son empire.
Mais consens en toy-mesme au celeste vouloir.
Je vay mettre en son coeur le desir de te voir.
Clotilde rougissant (c’ est le nom de la sainte)
par sa vertu severe à sa langue contrainte.
Je crains de la troubler : je m’ éloigne : je parts.
Puis mon païs natal borne tous mes hazards.
Et pour ma longue absence, à peine en mon visage
mes parens estonnez connoissent leur image.
Dé-ja la renommée a semé mon retour.
Mon nom seul entretient et la ville et la cour.
Chacun veut par ma voix sçavoir mes avantures :
mais je cache de Dieu les merveilles futures.
Je me courbe aux genoux de nostre grand Clovis.
Mes recits estonnans rendent ses sens ravis.
Il s’ enquiert des destours de mes lointains voyages,
des terres, et des mers, des moeurs, et des langages,
des villes, et des ports, des differens climas :
et son esprit avide épuise mes amas.
Quand ma source est tarie, il fait cent fois redire
l’ estat de Genseric, et celuy de l’ empire,

leurs armes, leurs combas, leur pouvoir, leur deffaut ;
ce que trame Thierry, ce que fait Gondebaut.
Mon souvenir fecond cherche à le satisfaire ;
et dans ces entretiens j’ acquiers l’ heur de luy plaire.
Mais je rends son grand coeur d’ un doux charme enchanté,
quand j’ arrive au recit de la sage beauté.
Il veut cent et cent fois que mon discours repasse
son teint, et ses cheveux, et sa bouche, et sa grace,
et sa taille royale, et son esprit parfait,
et de ses yeux divins l’ inévitable attrait.
Dé-ja sensiblement la princesse le touche,
dans l’ imparfait recit qu’ il entend par ma bouche.
Il brule de la voir : il plaint les potentats,
de ne pouvoir en paix sortir de leurs estats,
privez du libre abbord d’ une estrangere terre,
sans y porter aussi leur puissance et la guerre.
Le bructere et le marse alors aux champs tongrois
(son maternel domaine) estendirent leurs loix.
Mon maistre, en se vangeant, les combat et les dompte :
mais il ne peut dompter l’ amour qui le surmonte.
Aux sources de la Meuse il passe avec plaisir.
Il veut voir la beauté qui seule est son desir.
Il loge en lieux divers sa triomphante armée.
Puis d’ une jeune ardeur ayant l’ ame enflammée,
pour escorte il choisit la troupe de Lisois ;
aux bords de ses estats la range dans un bois :

fait suivre six coursiers, s’ embarque sur la Saône :
et coule avec moy seul inconnu jusqu’ au Rhône.
Trois relays sont placez pour haster le retour,
quand ses yeux auroient veû l’ object de son amour.
Pour n’ estre pas cognu, le prince avec prudence
sous un modeste habit déguise sa naissance.
Et je prens dans Vienne un manteau déchiré.
Je me couche au parvis du temple reveré,
où le prelat Avite, et saint et venerable,
chaque jour offre à Dieu la victime adorable.
J’ apperçoy la princesse, au front doux, à l’ oeil bas,
au temple avec sa suite allant d’ un grave pas.
Sur les pauvres rangez sous l’ auguste portique,
la charitable vierge estend sa main pudique.
Je m’ approche à l’ aumosme ; et d’ un transport soudain
je porte avidement un baiser sur sa main.
Je rougis du transport : elle, de mon audace.
Comme pour la punir, sa rougeur me menace.
Alors, pour l’ excuser, moy-mesme je l’ accrois.
Dans le temple, luy dis-je, à gauche de la croix,
tu verras un grand prince ; et sçache par ma bouche,
que Dieu, pour l’ heur des francs, te destine à sa couche.
Ce discours surprenant, d’ elle seule entendu,
fait qu’ un rouge est encor sur son teint répandu.
Elle passe ; et je suy cette illustre merveille.
J’ avance vers mon roy, murmure à son oreille,

et luy monstre la sainte, où tendoit son desir.
Dé-ja ses yeux frapez d’ un sensible plaisir,
sont charmez et vaincus, et reçoivent la flame
qui trouble en un moment et captive son ame.
Il rougit ; il paslit. Clotilde d’ autre-part
jette sur le monarque un modeste regard.
Mais l’ auguste splendeur sur le grand front brillante,
et sa taille, et sa grace, et sa mine vaillante,
ebranlant tout à coup sa sage fermeté,
par un pudique feu domptent sa liberté.
Elle arreste son pas, rougissante et confuse.
Le respect pour la croix, luy sert de prompte excuse.
Elle tombe à genoux : et contre son transport
elle demande à Christ et conseil et support.
Elle avance : il la suit d’ une démarche émeuë.
Mais toûjours elle baisse, ou détourne la veuë.
Sa sagesse combat l’ espoir d’ un heur si grand ;
et tache a repousser l’ amour qui la surprend.
Mais malgré sa pudeur religieuse et fiere,
souvent son oeil s’ échape, en levant la paupiere.
Puis sa honte severe, ainsi qu’ un grand forfait,
blasme la trahison que son regard luy fait.
Elle sort incertaine, et confuse et vermeille.
Elle prie, elle jeusne, à son dieu se conseille.
Elle invoque Denis, l’ apostre des gaulois,
qui par le doux secours d’ une sensible voix,

au celeste vouloir veut qu’ elle s’ abandonne ;
et des puissans françois luy promet la couronne.
Elle consulte Avite en son douteux soucy :
et d’ enhaut inspiré je le consulte aussy.
Du divin Daniel je leur dis les promesses :
et j’ étalle à leurs yeux de brillantes richesses :
afin que par leur prix tous deux puissent sçavoir
et le rang de mon maistre, et quel est son pouvoir.
Clotilde et le prelat, par un divin message,
ont un ordre pressant d’ ayder au grand ouvrage :
toutefois sans espoir que son oncle inhumain
de son gré la remette en si puissante main.
Le beau couple, en secret, s’ assemble aux yeux d’ Avite.
Un precieux anneau rend leur flame licite :
et les divins conseils, et du roy la splendeur,
pour accepter le gage, ayderent la pudeur.
Un rouge estincellant au visage leur monte,
à l’ un par le transport, à l’ autre par la honte.
Clovis touche sa main : elle promet sa foy,
si tost que des chrestiens il connoistra la loy.
La fuite est resoluë, et soudaine, et secrete.
Sur les bords de la Saône, à Gondebaut sujete,
nous enlevons Clotilde, aydez du prompt secours
des chevaux relayez, dont nous pressons le cours.
Nous quitions ses estats, quand une nuë épaisse.
Mais j’ entens quelque bruit. Sçache enfin que sans cesse

l’ enfer jaloux des biens à l’ eglise promis,
nous a fait éprouver ses charmes ennemis.
Ce bruit, dit le saint homme, est ta soigneuse suite,
qui te cherche en ce bois, du ciel mesme conduite.
De combien de plaisirs as-tu charmé mes sens ?
Et combien du grand dieu les secours sont puissans ?
Les escuyers passoient : l’ hermite les appelle.
Ils bénissent, ravis, la rencontre d’ Aurele.
Que des armes, dit-il, chacun porte une part.
Chacun reçoit sa charge, et s’ appreste au départ.
Aurele prend l’ épée ; et de l’ escu se pare :
tient la lance en sa droite ; et du saint se separe,
apres un doux baiser, entre-meslé de pleurs,
que par les yeux la joye attire de leurs coeurs.
Ils repassent trois fois la Seine tournoyante.
Apres leurs pas s’ amasse une troupe ondoyante,
de passans estonnez, ravis, et curieux,
à l’ or estincellant attachez par les yeux.
Le saint triomphe arrive en la ville peuplée.
Une presse plus grande est autour assemblée.
Tous semblent, en suivant d’ un regard arresté,
en triomphe conduits, comme un peuple dompté.
Ainsi quand des romains les foules estonnées
voyoient les rois vaincus, les reines enchaisnées,
la dépoüille conquise, et les satrapes fiers,
traisnez par les vainqueurs couronnez de lauriers,

et le tresor barbare, et les vases antiques,
et les vains ornemens des monarques pontiques,
les curieux regards, au spectacle attentifs,
suivoient la riche pompe, et les princes captifs.
Aurele entre au palais : le bruit par tout resonne.
Clovis court au balcon : la merveille l’ estonne.
Et l’ or par le soleil frapé de toutes parts,
renvoyant les rayons, ébloüit ses regards.
Le celeste present par l’ escalier arrive.
Le roy le regardant d’ une veuë attentive,
de l’ or et de l’ ouvrage a tous les sens touchez :
puis aux propos d’ Aurele il les tient attachez ;
apprenant que du ciel la bonté favorable
luy fait ce grand present, et riche, et secourable.
Mais il faut en un lieu loin d’ oreilles et d’ yeux,
déposer les secrets, et le don precieux.
Clovis luy dit soudain le mal-heur de sa flame ;
de Clotilde la fuite, et l’ insolence infame :
les regrets, les dépits, dont il est accablé ;
puis luy monstre l’ écrit dont son sens est troublé.
Aurele souriant à tant de plaintes vaines,
d’ un seul trait de pitié ne console ses peines :
luy découvre l’ erreur de ses sens aveuglez :
d’ Albione la fourbe, et les feux déreglez :
et la grace du ciel, certaine et continuë,
que promet Genevieve, au grand prince connuë.

Mais avec ce harnois, dit-il, tu dois sçavoir
que nul charme sur toy jamais n’ aura pouvoir.
Son esprit allegé de ses douleurs cruelles,
gouste et boit à longs traits tant d’ aimables nouvelles
et pour recompenser le present precieux,
et l’ agreable amas de soins officieux,
luy donne de Melun la ville, et le domaine,
agreable et fecond par les flots de la Seine :
et de duc de haut rang, par ses faits merité.
Puis d’ une riche épée il orne son costé,
dont la garde est d’ or pur, de diamans brillante,
digne d’ estre en la main et fidele et vaillante.
Le charme fait qu’ encore il doute quelquefois.
Le duc le presse alors d’ endosser le harnois.
Il s’ arme ; et void soudain en son ame contente,
Albione trompeuse, et Clotilde constante.
D’ une simple bergere admirable sçavoir !
Le ciel l’ aime, dit-il, et je sçay son pouvoir.
Ma voix n’ a peû jamais repousser ses demandes,
quoy qu’ à mon gré souvent importunes et grandes.
Et son zele animé d’ un langage puissant,
m’ arrache le coupable, ainsi que l’ innocent.
Le roy mon pere un jour dévoüoit au suplice
un mortel dont le crime irrita sa justice.
Il craint que Genevieve, esperant l’ obtenir,
n’ accourust de Nanterre ; il veut la prevenir.

Il fit de la cité barrer toutes les portes.
La vierge les ouvrit par ses paroles fortes.
Et comment n’ eût le roy fleschy sous cette voix,
sous qui fleschit le fer, et l’ insensible bois ?
Mais je la veux oüir, bien qu’ en toy je me fie ;
afin qu’ en mon bon-heur elle me fortifie.
On la mande : elle vient au desir de son roy ;
donne au discours d’ Aurele une plus grande foy ;
void le present celeste ; et frémissante d’ aise,
en admire l’ ouvrage, et l’ honore, et le baise.
Va, mon prince, dit-elle, armé de ce harnois,
punir de Gondebaut l’ injurieuse voix.
Il dit que tu le fuis : mais pour l’ heur de ton trône,
va conquerir d’ un coup et Clotilde et la Saône.
Desja du bourguignon Clovis se sent vainqueur,
et par le saint oracle, et par son propre coeur.
Il veut que tout guerrier pour le départ s’ appreste ;
et ne médite plus que vangeance et conqueste.
Puis il pense à Clotilde ; et pour la soulager,
par l’ advis de la sainte, au secret messager
il confie un écrit, où de la fourbe noire
à sa chere princesse il abrege l’ histoire :
que dans ce prompt départ, qui pouvoit l’ irriter,
il avoit creû la suivre, et non pas la quitter :
que l’ accuser de fuite, est luy faire un outrage :
qu’ il n’ a jamais manqué d’ amour ny de courage.

Qu’ en vain s’ enfle l’ orgueil de son oncle endurcy,
dont il va se vanger, et la vanger aussi.
Par un mot adjousté, Genevieve l’ exhorte
au zele, à la souffrance, à la constance forte ;
de Dieu luy promet l’ ayde, et que dans peu de mois
sa main doit soustenir le sceptre des françois.
Mais qu’ une autre couronne, éclatante, eternelle,
sur les astres l’ attend, qui sera bien plus belle.
Cependant, par les soins du sensible Lisois,
Yoland se void saine, elle vest le harnois,
s’ enfuit avec sa suite ; et de sens dépourveüe,
d’ ennemy ny d’ amant ne peut souffrir la veüe.
Confuse elle se cache aux bois les plus secrets,
les soûpirs en la bouche, en l’ ame les regrets.
Elle plaint de ses voeux la honteuse impuissance ;
et sa foible valeur qui trompa sa vangeance.
Dans le forts de Senar, elle sent nuit et jour
le cuisant feu de haine allumé par l’ amour.
La soigneuse Chromis, et l’ aimable Myrrhine,
qui de ses maux cruels ignoroient l’ origine,
couroient apres ses pas, versant autant de pleurs
que son front rougissant leur monstroit de douleurs.
Ainsi courut la reyne aux bocages de Crete,
attainte d’ une ardeur et honteuse et secrete.
Ses suivantes par tout accompagnoient ses pas.
Elles voyoient sa peine, et ne la sçavoient pas.

Yoland, vers le fonds d’ une vallée obscure,
et d’ armes et de voix entend un sourd murmure.
Elle court, et découvre un guerrier abbatu,
dont sous le nombre seul succomboit la vertu.
Quatre, d’ armes couvers, de leurs glaives le pressent.
Les chevaux écartez de l’ herbage se paissent.
De cet outrage émeuë en son coeur valeureux,
elle tire l’ épée, et va fondre sur eux.
De l’ un, par un fendant, elle entame la teste.
Un autre se retourne, et contr’ elle s’ appreste.
La princesse l’ abbat du choc de son coursier :
puis au flanc découvert luy plonge son acier.
Chromis en blesse un autre ; et Myrrhine l’ acheve.
Le guerrier secouru, d’ un prompt saut se releve :
attaque le dernier ; et le perçant de coups,
dans le trépas d’ un seul, croit se vanger de tous :
puis vient pour rendre grace à la main secourable.
Yoland luy fait voir son visage admirable.
Ma soeur, dit le guerrier, ah ! Qu’ est-ce que je voy ?
Secours doublement cher ! Ah ! Ma soeur, est-ce toy ?
De son casque soudain sa teste dépoüillée,
rend de son grand éclat la troupe émerveillée.
Sa longue tresse brune, ornant son teint vermeil,
leur fait voir que son sexe à leur sexe est pareil.
Elle leur tend les bras ; mais leur est inconnuë.
D’ un juste estonnement Yoland retenuë,

ne rend pas ses baisers. Lors la brune aux yeux doux,
va chercher attentive, entre les durs cailloux,
l’ herbe aux charmes contraire, à la feüille argentine,
l’ armoise ; et la pressant de sa levre pourprine,
trois fois redit trois mots : puis soudain leur fait voir
ses tresses de poil blond, pour des flots de poil noir.
Elle revient changée, et paroist Albione.
Aussi-tost aux baisers Yoland s’ abandonne.
Pourquoy donc cachois-tu, dit-elle, ta beauté,
sous le déguisement d’ un éclat emprunté ?
Albione rougit de l’ enqueste importune.
Pour mieux cacher mon nom, dit-elle, et ma fortune,
et combattre inconnuë en ces lieux estrangers.
Mais je devois prevoir les infames dangers ;
et déguiser mon sexe ; ou paroistre moins belle.
Je goustois la douceur d’ une onde qui ruisselle ;
et le repos de l’ ombre agreable à mes voeux,
ayant du casque lourd soulagé mes cheveux.
Ces impudens guerriers, cherchant le mesme ombrage,
descendent au ruisseau, contemplent mon visage,
attaquent ma pudeur de propos insolens,
puis veulent que je cede à leurs desirs brulans.
Je me couvre du casque ; à l’ écart je m’ élance ;
et mets le fer au poing contre leur violence.
Mais sans l’ heureux secours de ma vaillante soeur,
mon bras ne m’ eût esté qu’ un foible deffenseur.

Enfin leur flame impure, en leur sang estouffée,
ne peut plus de ma honte élever un trophée.
Mais mon coeur, par leur mort, n’ est vangé qu’ à demy.
Tout franc soit pour jamais mon mortel ennemy.
Je fay voeu de perir, ou d’ esteindre leur race.
Seconde, chere soeur, ma vangeresse audace.
Joignons nous, pour guerir mon courage offensé.
Laisse agir ta valeur, comme elle a commencé.
Toutes deux à l’ instant, d’ un mesme feu pressées,
donnent ce faux pretexte à leurs ames blessées :
et jurent d’ immoler à leurs coeurs dépitez,
les francs qui s’ offriront à leurs yeux irritez.

LIVRE 12

Par la vaste forest les soeurs portent leur rage :
d’ innocens voyageurs font un triste carnage.
Plus grand est le combat, plus grands sont leurs transports,
quand la gloire se mesle à leurs cruels efforts.
De sang, de plus en plus, elles sont affamées.
Par tout, de corps meurtris les routes sont semées.
Et chacune souhaite en son coeur inhumain,
que le roy mesme s’ offre à leur sanglante main.
Comme par les vallons des partiques montagnes,
fondent sur les troupeaux deux tygresses compagnes ;

au mespris des pasteurs, et des dogues ardents,
du meurtre de cent boeufs ensanglantent leurs dents ;
abandonnent aux loups les gorges déchirées ;
et dédaignent les corps, du seul sang alterées.
La cruelle Albione, et la fiere Yoland,
ainsi laschent la bride à leur courroux brulant :
de forest en forest poussent leur violence :
sont lasses de fraper, plustost que de vangeance ;
et conçoivent l’ espoir, dans leurs vastes projets,
de faire que Clovis soit un roy sans sujets.
Par deux bandes enfin d’ un tel meurtre animées,
dans un taillis épais elles sont enfermées.
En vain pour leur salut s’ anime leur valeur.
Le forfait trop frequent cause un juste malheur.
Soudain on les desarme et de casque et d’ épée :
et sur elles chacun à la veüe occupée,
doutant comment nature, avec tant de beauté,
a joint tant d’ insolence, et tant de cruauté.
Pour ne laisser agir qu’ un courroux legitime,
on reserve au monarque à punir ce grand crime.
Vers Paris on les traisne ; et leurs bras impuissans
sont rudement serrez par des liens pressans.
Lisois, de qui l’ ardeur l’ emporte et le captive,
cherchoit de bois en bois sa belle fugitive ;
resolu, si jamais elle brille à ses yeux,
ne pouvant l’ arrester, de la suivre en tous lieux.

Il void la bande armée, et fiere de la prise.
Il void le doux object qui dompta sa franchise ;
et qu’ un lien honteux serre ses belles mains.
Ah ! Dit-il, insolens, ah ! Tygres inhumains,
comment a pû vostre ame insensible et barbare,
faire une outrage indigne à sa beauté si rare ?
Il veut qu’ on la destache ; et d’ un oeil irrité
veut que la troupe cede à son authorité.
Nul front ne s’ en émeût ; nul pas ne s’ en retarde.
Il met le fer en main : soudain la hallebarde
à son effort s’ oppose, et le rend sans effect.
Quelle offense, dit-il, quel crime, quel forfait,
a merité ces noeuds, et ces cordes infames ?
Il veut percer l’ obstacle ; et l’ ardeur de ses flames
allume dans son coeur la honte et le courroux.
Il pousse, il tourne, il cherche un passage à ses coups.
Comme un loup, de la faim sentant l’ aspre furie,
cherche allentour d’ un parc, ou d’ une bergerie,
le defaut de l’ enceinte, ou des foibles parois.
Par tout le chien s’ oppose, et double ses abbois.
Ainsi vers quelque part qu’ il fasse une entreprise,
les gardes vont jaloux, et deffendent leur prise.
Enfin l’ amant fougueux comprend par divers cris,
que cent corps par leurs mains dans les bois sont meurtris :
qu’ on les conduit au roy. L’ estonnante parole
confond toute sa rage, et soudain le console.

Il pique vers Clovis, precipitant son cours :
occupe son oreille, et previent leurs discours.
De l’ escorte enflammée il blasme l’ insolence ;
et prepare son coeur à vanger l’ innocence.
On les offre au grand roy, qui rendoit aux françois
ses justes jugemens selon leurs vieilles loix.
Toutes deux d’ un front bas, et honteuses et fieres,
n’ osent sur leur vainqueur élever leurs paupieres,
aussi-tost à Clovis leurs visages connus,
causent mille pensers, en son coeur retenus.
Par cent bouches alors de vangeance embrasées,
de tant de sang épars, elles sont accusées.
Hé quoy ? Dit Albione, est-ce un crime en ces lieux,
de repousser l’ effort au sexe injurieux ?
Quoy ? Verser tant de sang ? Repart toute la bande.
C’ est pour laver, dit-elle, une fureur si grande.
Le prince importuné de cent confuses voix,
en dépose la garde aux veilles de Lisois,
jusqu’ au jour qu’ il rendra son arrest legitime,
alors qu’ il aura sceu l’ innocence, ou le crime.
Un murmure s’ émeut, sourd et tumultueux ;
comme quand vers leurs bords, les flots impetueux
retournent fremissans, l’ un sur l’ autre se poussent :
puis du choc irritez, sur eux-mesmes rebroussent.
Ainsi courent les bruits des propos murmurans,
par qui la foule éclost cent pensers differens.

Lisois trop satisfait prend la main chere et belle :
pour son roy, pour luy-mesme, heureux garde, et fidelle.
Puis Clovis mande Aurele ; et consulte à l’ écart
sur ces cruelles soeurs que luy rend le hazard :
juge, par les transports dont se vangeoient leurs flames,
qu’ il doit tout redouter de ces meurtrieres ames :
qu’ en leur haine est à craindre et le charme et le fer ;
et tout ce qu’ a d’ horrible et la terre et l’ enfer.
Il commande à Lisois que d’ une garde forte
soudain de son palais il munisse la porte :
imposant à ses soins une severe loy,
qu’ ils soient du grand depost les garends à son roy.
De charmans entretiens, de plaisirs et d’ adresses,
l’ amant veut adoucir la prison des princesses.
Il les flate : il s’ excuse, en gardant leur sejour,
sur deux maistres puissans, son prince, et son amour.
Il adore Yoland : dit, quand elle est plaintive,
que luy-mesme est aux fers, captif de sa captive.
Que puisque sa franchise est prise en ses appas,
il ne peut à leurs voeux donner ce qu’ il n’ a pas.
Cette excuse frivole à leur ame est sensible :
et renforce l’ aigreur de leur coeur invincible.
Yoland de dédains afflige son amant :
de l’ indigne prison se plaint à tout moment :
dit qu’ il employe en vain des voeux qu’ elle rejette :
que de son fier monarque elle n’ est point sujette.

Qu’ elle est de sang royal : qu’ elle ignore ses loix ;
et qu’ en elles, son maistre offense tous les rois.
Que le flamand, l’ anglois, les princes d’ Allemagne,
les bourguignons, les gots, et les peuples d’ Espagne,
meslant leurs interests, d’ un fer vangeur et prompt,
viendroient au sang des francs laver ce lasche affront.
Que Clovis aux bien-faits rend un prix honorable,
ayant eu sa retraite au palais secourable,
quand la terre et le ciel, contre luy s’ émouvans,
l’ assaillirent soudain d’ eaux, de feux, et de vents :
où par divers plaisirs il soulagea sa peine ;
et dont il s’ éloigna d’ une fuite soudaine.
Qu’ il monstre qu’ un bien-fait en luy n’ est pas perdu :
qu’ aux dames il rend bien l’ honneur qui leur est dû :
au lieu de soins courtois, de devoirs, de services,
les dévoüant aux fers, aux prisons, aux suplices.
Ces reproches, naissans de leurs coeurs irritez,
à Clovis par Lisois en vain sont reportez.
Elles parent en vain avec ces foibles armes,
pensant qu’ il ne sçait pas leur malice et leurs charmes.
Le roy cache à Lisois sa plus forte raison ;
et refuse à ses voeux d’ adoucir leur prison.
L’ amant plein de dépit, le cache dans son ame.
Eloigné de son maistre, il l’ accuse, il le blâme.
Mais l’ ennuy le plus fort qui le vient émouvoir,
est de voir que luy-mesme il perd tout son espoir.

Comment prés d’ Yoland peut-il plus se deffendre ?
Que peut-il alleguer ? Qu’ oseroit-il pretendre ?
Pour elle, prés du roy sa voix n’ a nul credit.
Pour luy-mesme, prés d’ elle, il demeure interdit.
Souvent à son secours vient le vaillant Volcade,
qui des chastes amans regit une brigade,
par les liens du sang au guerrier engagé :
et le soin de leur plaire est entr’ eux partagé.
Par ses adroits propos, des deux belles princesses
il tasche d’ amoindrir les piquantes tristesses.
à sa chere Alpheïde attaché par ses feux,
par mutuels desirs, par le temps, par ses voeux,
par les constantes loix de la bande fidelle,
prés d’ Albione il trouve Alpheïde moins belle.
Tout luy plaist d’ Albione, et la rare beauté,
et la taille, et la mine, et l’ aimable fierté,
et sa tige royale, et sa douceur auguste,
et sa noble tristesse, et sa douleur si juste.
Son coeur émeû pour elle à la tendre pitié,
le trompe, le trahit, laisse entrer l’ amitié,
et le soin de complaire à son dépit extreme :
puis à feux découverts laisse entrer l’ amour mesme.
Du charme de ses yeux il ne peut s’ assouvir :
il s’ y brule : il conçoit l’ ardeur de la servir ;
au peril de cent morts, de sauver la princesse ;
infidelle à son maistre, ainsi qu’ à sa maistresse.

Sa flame criminelle, et son honteux dessein,
veulent perdre la honte, et sortir de son sein.
Et voyant de Lisois l’ ame prompte et vaillante,
des graces d’ Yoland allumée et boüillante,
il veut de son amy joindre les feux aux siens,
pour soulager les soeurs, et rompre leurs liens.
Il le tente ; et cognoist que son coeur n’ est point traistre ;
amoureux d’ Yoland, mais fidele à son maistre.
Pour sauver Albione il se void sans pouvoir :
prés du sage Lisois, perfide à son devoir ;
prés des yeux d’ Alpheïde, un amant infidelle ;
et dans sa troupe il souffre une honte eternelle.
Il ressent en tous lieux son crime et son malheur.
L’ esprit fond sous l’ ennuy, le corps sous la douleur.
Dé-ja de ses langueurs Alpheïde est malade.
Et triste prés du lit de son aimé Volcade,
s’ enquiert quel est son mal, pour le mieux soulager.
Sa demande l’ accroist, au lieu de l’ alleger.
D’ elle il n’ implore plus ny la pitié ny l’ aide.
Ce n’ est plus de sa main qu’ il attend son remede.
Des princesses, Lisois et les jours et les nuits,
souffre seul et la plainte, et ses propres ennuis.
Cependant des meurtris les femmes éplorées,
les meres, les enfans, les soeurs desesperées,
font oüir leurs clameurs dans l’ hostel de Lisois,
et portent jusqu’ au roy leurs douloureuses voix.

Albione et sa soeur, de ces cris agitées,
devant un juge austere aux tesmoins presentées,
d’ ennuis impatiens promptes à se ronger,
veulent rompre leurs fers, mais non sans se vanger :
consultent les demons, et leur propre malice,
qui surpasse en fureur l’ enfer mesme complice.
Par cent feux allumez dans la vaste maison,
elles veulent franchir leur honteuse prison.
Maint esprit leur apporte et du soufre l’ écume,
et la luisante poix, et le gluant bitume.
Par Chromis et Myrrhine, en deux obscures nuits,
les portes, les planchers, les murs en sont enduits.
Les soeurs font murmurer de magiques paroles ;
et de naphte brulant emplissent des fioles,
dont tout corps par le feu doit se voir enflammé ;
et qui voudra l’ esteindre, en doit estre allumé.
Telle eau choisit Medée inhumaine et jalouse,
pour le present funeste à la nouvelle espouse,
dont, pour punir les feux du perfide Jason,
un roy fut consumé, sa fille et sa maison.
Dans leur aspre courroux, des nuits le noir silence
est moins propre à leur gré pour combler leur vangeance.
Il faut que le soleil éclaire leur fureur.
Plus la foule croistra, plus il naistra d’ horreur.
Soudain en lieux divers les flames sont semées.
Dé-ja montent aux cieux les épaisses fumées.

L’ on void les soliveaux, les murs, les toits flambans,
les combles élevez aux abymes tombans.
Le feu vomit par tout sa force furieuse,
qui petille, et par tout s’ accroist victorieuse.
Il ondoye : et les vents aident à l’ attiser :
et l’ eau mesme ne sert qu’ à le mieux embrazer.
Par son propre ennemy sa fougue se renforce.
De tout ce qui s’ oppose, il en fait son amorce.
Tout au desastre accourt. Les gardes du palais,
et les voisins émeûs, et les actifs valets,
vont chercher en tous lieux les secourables ondes,
les fontaines, les puis, les cisternes profondes,
et la Seine voisine, et les courans ruisseaux.
Rien ne sert : le feu regne au mespris de tant d’ eaux.
Les vases d’ or, d’ argent, et les bronzes antiques,
pesle-mesle fondus, coulent par les portiques,
dont les ruisseaux boüillans, riches et dangereux,
brulent d’ un traistre cours les pieds des malheureux.
Des deux villes jadis telle fut l’ avanture,
quand les feux ensoufrez, vangeurs de la nature,
dont un peuple changeoit les ordres éternels,
consumerent le crime avec les criminels.
Les soeurs, avec leur suite, en une ample écurie,
vont cacher leurs desseins, et leur noire furie :
montent quatre coursiers : puis d’ un coeur inhumain,
chacune sort superbe, et la fiole en main,

pleine de l’ eau magique, huileuse et consumante,
du mur passent d’ un saut une bresche fumante.
L’ on veut les arrester par cent fers aiguisez :
elles jettent leurs eaux sur les corps opposez.
Soudain des feux prochains ces eaux sont allumées.
On void des bras flambans, des testes enflammées.
C’ est en vain que du mal on veut borner le cours,
soudain le feu se prend à qui donne secours.
Alors l’ ardente peste à tous se communique.
Tout soldat abandonne et l’ épée et la pique,
gemit, jette des cris, pour les vives douleurs
de l’ assaut impreveû des brulantes chaleurs.
Albione, Yoland, seûres et triomphantes,
sautent parmy les flots des flames estouffantes ;
par tout, du chaud venin les goutes épanchans :
puis volent par la ville, et de là par les champs.
La troupe cependant d’ Aigoland et d’ Argine,
deux à deux de hazard passe où l’ ardeur domine.
La tendre Argine accourt ; et d’ un soin courageux,
veut couvrir de son saye un soldat plein de feux.
Son beau corps est surpris de la flame traistresse.
Le sensible Aigoland, d’ une prompte vistesse,
pour estouffer le mal, l’ embrasse en son manteau.
Lors, comme un cierge esteint prés d’ un brillant flambeau,
sçait attirer le feu par sa méche fumante,
sur luy vole l’ ardeur, du corps de son amante.

Varadon qui les suit, vient secourir les deux.
Il reluit tout à coup, saisi des mesmes feux.
Son amante aussi-tost, la vaillante Aregonde,
en rang, comme en beauté, d’ Argine la seconde,
sur son guerrier fidelle arrive en s’ effrayant :
puis son corps est épris du venin flamboyant.
à son pressant peril, l’ aimable Amalazonte,
pour esteindre l’ ardeur vient d’ une course prompte.
Valdin qui l’ accompagne, attaint de son amour,
vole à son corps brulant ; puis il brule à son tour.
De l’ un, toute la bande à l’ autre secourable,
se donne une aide triste, et vaine, et miserable.
Tout pleure, tout s’ écrie en ce cruel malheur.
Nul de tous ne gemit de sa propre douleur.
Chacun se desespere en l’ horrible avanture ;
et se plaint seulement de ce qu’ un autre endure.
Le feu sans cesse ardent les ronge tout autour.
Ils s’ embrassent l’ un l’ autre, et de rage et d’ amour.
Plus que les feux cuisans, les fureurs les devorent,
voyant plaindre, soufrir, perir ce qu’ ils adorent.
Au funeste secours nul ne s’ avance plus,
voyant qu’ en ce malheur les soins sont superflus.
à voir le triste éclat des beautez qui perissent,
d’ horreur et de pitié tous les coeurs en fremissent.
Tout les suit : tout les fuit ; et chacun dit de tous,
que s’ ils devoient mourir, c’ estoit d’ un feu plus doux.

Lors Lisois à son roy rendoit son soin fidele.
Par les bruits il apprend l’ estonnante nouvelle ;
et les feux ensoufrez qui consumoient les corps.
Clovis pense à l’ instant aux magiques efforts :
et prest de consulter, sur la future guerre,
avec son confident, la vierge de Nanterre,
luy conte ce desastre ; et que ces fieres soeurs
exercent à l’ envy leurs cruelles fureurs.
Tu sçauras, ô ! Grand roy, dit elle, qui commande,
ou le dieu que j’ adore, ou l’ infernale bande.
Une troupe la suit. Les tourbillons roulans
d’ une noirceur fumeuse aux nuages volans,
les petillans éclats qui dans les airs reluisent,
vers le spectacle affreux tristement les conduisent.
On oyt de loin les cris des douloureux amans.
On void luire leurs corps, et rouges, et fumans.
L’ un à l’ autre embrassez, ils brulent, ils expirent.
Les spectateurs émeûs en larmes en soupirent.
Genevieve à genoux invoque son grand dieu :
demande que sa gloire éclate dans ce lieu :
puis se leve asseurée : et de sa main divine,
va toucher Aigoland, et sa fidele Argine :
puis tous les autres corps de ces flames attaints.
Par le pouvoir du ciel, leurs feux furent esteints.
Comme apres les moissons, quand mille et mille gerbes
ont dépoüillé les champs de leurs tresors superbes,

on void luire la flame en un chaume brulant,
et de noire fumée un grand globe roulant.
Par fois le ciel se couvre, et veut faire la guerre
à ce nouveau nüage élevé de la terre ;
verse un orage épais sur les feux enfumez ;
et de ses eaux esteint les sillons allumez.
Ainsi sur tous les corps que va toucher la sainte,
la flame obeïssante est tout à coup esteinte.
Avec les feux ardens s’ esteignent les douleurs ;
et la santé renaist, et les vives couleurs.
Tous vont baiser ses mains ; et d’ hommages l’ honorent.
Plusieurs luy font des voeux, se prosternent, l’ adorent ;
la nomment leur deesse accouruë à leurs cris.
Ah ! Dit-elle, adorez Dieu qui vous a gueris,
puis que c’ est à luy seul que la gloire en est deuë.
Soudain de l’ un à l’ autre une voix répanduë,
s’ écrie avec transport : oüy, tous, nous l’ adorons,
le dieu de Genevieve, et pour luy nous mourrons.
Alors la troupe vierge est doublement sauvée ;
et des mains de Marcel, de l’ eau sainte est lavée :
Marcel, l’ heureux prelat, et le digne flambeau,
qui de Christ dans Paris éclairoit le troupeau.
Pour rendre au tout-puissant une gloire plus ample,
par un voeu des chrestiens, ce lieu mesme eût un temple,
qui pour marquer du ciel les secours évidens,
en l’ honneur du miracle, eut le nom des Ardens.

LIVRE 13

Quand du ciel eut paru la vertu secourable,
Lisois demeura seul dans un sort miserable.
Rien qu’ horreur n’ entretient ses pensers vagabonds.
De son triste palais la cendre et les charbons,
de sa chere Yoland la fuite surprenante,
ses gardes renversez, cette audace estonnante,
de son prince irrité les reproches cruels,
outragent son esprit d’ ennuis continuels.
Clovis à tous momens de peu de soin l’ accuse ;
qu’ il devoit redouter et la force et la ruse ;

et sur ce grand depost avoir de toutes parts
et de prudens soupçons, et de veillans regards.
Pour reparer sa faute, il veut que ses addresses,
que ses soins obstinez, luy rendent les princesses :
qu’ il coure apres leurs pas, qu’ il les suive en tous lieux.
Sans elles, luy deffend de s’ offrir à ses yeux.
Quoy ? Punir un malheur par la honte et l’ outrage,
dit-il ? Prest à combattre, il m’ ordonne un voyage ?
De plaintes il rebat tous les grands de la cour.
Puis il entend la voix de son flateur amour,
qui luy dit qu’ en sa route il suit aussi l’ armée,
qui va vers le sejour de sa princesse aimée ;
et sent, en la suivant, double joye en son coeur,
servant en mesme temps son maistre et son ardeur.
Sur l’ adieu de Lisois, Volcade se ranime.
Albione, en fuyant, l’ a soulagé d’ un crime.
C’ estoit estre à son roy perfide en la sauvant.
Il sert avec Lisois son prince en la suivant.
Soudain avec l’ espoir sa vigueur se rallume.
Il quitte de son lit la langoureuse plume ;
et la belle Alpheïde, et ses soins amoureux ;
et de suivre un amy, prend le pretexte heureux.
Cependant de Clovis les troupes répanduës
marchent de lieux divers, à files estenduës :
se joignent dans la route à monceaux grossissans,
vers le champ auxerrois à grands pas s’ avançans,

pour y former l’ amas, et la force indomptable,
qui porte à la Bourgogne un assaut redoutable.
Comme de mainte source, et de mille ruisseaux,
des Alpes épandans leurs tournoyantes eaux,
le Lech, l’ Iser, le Drave, et cent autres rivieres,
se forment, et long-temps coulent seules et fieres ;
puis fondent au Danube, et de communs efforts
pesle-mesle avec luy ravagent ses deux bords ;
avec orgueil et bruit semblent dompter la terre ;
puis à la mer Euxine osent porter la guerre.
Ainsi du prince franc les gendarmes épars,
pour former un seul camp, marchent de toutes parts.
Dans Vienne, aux autels, les meres en gemissent.
Dans Dijon plus prochain, tous les coeurs en fremissent.
Clovis void que tout vole où volent ses souhaits.
Aurele par ses soins l’ allege d’ un grand faix :
de puissans appareils fait l’ apprest necessaire ;
et compte tous les pas du perfide adversaire.
Clovis par son addresse, et son discours charmant,
et par sa noble ardeur ses troupes animant ;
marche de rang en rang, vole de place en place :
où tombent ses regards, par tout respand l’ audace.
Le soldat, dont le coeur d’ impatience bat,
n’ aspire en ses desirs qu’ au grand jour du combat.
D’ autre-part Sigismond, dont la flame irritée,
par son employ guerrier est doucement flatée,

de son pere animé contente les regards,
faisant hors de Dijon floter ses estendards.
Et le fier Gondomar fait sur les molles herbes
de son coursier fougueux bondir les pas superbes :
void de ses escadrons et le front et les flancs ;
les change, les rechange, entre parmy les rangs ;
et par les tons aigus que la trompette envoye,
sent son coeur fremissant et d’ ardeur et de joye.
Icy sous Gondioch les gendarmes nourris,
par cent et cent combas de long-temps aguerris,
enflez d’ avoir vaincu le romain, le gepide,
monstrent sur leur visage un orgueil intrepide.
Le brave Urfé commande un corps de ces guerriers,
dont le casque d’ argent, orné de deux lauriers,
des armes et des vers porte un double trophée ;
Urfé, qui se vantoit de la race d’ Orphée ;
et dont tira son sang, celuy qui dans nos jours
des bergers de forests a chanté les amours,
par qui Lignon est noble, et coule aussi celebre,
que par le Thracien le fameux flot de l’ Hebre.
Par l’ orgueilleux Gontran, l’ autre corps est conduit,
dés ses plus jeunes ans dans les armes instruit,
enfant de la fortune, et dont l’ heur fait l’ audace,
dédaignant le deffaut de sa douteuse race.
Gondomar, pour l’ essay de sa vive chaleur,
de ces troupes sans prix cognoissant la valeur,

veut combattre à leur teste ; et sa jeune arrogance
ne peut d’ aucun succés borner son esperance.
Icy les bataillons de piques herissez,
prompts, fermes, se font voir à tout assaut dressez ;
haussant parmy les airs leurs pointes flamboyantes,
entre un nombreux amas d’ enseignes ondoyantes.
Le regiment royal, fier d’ antiques drapeaux,
compte autant de combas, qu’ ils traisnent de lambeaux :
qui seul de Gondebaut soustint l’ aspre fortune ;
quand les freres unis, d’ une force commune,
jusqu’ aux sources d’ Arar pousserent son malheur ;
qui toûjours luy monstra sa fidele valeur ;
et qui croit que son roy, sauvé de la tempeste,
de Bourgogne luy doit la seconde conqueste.
Vindemir le conduit, d’ Irier le vaillant fils,
superbe de l’ honneur des mutins déconfis,
qui des champs Lionnois, par des trames nouvelles,
naguere avoient armé les coeurs souvent rebelles :
mais plus superbe encor du paternel bon-heur,
dont sur luy rejallit le rayonnant honneur,
de la grace du roy par ses conseils acquise,
par ses fideles soins, et sa noble franchise.
Sur son corcelet d’ or, brille maint diamant.
La salade reluit d’ un pareil ornement.
D’ une pompe éclatante il pare sa noblesse.
Toûjours à la faveur est jointe la richesse.

Au dos des bataillons du guerrier bourguignon,
marchent les regimens d’ Arles et d’ Avignon.
Puis ceux que Montpellier, ceux que Marseille envoye ;
et ceux des montagnars, que Grenoble soudoye.
Le prince des bressans, frere de Gondebaut,
le vieux Godegisille, à l’ écart sur un haut,
en un seul bataillon tient sa bande pressée,
ou d’ escadrons épais chaque aile est renforcée.
Balme, à la haute taille, au genereux regard,
celebre par ses faits, en meine un corps à part.
Et sur le mont Revel qui s’ éleve en la Bresse,
la race de la Baulme en tire sa noblesse.
à la gauche paroist des gots le prompt secours,
faisant tout retentir de clairons, de tambours.
Polignac les conduit, digne fils de son pere,
le sage, le pieux, l’ illustre Apollinaire,
dont les doctes écrits, et les aimables vers,
victorieux des ans, courent par l’ univers,
qui s’ aquit, éclatant en puissance, en justice,
la fille d’ un Cesar, et le rang de Patrice.
Autour de luy paroist maint noble impetueux,
de l’ Auvergne habitant le climat montueux,
des estats d’ Alaric la force plus prochaine,
cependant que luy mesme il arme l’ Aquitaine.
Apres les gots paroist de suite s’ avançant
l’ helvetique secours, et nombreux et puissant,

de pietons aguerris, à cuirasse luisante,
à longue et large épée, à la garde pesante ;
tous armez de longs bois, patiens aux travaux ;
et reputant la mort pour le moindre des maux.
L’ allobroge le suit, et les troupes alpines ;
et l’ habitant du val des montagnes telines :
et loin derriere tous fait retentir l’ airain,
le Rhete valeureux, qui void naistre le Rhein.
Gondebaut rasseuré par ces troupes guerrieres,
ne craint plus que les francs ravagent ses frontieres.
Et dans son coeur ardent il soufre un doux espoir,
de ranger Clovis mesme aux loix de son pouvoir.
Le vaillant Sigismond, aigry par sa tristesse,
n’ aspire, en son transport, qu’ à sauver sa princesse
des armes du rival fatal à son amour :
et pour vanger sa flame, et le priver du jour,
va sur les bords de l’ Ousche arrester son pas ferme.
Dans les murs de Dijon Gondebaut se renferme.
Clovis dé-ja marchoit, enflé des regimens
par Ranchaire amenez, monarque des flamans ;
et d’ un large escadron qu’ à gauche tient sur l’ aile
Cararic roy du Mans, mais prince peu fidele.
Tout s’ avance en bel ordre ; et de l’ auguste roy
tout garde par les champs la rigoureuse loy.
Le laboureur content sent la paix dans la guerre.
Le troupeau broute l’ herbe, et le boeuf fend la terre.

Le soldat est puny du moindre fait commis ;
et garde sa fureur contre les ennemis.
Devant les pas du prince, et de sa fiere armée,
marche avec la terreur sa haute renommée :
et pour faire observer ses ordres redoutez,
la justice et la force arment ses deux costez.
Prés des bords du Suson, qui fougueux et terrible
precipite ses flots dans l’ Ousche plus paisible,
en un val qui du fleuve a le nom emprunté,
le roy trouve un vieillard, celebre en sainteté,
Montan, jadis aveugle, à qui l’ aide divine
fit revoir la clarté, par le lait de Ciline,
mere du grand Remy, pour luy rendre un doux prix
d’ avoir prophetisé qu’ elle auroit ce saint fils.
Il porte et fait voler une riche banniere,
ou mille flames d’ or répandent leur lumiere,
eclatent sur la pourpre, et contentent les yeux,
renvoyant les rayons du grand astre des cieux.
Haste toy, dit l’ hermite, ô prince redoutable :
haste toy pour sauver d’ un sort épouvantable
celle qui fit pour toy cet heureux estendart,
que mes indignes mains t’ apportent de sa part.
Le courrier qu’ en secret t’ envoya la princesse,
fut surpris, au retour, d’ une embusche traistresse :
puis timide, et cedant aux tourmens rigoureux,
a découvert ta lettre, et tes soins amoureux.

Clotilde dans les fers, attend sa derniere heure.
Gondebaut furieux veut enfin qu’ elle meure,
pour l’ indigne forfait, dit-il, qu’ elle a commis,
par un lasche commerce avec ses ennemis.
En vain pour son salut son fils le sollicite.
Pour elle en vain s’ émeut le saint prelat Avite,
qui dans les longs ennuis de sa triste prison,
pendant qu’ elle s’ exerce au jeusne, à l’ oraison,
la console, et l’ exhorte à tracer cet ouvrage,
pour animer ta flame à vanger son outrage.
Il le mit en mes mains ; je te le viens offrir.
Ne perds pas un moment, et viens la secourir.
à luy ravir le jour le fier tyran s’ appreste ;
et croit finir la guerre, en luy tranchant la teste.
Sigismond hors des murs ne peut plus l’ émouvoir ;
et ce roy fait agir son insolent pouvoir.
Clovis est tout émeû du danger de sa reine ;
souffre, à cette nouvelle, une sensible peine :
et sans perdre le temps, fait partir un heraut,
qui porte la menace au cruel Gondebaut,
que s’ il fait sur Clotilde éclater son audace,
il poursuivra sans cesse et sa vie et sa race.
De sa chere princesse il baise le present.
Puis pour son grand peril, tout peril mesprisant,
veut que son camp s’ avance ; en peu d’ heure il arrive
sur les bords opposez à l’ effroyable rive,

par tout d’ armes bordée, et de grands pavillons,
et d’ escadrons brillans, et d’ épais bataillons.
Clovis et Sigismond, et de joye et de rage,
sentent, en se voyant, tressaillir leur courage.
Les deux camps à l’ envy, de tambours, de clairons.
De cris font retentir les airs aux environs.
Des rivages tortus les rochers les secondent ;
et de sons redoublez à tant de bruits répondent.
à ce piquant aspect, les coeurs, des deux costez,
de mouvemens divers se sentent agitez.
D’ ardeur les plus vaillans, d’ autres de peur fremissent.
Les uns sont enflammez, et les autres blémissent.
Montan, par son grand zele incapable d’ effroy,
parmy les escadrons, suit les pas du grand roy.
Fay, dit-il, arborer la divine banniere,
à qui la sainte main, le jeusne, la priere,
ont donné pour ton aide un merveilleux pouvoir :
avant l’ astre couché, tu le pourras sçavoir.
Le prince, à son secours, amoureux la reclame ;
et pour ses flames d’ or, la nomme l’ oriflame :
la prend pour son enseigne en ses plus grands explois ;
et de baisers encor la presse par deux fois.
Puis au duc de Melun dépose le cher gage,
comme un tresor commis à son vaillant courage.
à sa lance il l’ attache ; et l’ ouvrage pieux,
quelque part qu’ il le porte, attire tous les yeux ;

agreable aux françois, aux autres redoutable ;
et depuis à nos rois et saint et venerable.
Clovis parle aux soldats, allant de rang en rang,
couvert du don celeste, et d’ un pennache blanc.
Sus ! Dit-il, animez, pour vanger mon injure,
et vos coeurs et vos bras, contre un prince parjure,
qui trahit sa promesse ; et refuse à mon rang
l’ honneur que je luy fais de m’ unir à son sang ;
qui veut à sa fureur immoler pour victime,
celle qu’ il me promit par accord legitime.
Il dit que je le fuis. Allons, mes compagnons,
laver son insolence au sang des bourguignons :
allons avec le fer conquerir vostre reine,
autant digne d’ amour, qu’ il est digne de haine.
Que j’ aime sur vos fronts cette ardeur que j’ y voy.
Soudain un cry s’ éleve, il faut vanger le roy.
Aussi-tost dans les eaux le premier il s’ élance ;
et leur monstre le gué, qu’ il sonde avec sa lance.
Tout le suit à l’ envy, dédaignant les hazards,
et les flots, et les traits, siflans de toutes parts.
Les ondes d’ un costé, d’ autre les rives vertes,
d’ hommes et de chevaux tout à coup sont couvertes.
Un camp se joint à l’ autre avec un mesme effort ;
et l’ oeil distingue à peine et le fleuve et le bord.
Le monarque, au mépris de cent piques baissées,
pousse enfin son coursier sur les rives forcées :

couche du long sapin trois gendarmes à bas :
puis il arme sa main d’ un large coutelas.
Il enfonce, il foudroye, il tranche et bras et testes.
La foule qui le suit seconde ses tempestes.
Il gagne par la force et la place et le temps,
pour ranger sur le bord ses guerriers degouttans.
Contre l’ heureux succés, Sigismond s’ évertuë.
Il court, se desespere, anime, frape, tuë,
serre de bourguignon un gros impetueux,
pour rompre d’ un seul choc l’ abbord tumultueux.
Gondomar le seconde ; aux perils s’ abandonne.
Tout s’ émeut, tout combat ; la trompette resonne.
Comme deux vents émeûs se battent sur les mers,
l’ un vers l’ autre volant des bouts de l’ univers ;
joignent à leur querelle et vagues, et nuages,
et foudres éclatans, et pluvieux orages.
Tout se choque, tout bruit : eux-mesmes resonnans,
animent le combat par leurs soufles tonnans.
Clovis et Sigismond, par les prez, par les landes,
avec pareille ardeur, ainsi poussent leurs bandes.
Clovis songeant à vaincre, et possesseur du bord,
du vaillant Sigismond veut amuser l’ effort :
donne à sa vive audace une forte barriere,
le puissant Sigisbert, et sa troupe guerriere :
oppose à Gondomar les gendarmes françois,
par Sisulfe conduits au deffaut de Lisois :

de toutes parts luy-mesme, anime, court, travaille,
prend les soins importans du fort de la bataille.
Sa voix fait avancer la phalange des francs.
Arbogaste à leur teste attaque par les flancs
la bande bourguignonne, aguerrie et serrée,
qui presente par tout mainte pointe ferrée.
Le vaillant Vindemir accourt à ce costé,
pour s’ opposer au choc du guerrier redouté.
L’ un vers l’ autre ébranlant, d’ une main foudroyante,
le bois long et leger de sa pique ondoyante,
au devant de sa troupe avance de six pas.
Tous deux sçavans en l’ art appris dans les combas,
pressent d’ un ferme pas les landes sablonneuses :
tous deux brillent de gloire, et d’ armes lumineuses.
L’ un contre l’ autre en vain pousse son bras puissant.
Le fer coule trois fois sur le poly glissant.
Mais Arbogaste enfin d’ un grand effort qu’ il lance,
du brave Vindemir surmonte la vaillance.
D’ une large blessure il a le corps ouvert.
Le sang sort à longs flots : dé-ja l’ oeil est couvert :
et l’ ame fiere encor, dans les demeures sombres,
va conter ses grandeurs aux paslissantes ombres.
Le vainqueur glorieux, assez riche d’ honneur,
dédaigne la dépoüille en son ardent bon-heur,
pousse aussi-tost sa pointe, irritant son courage,
sur la troupe qu’ ébranle un si triste présage.

Ce guerrier redoublant ses coups adroits et forts,
fait tomber deux soldats sous ses puissans efforts.
Puis l’ épée à la main entre par l’ ouverture.
Sa bande le seconde, et suit son avanture.
Clovis void que tout branle ; et d’ efforts vehemens
pousse avec l’ escadron du fils de Guyemans :
heurte, renverse, brise, abbat et bras et piques,
et tout le vain orgueil des victoires antiques :
d’ armes, de corps meurtris, foule aux pieds des monceaux ;
et de sang ennemy fait couler des ruisseaux.
Comme un fleuve orgueilleux, qui perce une chaussée
et d’ argile et de pieux contre luy renforcée ;
puis de flots épandus ravage les guérets ;
entraisne bourgs, chasteaux, hommes, bestes, forests ;
et ne peut rien souffrir en son cours redoutable,
qui s’ offre impunément à sa force indomptable.
Ainsi le vaillant prince, en son cours furieux,
renverse hommes, drapeaux, d’ un effort glorieux.
Il fond en un moment sur tout ce qui s’ avance.
Genobalde et les francs, d’ égale violence,
poursuivent le débris, imitans sa chaleur.
Le Rhete et l’ Allobroge éprouvent sa valeur.
Il fait tourner encore en déroute pareille,
les bandes d’ Avignon, d’ Arles, et de Marseille.
La françoise phalange, à l’ égal s’ avançant,
moissonne aprés ses pas, sa route élargissant.

D’ autre-part Sigismond, que la fureur domine,
fend les forts escadrons des guerriers d’ Agrippine :
par tout s’ ouvre une voye ; et toûjours assaillant
toûjours, d’ un choix hardy, s’ attaque au plus vaillant.
Il s’ enfle du succés ; et son ardeur l’ anime
vers le roy Sigisbert, puissant et magnanime.
Son bras est secondé des plus fiers bourguignons.
Il les enflamme, il crie. à moy, mes compagnons.
Que j’ ouvre avec le fer mes belles destinées.
Que je tranche aujourd’ huy des testes couronnées.
Ses faits suivent sa voix. De quatre coups divers,
il fait voir quatre corps estendus à l’ envers ;
et par le glaive enfin s’ élargit le passage.
Sigisbert le reçoit d’ un valeureux courage.
Ils s’ attaquent soudain d’ un transport furieux ;
tous deux fiers de leur force, et de leurs grands ayeux.
Dé-ja le fil tranchant de leurs larges épées,
fait tomber les morceaux de leurs armes coupées.
Sigisbert se découvre ; et son bras estendant,
à la cuisse est attaint d’ un horrible fendant,
dont ses nerfs sont coupez, et tout son corps chancelle.
Puis il est d’ un estoc poussé hors de la selle.
Le prince Cloderic void son pere abbatu :
accourt ; et sa vangeance irrite sa vertu.
Son coeur pieux l’ arreste, et combat sa colere.
L’ un le porte à sauver, l’ autre à vanger son pere.

Mais plus juste, il prefere, en s’ opposant aux coups,
le salut de son pere à son triste courroux.
Il soustient Sigismond, et l’ arreste sans cesse,
donnant aux siens le temps pour tirer de la presse
l’ infortuné vieillard qui du heurt des chevaux
à peine s’ écartant, marche à pas inégaux.
Alors des ubiens le trouble ou la retraite,
au libre Sigismond vallent une deffaite.
Il va d’ un mesme cours saccager le tongrois.
Clovis d’ autre costé pousse ses grands explois.
Et comme deux faucheurs, qui d’ une ample prairie,
l’ un à l’ autre opposez tranchent l’ herbe fleurie,
eslargissent leur voye, et jettent par compas
une verte moisson qui tombe sous leurs pas :
Clovis et Sigismond ainsi d’ un grand courage,
chacun de leur costé, moissonnent leur passage :
et chacun mesurant sa fortune à son coeur,
par son effort espere, et s’ estime vainqueur.
Ils se cherchent tous deux. La flame noble et forte,
puisée en mesmes yeux, l’ un vers l’ autre les porte.
Chacun d’ eux se croit seul digne d’ en estre attaint ;
veut que le feu de l’ autre en son sang soit esteint.
Chacun d’ eux veut punir, comme une audace extreme,
l’ injurieux dessein d’ aimer celle qu’ il aime ;
ne craint dans sa fureur ny dangers ny travaux ;
et de gloire et d’ amour tous deux ardens rivaux.

Gondomar qui des francs combat le haut courage,
parmy les escadrons, court, s’ emporte, s’ engage.
Plus le peril est grand, plus s’ accroist sa valeur.
Le bourguignon s’ émeut, secondant sa chaleur :
et l’ exemple piquant rend leurs coeurs intrepides,
pour soustenir des francs les haches homicides.

LIVRE 14

Aurele d’ autre-part, animant les gaulois,
à sa haute vaillance égaloit ses explois :
et heurtoit, échauffant leurs forces redoublées,
de l’ Auvergne et des goths les troupes assemblées.
Montan, le vieux hermite, allant par les sillons,
à front suant le cherche entre les bataillons.
Enfin perdant l’ haleine, il l’ approche, il l’ appelle.
Apporte l’ oriflame ; apporte, brave Aurele.
Vien, dit-il, et me suy : tu verras sa vertu ;
et l’ art des noirs demons sous sa force abbatu.

Le duc ordonne Albert, et veut qu’ il luy succede,
pour terracer le goth, qui s’ ébranle, et qui cede.
Il luy joint Amalgar, pour seconder l’ effort :
puis Herpon, et Zaban : seul de la presse il sort,
pour ne point atiedir leur ardeur animée.
Vois-tu, luy dit Montan, cette épaisse fumée ?
Elle cache Auberon, avec le roy du Mans ;
à qui se joint encor le prince des flamans.
Là par un traistre advis, appuyé de ses charmes,
il veut que sur les francs tous deux tournent leurs armes.
Mais marche vers ces rois à leur trame occupez.
L’ oriflame rendra leurs projets dissipez,
il s’ avance : à l’ abbord de la banniere sainte,
le nuage s’ écarte : Auberon fuit de crainte,
privé du char venteux dont il fendoit les airs ;
et va d’ un pied tremblant se cacher aux deserts ;
comme un loup découvert, qui de honte et de rage,
hüé par les bergers, se renfonce au bocage.
Ranchaire et Cararic se retirent confus ;
vont rejoindre leur troupe, et ne s’ ébranlent plus.
Faron, du roy flamand le confident infame,
complice en tout plaisir, en tout crime, en tout blâme,
grand ministre de fourbe, et de lasches advis,
leur conseille, au combat, d’ abandonner Clovis,
de prendre un party neutre ; et comme rois habiles,
d’ arrester dans ce champ leurs bandes immobiles.

Pour laisser le roy franc aux perils s’ engager ;
partager son débris, ou vaincre sans danger.
Montan qui sçait leur trame, au sage duc s’ addresse.
Voy, dit-il, qu’ au combat vient le prince de Bresse,
oncle de la princesse : avance, et luy promets
que ton roy contre luy ne combattra jamais :
qu’ il l’ aime, aimant Clotilde ; et pour marque plus claire,
qu’ il tient hors du combat Cararic et Ranchaire.
Que de mesme il s’ arreste ; et pour son amitié,
qu’ il rendra son estat accreu de la moitié.
Ne crains rien : l’ oriflame asseûre ton passage.
Le duc prompt à sa voix, porte le feint message ;
parle à Godegisille ; et luy touche la main.
Aussi-tost pour le franc, il quitte son germain,
en faveur de sa niece, et de la foy donnée,
detestant le trompeur, contraire à l’ hymenée,
et ses cruels bourreaux non encore assouvis.
Son coeur desja combat pour elle et pour Clovis.
Aurele, des deux rois craint la traistresse audace ;
fait marcher le bressan : devant eux il le place ;
et contre leurs desseins veut qu’ il soit un rampart.
Comme un corps de reserve, ils paroissent à part :
et ce gros en suspens, comme un futur orage,
des bourguignons branlans estonne le courage.
Le duc impatient, rejoignant les gaulois,
comme d’ un feu nouveau, rallume leurs explois.

Par son viste retour, et par sa voix aimée,
et par ses coups hardis, sa troupe est ranimée.
Le vaillant Polignac, à cet horrible abbord,
avec ses auvergnacs, seul retarde l’ effort.
Le duc veut surmonter l’ obstacle qui s’ oppose :
dans les mains de Rhodan l’ oriflame dépose :
puis d’ une prompte ardeur, des siens se détachant,
attaque le guerrier de son glaive tranchant.
Le brave Polignac au combat se prepare.
Mais un goth le prévient, les trouble, et les separe ;
et fondant sur le duc par un transport jaloux,
seul l’ attaque, et sur luy seul attire ses coups.
Le duc luy fait sentir son fer qui le terrace ;
et punit par sa mort son envieuse audace.
Aurele et Polignac, libres par son trépas,
se font connoistre alors ce que pesent leurs bras.
Le duc perce un deffaut de la cuirasse forte :
mais un flot de guerriers les rompt et les emporte.
Tout fuit le fer gaulois : on void de tous costez
ceder les plus vaillans par la foule domptez.
Cependant tout combat d’ une force obstinée
où se va decider le sort de la journée.
La poussiere envieuse, en cette aspre chaleur,
couvre les plus beaux faits que produit la valeur.
Marcomir et sa bande, à pique contre pique,
s’ attachent de pied ferme à la bande helvetique ;

plus preste l’ une et l’ autre à souffrir cent trépas,
que le honteux affront de reculer d’ un pas.
Mais l’ helvetique fier desja rougit le sable,
percé dans l’ estomac d’ une playe honorable.
Dés que l’ un mord la terre, et nage dans son sang,
l’ autre remplit sa place, et succede à son rang.
Chacun fait voir son coeur aux perils invincible :
mesmes en expirant, monstre un regard terrible :
ou fait mourir, ou meurt ; et satisfait du sort,
croit sa gloire assez haute, en tombant sur un mort.
Le roy vainqueur revient de sa chaude poursuite.
Son bras porte par tout ou la mort ou la fuite.
Mais son coursier lassé, sous luy tombe écumant,
de sang et de suëur tout humide et fumant.
Son escuyer Leubaste à son secours ameine
un barbe impatient, indomptable à la peine,
par le bruit des clairons dés long-temps animé
du desir d’ enfoncer un escadron armé.
Il hannit orgueilleux sous son roy magnanime.
à l’ aspect de Clovis le combat se ranime.
Des helvetiques forts le guerrier regiment,
de la gloire des francs le seul retardement,
pour qui l’ affreuse mort n’ a rien de redoutable,
soustient de toutes parts un choc épouvantable.
Par tout, de leur grand coeur le gendarme irrité,
tasche d’ ouvrir les rangs de ce peuple indompté.

Il tranche les longs bois par sa hache luisante ;
ou les rompt par les coups de sa masse pesante.
Le bataillon tient ferme, asseûré de perir ;
et que s’ il ne sçait vaincre, il sçaura bien mourir.
Pres d’ un bois Sigismond, d’ une course legere,
de l’ effort des françois vient garentir son frere,
du renfort que la vauge envoye à son secours ;
et de l’ heur de Clovis veut arrester le cours.
Gondomar secouru s’ estime plein de gloire ;
et sortir du danger, luy semble une victoire.
Tous deux, pour soustenir l’ helvetique atterré,
heurtent de Marcomir le bataillon serré,
avec le rude effort de ces troupes nouvelles.
Clovis vient au secours de ses bandes fidelles.
Il choque par le flanc ces gendarmes épais ;
les ouvre : et tous les siens suivent ses vaillans faits.
Le bourguignon épars par la campagne large,
de tous lieux se rallie, et revole à la charge.
La troupe des amans arreste leur retour,
par ses faits signalée en cet illustre jour ;
et soustient tout le faix des bandes ramassées,
de nombre, à tout moment, et de coeur renforcées.
Et de cris et de coups, Urfé, de toutes parts,
taschoit à rassembler ses gendarmes épars ;
ainsi que de la voix, et de mottes jettées,
un berger reünit ses brebis écartées.

Argine le choisit entre tous ses guerriers :
et voyant son beau casque ombragé de lauriers,
quel orgueil, luy dit-elle, est égal à ta gloire,
de porter le laurier, mesme avant la victoire ?
Elle hausse la hache ; et du tranchant acier,
entame d’ un seul coup le casque et le laurier.
Urfé la blesse au bras : mais elle en est vangée.
Aigoland dont la force est ailleurs engagée,
se retourne à l’ instant, soigneux de ses amours ;
void le coup ; et sensible arrive à son secours :
vient fondre sur Urfé ; puis de sa lourde masse
enfonce et casque et teste, et du coup le terrasse.
Gontran, qui de hazard passe d’ un cours leger,
void le guerrier tombant, tourne pour le vanger.
Varadon le prévient : desja sa large épée
par un fendant revers de son sang est trempée.
Gontran plein de fureur se hausse sur l’ arçon :
veut le fendre d’ un coup. Alors un froid glaçon
saisit le coeur brulant d’ Aregonde la belle,
dont la hache s’ oppose à l’ attainte mortelle.
Au peril de leur chef maint bourguignon accourt.
Valdin leur fait sentir son fer tranchant et lourd.
à ses costez combat sa chere Amalazonte.
Pres d’ elle son guerrier ne void rien qu’ il ne dompte.
Et les autres amans, d’ un flot continuel,
se donnent l’ un à l’ autre un secours mutuel.

Nul d’ eux n’ est sans second : l’ amour qui les assemble,
contre un seul ennemy joint quatre bras ensemble.
Alpheïde est la seule, en son malheur secret,
qui ne trouve avec soy que son cuisant regret.
Alors de toutes parts le choc se renouvelle.
Clovis haste les francs, du meurtre les rappelle.
Les goths, les auvergnacs, viennent de tous costez.
Le roy leur fait sentir ses grands coups redoutez.
Lisois dans la meslée à son maistre s’ addresse.
Voy, dit-il, grand monarque, Yoland la princesse,
et sa soeur Albione, et leur front furieux.
J’ accomplis ton vouloir, et les rends à tes yeux.
Dans Mets et dans Verdun mes pas les ont suivies,
où je vis à leurs voeux ces troupes asservies.
C’ est les mettre en tes mains, que te les faire voir :
et leur propre fureur les rend sous ton pouvoir.
Aux regards de Clovis, les deux soeurs irritées,
superbes sous l’ abry des armes enchantées,
que nul acier mortel ne sçauroit entamer ;
et de haine et d’ orgueil se sentent enflammer,
fondent sur le grand roy d’ une pareille audace.
Yoland à ses coups adjouste la menace.
Clovis, tu vas sentir que nos pesantes mains
sont libres desormais de tes fers inhumains.
Il dédaigne leurs voix, et les soustient sans crainte.
De deux coups tout d’ un temps il sent la lourde attainte.

Deux glaives tour à tour, sur l’ or estincellans,
semblent deux forgerons sur le fer martellans.
Yoland du beau casque attaint la touffe blanche ;
et donne aux vents legers les plumes qu’ elle tranche.
Le monarque vaillant, honteux de ce combat,
d’ un effort dédaigneux les repousse, et les bat.
Du fer il les écarte ; et les celestes armes
entrent dans leur cuirasse, et destruisent leurs charmes.
Il poursuit Yoland ; elle accroist sa valeur,
par les coups de Clovis, par sa propre douleur ;
d’ un orgueil invincible, et de rage allumée,
sentant, malgré l’ acier, son épaule entamée.
Comme au bord du Meandre, un beau saule planté,
sentant couper sa branche au feüillage argenté,
renouvelle sa force, et sçait de son dommage
tirer, par le fer mesme, et richesse et courage.
Lisois, qui de Clovis connoist le bras puissant,
pour Yoland redoute, entre deux s’ élançant ;
veut soustenir ses coups ; et feint avec addresse
de craindre pour son roy, craignant pour sa princesse.
Clovis sur Albione estend son rude bras,
dont le charme vaincu ne la garentit pas.
Pousse le fer celeste, et perce de la pointe
l’ endroit où la tassette à la cuirasse est jointe.
Volcade qui la suit, à ce coup blémissant,
void du beau sang aimé le cheval rougissant,

entr’ elle et son monarque en fureur s’ abandonne.
Son amour insensé combat pour Albione.
Puis l’ auguste regard du magnanime roy,
l’ arreste, et le remplit et de honte et d’ effroy.
Mais il s’ oppose aux coups, et de son fer les pare.
Du moins pour la sauver, pour elle il se déclare.
Non loin avec sa troupe, en ce fatal moment,
Alpheïde combat, découvre son amant,
vient d’ une course émeuë ; et voyant l’ infidele
au devant d’ Albione, et combatant pour elle,
traistre à ton roy, dit-elle, et traistre à ton amour,
qui des deux le premier dois-je priver du jour,
ou ma fiere rivale, ou mon amant parjure ?
Mais Clovis va sur toy vanger la double injure.
Soudain sur la princesse elle porte ses coups,
et sa flame irritée, et son brulant courroux.
Au peril des deux soeurs, sur qui fond un orage,
Auberon vient soudain, les couvre d’ un nuage,
les porte dans un bois, pour leur donner secours,
et du sang qui se perd tasche à borner le cours.
Clovis, dans les broüillards de la vapeur humide,
s’ écarte, avec Lisois, et l’ ardente Alpheïde.
Et le traistre Volcade et surpris et confus,
croit sa princesse esteinte, en ne la voyant plus.
Il cherche, il desespere, il court, il s’ embarrasse ;
et de soins obstinez tasche à trouver sa trace.

Alpheïde en fureur, des deux cherche les pas :
et des deux en courant medite le trépas :
pretend vanger sa honte, et dans les bois s’ engage,
rouge par son dépit, puis blesme par sa rage.
Lisois, dont les regards son privez d’ Yoland,
fond sur les bourguignons d’ un coeur plus violent :
rompt de sa lourde masse une troupe ébranlée,
honteux d’ avoir si tard paru dans la meslée.
Gontran ose tout seul soustenir son effort.
Tous deux se font sentir leur bras adroit et fort.
Mais le brave Lisois de trois coups le terrasse :
et l’ envoye aux enfers ronger sa vaine audace.
Par la mort de leur chef l’ escadron estonné,
et de force et de coeur se sent abandonné.
Quatre des plus hardis sous luy mordent la terre.
Le reste fuit l’ ardeur de ce foudre de guerre.
Cependant les françois, par Clovis enflammez,
enfoncent l’ helvetique, à vaincre accoustumez :
tranchent testes et bras : mais le prince commande
que l’ on donne la vie à la guerriere bande :
qu’ ils mettent bas le fer. Leur main, de toutes parts,
jette à terre la pique, et rend les estendars.
à peine aux loix du roy cette troupe est reduite,
que l’ ennemy par tout s’ abandonne à la fuite.
Nul n’ entend plus ses chefs : nul ne garde ses rangs.
Des chevaux élancez chacun pique les flancs.

Sigismond, Gondomar, au débris sans resource,
vers les murs de Dijon vont d’ une prompte course.
De la poussiere émeuë un tenebreux amas
cache, pour leur secours, et leur honte, et leurs pas.
Les francs pressent le dos des troupes fugitives ;
les percent de l’ épée, ou les traisnent captives.
Clovis espere attaindre, à la course animé,
Sigismond dans ses murs à peine renfermé :
fait un juste mépris de la foule moins digne,
pour couronner son heur par cette prise insigne :
et pour tenir un gage en sa puissante main,
qui sauve ses amours du tyran inhumain :
où pretend pesle-mesle, en la ville tremblante,
entrer parmy la presse éperduë et sanglante.
Mais les princes dé-ja dans l’ enclos sont sauvez :
et la porte est barrée, et les ponts sont levez.
Une troupe au dehors, miserable, estonnée,
au pouvoir du vainqueur demeure abandonnée.
Tous de fer desarmez, sont conduits par monceaux,
comme par les pasteurs les timides troupeaux.
Clovis revient alors dans le champ de sa gloire,
respirant le doux air qui flate la victoire.
Ses chefs autour de luy soudain sont ramassez.
Un mot, une caresse, un regard est assez,
pour le prix des travaux, du sang, et des blessures.
Il apprend les complots des deux princes parjures,

Ranchaire et Cararic sans honneur et sans foy.
Puis des peuples bressans il embrasse le roy ;
et l’ anime à vanger, d’ une juste colere,
et Clotilde, et le sang de Chilperic son frere.
La dextre joint la dextre ; et bressans et françois
en confirment l’ accord, par le bruit de leurs voix.
Puis il void Sigisbert ; et louë, adroit et sage,
du fils la pieté, du pere le courage.
Et dit, voyant sa playe, et flatant sa douleur,
que souvent sont amers les fruits de la valeur.
Alors de toutes parts la triomphante armée
des deux perfides rois tient la troupe enfermée,
par le juste vouloir du monarque vainqueur,
qui contre les coeurs bas aigrit son noble coeur.
Dé-ja parmy les siens son ire est répanduë.
Chacun baisse contr’ eux la pique suspenduë,
preste, au premier regard, dans leurs chauds mouvemens,
d’ immoler à sa veuë et manceaux et flamans.
Clovis, émeû de voir, pour deux princes infames,
perir hors du combat tant d’ innocentes ames,
qui font voeu de le suivre en ses plus grands explois,
fait paroistre à ses yeux les deux indignes rois :
leur jette en sa colere une oeillade estonnante ;
et leur lance ces mots d’ une bouche tonnante.
Quoy ! Detestables coeurs, honte de nostre sang,
indignes d’ estre issus d’ un vaillant prince franc,

vous tenez aux fourreaux vos lames enfermées,
dans le temps qu’ à vos yeux se choquent deux armées ?
C’ est ainsi qu’ un de vous, souhaittant mon malheur,
de ses troupes retint la boüillante chaleur,
pensant par ma ruine agrandir son domaine,
quand je domptay Siagre, et la force romaine.
Encor me fait-on grace en ce honteux dessein,
ne tournant par le fer contre mon propre sein.
Deux paroles encor d’ une langue infernale,
m’ eussent conduit, peut-estre, à mon heure fatale :
et je dois mon salut au celeste secours,
qui troubla les complots, et les traistres discours.
Enfin donc la malice, et les plaisirs infames,
de la gloire, en vos coeurs, ont amorty les flames ?
ô ! Le change honteux, qui vous rend redoutez,
non par vostre valeur, mais par vos laschetez ;
tyrans de vos sujets, à vostre sang perfides,
forts par les trahisons, et par les parricides.
Mais ce n’ est-pas la fourbe, ou les noirs attentats,
c’ est la forte vertu qui gagne les estats.
La valeur à conquis mon illustre heritage :
et des traistres jamais n’ en feront un partage.
La rigueur de la guerre, et vos crimes commis,
à mon juste courroux vous ont enfin soûmis.
Mais la gloire me porte à des loix plus humaines :
et mon sang, pour vous deux, me parle dans mes veines.

Je vous laisse le jour, la franchise et les biens :
mais des vostres je prens qui veut estre des miens.
Allez, lasches, allez ; sortez de mon empire.
Le soldat, dont la peur fait qu’ à peine il respire,
prest à se voir puny du crime de leurs rois.
Emeut ses cris de joye ; et de communes voix,
nous quittons, disent-ils, ces detestables maistres ;
et nous signons nos voeux par le meurtre des traistres.
Soudain leur fer se baisse ; et sous leur choc ardent
dé-ja tombe Faron, le lasche confident ;
qui du sang que son corps rend à leur juste rage,
alors vange du peuple et le sang et l’ outrage.
Son ame en mesme temps sort par cent lieux ouverts ;
et de crimes chargée, est plongée aux enfers.
Ranchaire et Cararic, d’ une bassesse vile,
à Clovis éperdus demandent un asile,
souffrant des méchans rois l’ épouvantable horreur,
quand la haine d’ un peuple est tournée en fureur.
Ils sentent le secours de sa douceur propice ;
et dé-ja garantis du fer de sa justice,
ils sont sauvez encor du fer d’ un peuple armé,
qui cherche une victime à son coeur enflammé.
Il esteint par sa voix l’ ardeur qui les emporte.
Aux deux princes craintifs il ordonne une escorte :
puis porte à d’ autres soins son esprit genereux,
pour avancer le cours de ses progrez heureux.

De dépoüilles, de corps, les plaines sont couvertes,
et tout le bord conquis, et les pelouses vertes.
On void de sang versé couler de longs ruisseaux,
qui font grossir le fleuve, et rougissent ses eaux.

LIVRE 15

Cependant Sigismond trouve la ville en larmes :
et croit que chacun plaint la honte de ses armes.
Mais le peuple en soûpirs, mesle une autre douleur
aux pleurs qu’ a fait verser le bruit de son malheur.
Tout accourt au spectacle : il suit la foule émeuë.
Un pitoyable objet soudain frape sa veuë :
Clotilde aux yeux bandez, sur un noir échaffaut,
preste à sentir l’ arrest du traistre Gondebaut,
qui choisit de son fils l’ absence favorable,
pour priver l’ univers de la teste adorable,

et trancher de la guerre et la cause et le cours,
sans craindre du heraut le menaçant discours.
La princesse à genoux, en dieu seul occupée,
tend son beau col de neige à la tranchante épée :
et la foule attendant le coup à tous momens,
répand des cris divers, et des gemissemens.
Du bruit de la déroute, et d’ horreur chacun tremble :
chacun pense pleurer mille douleurs ensemble.
L’ amant, d’ estre vaincu sembloit s’ estre hasté,
pour courir au secours de sa chere beauté :
et dé-ja tout confus de honte et de tristesse,
est encor plus émeû du sort de sa princesse.
Sa voix fait tout suspendre ; et la presse fendant,
il met le fer en main, dans son transport ardent.
Il passe à l’ échaffaut, met les gardes en fuite,
aydé de Gondomar, et de sa prompte suite :
monte, oste le bandeau du front majestueux ;
détache ses liens, d’ un soin respectueux :
et la trouvant muëtte, incertaine, éblouïe,
ny triste par la peur, ny d’ espoir réjouïe ;
vous voyez, luy dit-il, un prince à qui l’ amour
a fait perdre un combat pour vous rendre le jour.
Je bénis ma deffaite, à mes feux desirable.
Un bon-heur, pour jamais m’ eût rendu miserable.
Clotilde dont l’ esprit dé-ja voloit aux cieux,
à regret void le jour qui refrape ses yeux :

puis apprend des succés qu’ à peine elle ose croire,
qu’ elle est libre des fers, et Clovis plein de gloire.
à son frere il la laisse : et quittant l’ échaffaut,
monte sur son coursier, va chercher Gondebaut.
Il trouve en son transport Irier avec son pere.
Que justement, dit-il, la divine colere
s’ allume contre vous, miserables mortels ;
qui pendant la bataille, au lieu d’ estre aux autels,
implorant le secours de la dextre puissante,
versez, pour l’ irriter, le sang d’ une innocente !
Hé ! Quoy ? C’ estoit là donc, ennemis de mon coeur,
le prix qu’ on m’ apprestoit si j’ eûsse esté vainqueur ?
C’ estoit donc l’ appareil pour guerir mes blessures ?
Quoy ? Faire à mon amour ces cruelles injures ?
Contre le sang que j’ aime armer vostre courroux,
dans le temps que le mien se répand tout pour vous ?
Perdre, par un conseil à vous mesme funeste,
quand tout seroit perdu, le seul bien qui vous reste ?
Puis que dans ma valeur vous aviez quelque espoir,
et que de mon rival vous craigniez le pouvoir,
deviez vous pas garder mon tresor et le vostre,
pour recompenser l’ un, ou pour appaiser l’ autre ?
L’ ire de Dieu nous suit, et s’ arme pour Clovis.
Ses voeux, par vos forfaits, de gloire sont suivis.
Tout fuit son bras vainqueur, et sa force guerriere.
Des nostres les plus fiers ont mordu la poussiere.

En l’ ardeur de Clovis, rien ne peut l’ arrester ;
et ce foible rampart ne peut luy resister.
Nulle troupe des miens n’ est entiere échapée
de la prompte fureur de sa tranchante épée.
Mesmes ton fils, Irier, de son sang genereux,
a payé par sa mort tes conseils malheureux.
Toy qui perdis le pere, et veux perdre la fille,
tu pers en Vindemir l’ espoir de ta famille.
à la triste nouvelle, Irier l’ infortuné,
aux pleurs, aux desespoirs, aux cris abandonné,
ne peut à sa douleur faire de resistance.
Elle emporte et devoir, et respect, et constance.
Gondebaut de forfaits bourrellé dans son coeur,
ordonne à Sigismond d’ amuser le vainqueur :
puis timide, éperdu, pour chercher un asyle,
par le fleuve s’ enfuit de la tremblante ville :
et de la Saône prend le favorable cours,
pour haster dans Vienne un plus puissant secours.
L’ ame de Sigismond, de mille soins chargée,
se sent, par son depart, d’ un grand faix soulagée.
Il croit que de bonheur le ciel le va combler,
puisque pour sa princesse il n’ a plus à trembler.
Il mande à Gondomar qu’ au palais il l’ ameine :
puis il marche au devant, et la reçoit en reine.
Ne craignez plus, dit-il, ny la mort, ny les fers.
Icy tout est soumis à celle que je sers.

Tout y vit sous vos loix ; et Gondebaut vous donne,
des lieux de ses estats, tout ce qu’ il m’ abandonne.
Je cheris le malheur, la honte, et le mespris,
s’ il falloit pour vos jours donner un si grand prix.
Et si plus que l’ honneur rien nous est cher encore,
je voudrois l’ immoler pour celle que j’ adore.
Mais l’ heur dont la fortune a voulu me flater,
estoit pour vous servir, non pour vous meriter.
Il vous faut un amant tout rayonnant de gloire.
Avant que de vous vaincre, il faut une victoire.
Je ne demande rien : je sçay que dans ce jour
rien n’ est heureux pour moy, la guerre ny l’amour.
C’ est assez de bonheur de vous avoir servie ;
et d’ avoir des bourreaux garenty vostre vie.
Mais demain je pretens contenter vostre coeur.
Vous aurez vos souhaits, pour espoux, un vainqueur.
à ces mots il la laisse : à d’ autres soins il passe,
sans vouloir esperer, ny response, ny grace.
Il va de la cité visiter le pourpris ;
et de son triste sort ramasser le débris.
Des ombres de la nuit les voiles favorables
par tout rendent les murs aux fuyards secourables.
Cependant les demons, des tenebres amis,
voyant que nul complot ne leur est plus permis,
tandis que le soleil éclairera leurs charmes,
qui craignent l’ oriflame, et les celestes armes,

choisissent un temps propre à surmonter Clovis,
par leurs propos menteurs, et leurs trompeurs advis,
quand rien ne l’ accompagne, et lors que la nuit sombre,
pour aider leurs desseins, cache tout de son ombre.
Avant qu’ il puisse voir la ville sous ses loix,
et la belle Clotilde acquise à ses explois,
ils veulent, par la trame en leurs conseils dressée,
pour une autre princesse occuper sa pensée.
Le monarque goustoit au camp victorieux
le doux repos qui suit les travaux glorieux.
Un grand bruit le réveille : il ouvre la paupiere ;
et void autour de luy s’ épandre une lumiere.
Lors Jupiter armé de son foudre à trois dards,
paroist luisant de feux, accompagné de Mars,
dont la cuirasse brille, et le casque et l’ épée,
et qui d’ un grand pavois a sa gauche occupée.
Alcide le suivoit, orné d’ un laurier verd,
au corps nud d’ une part, et d’ une part couvert
de la terrible peau du lion de Nemée,
d’ une masse noüeuse ayant la main armée.
Sur ses dieux, le roy jette un oeil respectueux ;
et Jupiter luy dit, d’ un ton majestueux.
Clovis, l’ odeur nous plaist des nombreuses victimes
que ta largesse immole aux deïtez sublimes.
Aussi tu reconnois qu’ en nous comblant d’ honneur,
nous comblons tes desseins de gloire et de bonheur.

Mais quitte pour jamais le feu qui te devore
pour celle qui credule un Jesus-Christ adore,
un mortel miserable, à la croix attaché,
durant trois fois dix ans dans sa honte caché,
qui pauvre et d’ un coeur bas, n’ a presché dans le monde,
que misere, indigence, humilité profonde.
Les valeureux françois doivent suivre des dieux
qui par leurs faits guerriers ont merité les cieux :
tels qu’ Hercule mon fils, qui par sa forte audace,
sur l’ Olympe éclatant s’ est acquis une place.
Ne joins pas à ton sang ceux dont l’ aveugle foy
suit une humble, une basse, une honteuse loy.
Et puisque d’ Auberon les deux filles hardies
sentent par tes mespris leurs ardeurs atiedies,
je veux qu’ une princesse à l’ oeil doux et brillant,
belle, d’ un noble coeur, fille d’ un roy vaillant,
et qui sert nos autels dans la fiere Allemagne,
soit de ton chaste lit la fidele compagne.
Elle va contenter et ton coeur et tes yeux.
Pren de ma juste main le grand don de tes dieux.
Alors la chambre luit d’ une clarté plus grande :
et de jeunes amours une legere bande,
chacun armé de traits, en la main le flambeau,
sur le dos le carquois, sur le front le bandeau,
s’ avance en voltigeant, et respand par la chambre
l’ odorante douceur du jasmin et de l’ ambre.

La charmante Cypris, le chef orné de fleurs,
suivoit la troupe ailée, exhalant les chaleurs
dont tout coeur à l’ instant sent les brulantes pointes.
Il void pres de Venus les trois carites jointes.
La deesse conduit une rare beauté,
une aimable princesse, aux yeux pleins de fierté :
mais dont l’ orgueil severe, et d’ elle inseparable,
s’ adoucit par sa bouche au sousris agreable.
Venus dit à Clovis ; voy, contente tes yeux
du present qui t’ est fait par la main de tes dieux.
Soudain, pour l’ embrazer, elle infecte son ame
d’ un soufle penetrant de desir et de flame.
De tant d’ objets divins le monarque surpris,
de crainte, de respect, de feu se sent épris :
mais d’ un feu qui le trouble, à ses flames contraire ;
et qui le devorant, ne peut le satisfaire.
Clotilde en sa pensée est seule à son secours.
Son amour, dans son coeur, combat seul tant d’ amours,
tant de dieux, tant d’ appas, tant de douceurs traistresses,
tant de pressantes loix, tant d’ heureuses promesses.
Mais peut-il refuser un present precieux,
fait avec tant d’ honneur par la main de ses dieux ?
Tousjours à leurs desirs son desir est rebelle :
son ame genereuse à Clotilde est fidelle.
Par le silence seul il leur fait un refus :
puis craint de leur déplaire : et son esprit confus

luy-mesme se combat, et se trouble et s’ égare,
quand sa porte avec bruit en deux parts se separe.
Aurele entre, et luy dit, plein d’ ardeur et d’ effroy,
où sont les ennemis, les traistres à mon roy ?
Voila, prince, dit-il, vostre escu, vostre épée.
Soudain des deïtez la troupe est dissipée.
Mais le duc moderant son transport et sa peur,
croit qu’ il s’ est abusé par un songe trompeur.
Clovis d’ un grand soupir soulageant son haleine,
que ton abord, dit-il, m’ a délivré de peine !
Helas ! N’ appelle point mes dieux mes ennemis.
Mais je ne puis vouloir le bien qu’ ils m’ ont promis.
J’ ay veû des plus puissans le visage adorable,
dont le soin me destine une princesse aimable,
fille d’ un grand monarque, et qui sur les autels
rend ainsi que les francs l’ honneur aux immortels.
Mais mon coeur est constant ; et d’ autre-part il tremble
d’ estre rebelle aux loix de tant de dieux ensemble.
Dans un combat horrible en moy-mesme agité,
pour suivre leur vouloir, ou ma fidelité,
j’ ay receû de ta voix le secours favorable ;
et j’ ay perdu soudain leur presence admirable.
Quels dieux, respond le duc, qui viennent à mon roy
conseiller le parjure, et le manque de foy ?
Contre leurs faux conseils, voicy donc le remede,
ce bouclier et ce glaive, à qui leur pouvoir cede ?

Devons-nous pas douter des forces de ces dieux,
qui craignent la vertu d’ un don venu des cieux ?
J’ estois plein de sommeil, alors qu’ une voix forte
m’ a dit, cours à ton maistre, et te haste, et luy porte
le bouclier, et le fer sur l’ Olympe forgé.
Jamais en tel combat il ne fut engagé.
Lors j’ ay quitté soudain et mon lit et ma tente.
Non, ce n’ est point le ciel : c’ est l’ enfer qui te tente,
pour t’ arracher Clotilde, et corrompre ta foy.
Ce glaive est plus puissant qui luy porte l’ effroy.
Clovis, de son grand coeur consultant la sagesse,
veut manquer à ses dieux, plustost qu’ à sa princesse :
mais pretend accorder ses dieux et son amour.
De la prochaine aurore il attend le retour,
pour charger leurs autels de pompeux sacrifices,
qui flatent leur colere, et les rendent propices.
Desja fumoit le sang de cent boeufs égorgez ;
et Clovis et ses francs autour estoient rangez,
fleschissant les genoux, adoroient les images,
et d’ arabes odeurs leur rendoient des hommages.
Alors, jusques au prince, un clairon resonnant
avec ses tons aigus porte un bruit surprenant.
Quand la troupe à ses voeux ne fut plus occupée,
par les sons redoublez l’ oreille fut frapée.
Tous y tournent les yeux : puis paroist un heraut.
Il addresse à Clovis son parler fier et haut.

Roy des francs, luy dit-il, Sigismond te propose,
pour finir vos debats, dont Clotilde est la cause,
hors des murs de Dijon de la mettre à tes yeux.
Un duël fera voir qui la merite mieux.
Puisque la seureté doit estre mutuelle,
qu’ elle ayt d’ un nombre égal une garde fidelle.
Qu’ elle soit au vainqueur : et deslors pour jamais
que vos estats soient joints par une ferme paix.
Le roy victorieux void la ruse traistresse ;
puis qu’ il peut conquerir la ville et la princesse.
Mais pour ravir sa reine aux bourreaux inhumains,
il reçoit tout peril qui la rend en ses mains.
Aussi-tost il respond. L’ offre que tu m’ as faite,
se pouvoit proposer, mais avant la deffaite.
Je voy que Sigismond, quand sa force est à bas,
espere par luy seul decider nos debas.
Mais encor qu’ il n’ ait plus qu’ une foible muraille,
je le traite d’ égal, comme avant la bataille.
J’ accepte le combat : qu’ il parte sans tarder.
Qu’ il n’ ayt de ses guerriers que cent pour la garder.
Avec nombre pareil je me rends aupres d’ elle.
Puis le fer entre nous vuidera la querelle.
Le heraut se retire, à ces mots genereux.
Et le prince à l’ écart, prudent et valeureux,
prend le duc et Lisois, et joint à sa sagesse
des deux vaillans amis et le sens et l’ adresse.

Il s’ estonne avec eux du deffy mal fondé,
de la part du tyran rien n’ estant demandé,
dont il ignore encor le desordre et la fuite.
Il croit que par ce roy quelque fourbe est conduite ;
qui pendant le düel peut luy faire un assaut ;
et peut des-avoüer, son fils et son heraut,
qui mesme en ce deffy ne parloit point de treve.
Que souvent par la ruse une guerre s’ acheve.
Qu’ ils doivent tout prevoir, tout craindre, et tout oser,
contre un prince sans foy, qui ne sçait que ruser.
Avec ces sages chefs cent desseins il propose :
et leur donnant son ordre, au combat se dispose.
Il les laisse en son camp : puis il fait un beau choix
de cent les plus hardis des chevaliers françois.
Genobalde est leur chef. La moitié de l’ armée
est par l’ ordre du roy dans le camp renfermée.
Vers le mur de Dijon l’ autre va se placer,
laissant autant de champ, qu’ un trait en peut passer
qui partiroit d’ un arc courbé des mains d’ un parthe.
Le prince, pour s’ armer, de la foule s’ écarte.
Puis de sa tente il sort, lumineux et riant,
tel que sort un soleil des portes d’ orient,
qui rejoüit la terre, et monstre en son visage,
d’ une belle journée un doux et gay presage.
Aquilon son coursier de tous le plus chery,
que sur ses aspres monts la Calabre à nourry,

d’ un poil noir et luisant, meslé de taches blanches
qui luy marquent le front, et la croupe et les hanches,
l’ attend, maschant son mords, maintefois par compas
d’ un des pieds du devant frapant un mesme pas ;
souflant l’ air et le feu de ses larges narines.
Dé-ja son corps fremit sous les armes divines.
Sous Clovis il s’ élance ; et d’ un coeur orgueilleux,
leger, cherche à franchir un fossé perilleux.
En terre à peine on void les traces de sa pince.
Genolbalde et sa troupe accompagnent le prince,
qui plus que d’ un mortel semble porter l’ éclat ;
et voler à la gloire, et non pas au combat.
D’ autre-part Sigismond, hors de la vaste porte,
fait sortir cent guerriers, de Clotilde l’ escorte,
tous armez à l’ égal d’ un acier reluisant ;
tous sur de bruns roussins, au pas ferme et pesant.
Leur chef est Gondomar, couvert d’ armes brillantes,
et d’ un large bouquet de cent plumes volantes,
sur un barbe à poil bay, qui s’ émeut sans repos,
et de ses crins au vent abandonne les flots.
Apres sa troupe sort l’ adorable princesse,
sur un char ou la pourpre à l’ or joint sa richesse :
et de ses belles mains elle mesme conduit
les resnes ou de l’ or le meslange reluit.
De deux chevaux persans son adresse modere
la bouche delicate, et l’ alleûre legere ;

tous deux gris-argentez, mouchetez par les flancs,
traisnans jusqu’ au sablon la queüe et les crins blancs.
Sa robbe, ou sur les bords la broderie ondoye,
est blanche à fonds d’ argent, et de luisante soye.
Ses yeux estincellans errent de toutes parts :
puis portent sur Clovis leurs modestes regards :
et sur son beau visage est vivement dépeinte
la joye, avec l’ amour, et l’ espoir, et la crainte.
Telle, mais non d’ un oeil si chaste ny si doux,
triomphoit prés du Xanthe, avant que son espoux
eut de mille vaisseaux armé sa jalousie,
celle qui fit combattre et l’ Europe et l’ Asie.
Le brave Sigismond, de son ardeur touché,
d’ une chaisne invisible au beau char attaché,
la suit comme captif, et seul finit la bande.
Il reprime la foule ; et severe commande
qu’ on referme la porte, et qu’ on hausse le pont.
Son superbe harnois à sa grace respond,
ou sur un fonds d’ argent mainte fleur d’ or éclate.
De son casque descend une touffe incarnate,
qui luy frape le dos, à tout pas s’ émouvant.
Un beau sarde, qui passe en vistesse le vent,
les cygnes en blancheur, les lions en courage,
sous luy, souple et fougueux, plie un leger corsage :
au gré de ses talons tout passage franchit.
à l’ envy de son poil son écume blanchit.

La foule, d’ oeil avide, et d’ une ardeur pressante,
d’ un curieux desir, et de peur fremissante,
s’ assemble au grand spectacle, et d’ un viste concours
dé-ja borde les murs, les portes, et les tours ;
couvre les hauts palais, et les temples sublimes :
comme on void les corbeaux d’ un pin couvrir les cimes.
Dé-ja de deux costez sont placez sous un mont
les guerriers de Clovis, et ceux de Sigismond,
formans un demy cercle autour de la princesse.
Les amans qui tous deux éclatent en adresse,
en armes, en valeur, en desir furieux
de faire voir bien-tost leur fer victorieux,
veulent qu’ à leur grand prix leur courage réponde,
animez des regards des plus beaux yeux du monde.
De son casque, à l’ abord, Clovis respectueux
se dégage, et fait voir son chef majestueux,
à longs cheveux bouclez flotans sur ses épaules,
si digne de porter la couronne des Gaules :
et sa veüe et son coeur sur Clotilde elançant,
luy presente ses voeux sur l’ arçon se baissant.
Sigismond fait le mesme ; et la belle princesse
les regardant tous deux, d’ un oeil plein de sagesse,
vers tous les deux s’ incline, et redouble à Clovis
un salut humble et doux, qui rend ses sens ravis.
Alors des deux costez la trompette resonne.
Des spectateurs émeûs tout le corps en frissonne.

Les esprits opposez font des souhaits divers.
Tous pensent d’ un accord, que jamais l’ univers
ne vid de combattans couple si magnanime,
ny prix qui fut égal au prix qui les anime.
Chacun espere et craint ; et chacun dans son coeur
de voeux ayde son prince, et l’ estime vainqueur.

LIVRE 16

Des-ja les deux guerrers, pleins d’ une belle audace,
l’ un à l’ autre opposez sont aux bouts de la place.
Ils fondent l’ un sur l’ autre, à chevaux élancez,
en mesurant le coup de leurs bois abbaissez.
Ils roidissent tous deux leurs forces ramassées,
se heurtent, et du choc leurs lances sont froissées.
Nul ne semble ébranlé de ces rudes efforts :
aussi fermes tous deux de coeur comme de corps.
Des lances les éclats sont semez sur le sable.
L’ air est frapé des voix de ce peuple innombrable.
Les vallons d’ alentour, les rochers, et les bois,
de ces bruits redoublez resonnent mille fois.
Ainsi que deux taureaux dans les forests d’ Eryce,
animez par l’ amour d’ une belle genisse,

se regardent d’ abord avec un oeil jaloux ;
partent l’ un contre l’ autre en leur ardent courroux ;
et de fronts obstinez, armez de cornes dures,
ensanglantent leurs corps par de larges blessures.
Le troupeau, que la crainte à l’ entour fait ranger,
en attend le succés, perd le soin du manger.
Les pasteurs éloignez de leur fureur s’ estonnent.
De leurs coups redoublez tous les vallons resonnent.
Soudain les deux guerriers, au choc accoustumez,
un autre bois en main, retournent animez.
Chacun sent qu’ en son coeur l’ ardeur se renouvelle,
la honte le menace, et la gloire l’ appelle.
Sigismond sur la croupe à demy renversé,
sent de l’ horrible coup son corcelet faussé ;
perd l’ estrier et la bride ; et son corps qui chancelle
s’ attache aux crins volans, pour se remettre en selle.
Le monarque des francs, par la jouste affermy,
ne semble pas attaint du fer de l’ ennemy ;
acheve sa carriere ; et fait bondir sur terre
son superbe Aquilon, amoureux de la guerre.
Tous deux d’ une autre lance ayant le bras armé,
reviennent l’ un sur l’ autre, et d’ un oeil enflammé,
Sigismond par la honte, et Clovis par la gloire ;
et d’ un coup mieux assis esperent la victoire.
Le sarde et Sigismond, par un semblable sort,
sont par terre estendus, à ce terrible effort.

Clovis passe, et ressemble un éclair qui foudroye.
Les francs jusques aux cieux jettent un cry de joye.
Le roy fournit sa course, et revient sur ses pas :
puis honteux de combattre un prince mis à bas,
d’ un saut se met à terre, et genereux s’ avance.
Sigismond se levant, réveille sa vaillance.
Tous deux le glaive en main, se martellent de coups.
Le feu jallit sur l’ or : on void sauter les clous.
Sigismond sent desja les tranchantes attaintes ;
et desja void le sang dont ses armes sont teintes.
Il regarde Clotilde ; et le trait de ses yeux
remplit son coeur de honte, et le rend furieux.
Alors de ses deux mains il hausse le fer large ;
et par un double effort, sur Clovis le décharge.
Un cry s’ éleve aux murs, aux tours, de toutes parts,
tesmoin du grand espoir des bourguignons épars ;
comme un bruit surprenant qu’ espand dans son passage
de printanniers oyseaux un tenebreux nuage.
Mais Clovis rompt l’ effet du bras appesanty.
Par le glaive opposé, le coup est rallenty,
qui porte sur l’ épaule une atteinte legere.
Lors ensemble joignant sa force et sa colere,
il perce la cuirasse ; et fait de tous costez
rougir de Sigismond les pas ensanglantez.
La honte, et la douleur, et l’ amour, et la rage,
de mille ardens efforts rallument son courage.

Il appelle à son ayde et le ciel et l’ enfer,
pour trouver sur Clovis un passage à son fer.
Sa fureur l’ ébloüit, à luy-mesme traistresse ;
et dédaigne de l’ art la secourable addresse.
Le seul hazard le guide en son ardent transport.
Clovis se ménageant, se rend maistre du sort.
Il pare, il presse, il pousse, et d’ un coup le renverse,
quand arrive un grand bruit d’ une route diverse.
L’ oeil du peuple attentif s’ y tourne en mesme temps,
et la princesse émeuë, et les deux combattans.
Un guerrier dont l’ orgueil paroist sur son visage,
grand de taille et de mine, et plus grand de courage,
accourt avec sa troupe, aux regards empressez,
la visiere haussée, et les longs bois baissez.
Clovis, dit-il, arreste ; et songe à ta deffense.
Crois-tu desja Clotilde acquise à ta vaillance ?
Alaric que tu vois, vient te la disputer ;
et te monstrer que seul il peut la meriter.
Alors de son coursier il se jette sur terre :
ordonne que soudain sa troupe se resserre ;
et pendant le combat, s’ aille ranger plus loin.
Il baisse la visiere ; et met le glaive au poin ;
puis attaque Clovis d’ une force nouvelle.
Le monarque françois de fureur estincelle,
voyant qu’ on luy ravit un ennemy battu ;
et d’ un juste dépit renforce sa vertu.

Il quitte Sigismond : sur le goth il se lance ;
et luy fait de son fer sentir la violence.
D’ un grand coup il luy fend les armes et le bras :
d’ un autre dans le flanc met la tassette à bas,
tranchant les cloux dorez qui serrent la jointure.
Sigismond se releve, heureux de l’ avanture,
dont luy renaist l’ espoir de voir encor le jour ;
et porte au secourable un secours à son tour.
Mais il veut qu’ à ses coups Alaric donne treve,
et permette en repos que le combat s’ acheve.
Luy dit qu’ il peut en suite attaquer le vainqueur.
Le goth sourd à sa voix, et d’ un injuste coeur,
dit que contre son bras l’ un et l’ autre s’ assemble ;
et qu’ il craint peu le fer de tous les deux ensemble.
Chacun d’ un art confus, et d’ efforts hazardeux,
de deux pare les coups, chacun en combat deux.
Mais du prince et du goth la rage se rend forte ;
et surmontant l’ honneur, sur le franc les emporte.
Clovis combattant l’ un, de l’ autre se deffend.
Sur l’ armet d’ Alaric son fer tombe et le fend.
De leur sang tous les deux ont les armes trempées.
Tous deux sur le roy franc font tomber leurs épées.
Mais son bras se renforce ; et de deux coups divers,
frape, l’ un d’ un estoc, et l’ autre d’ un revers.
Du combat inégal la princesse offensée,
du char saute éperduë ; et d’ une ame empressée,

vient hardie et craintive entre les combattans.
Cessez, cessez, dit-elle. On void en mesme temps
que le goth sans respect, d’ un coeur plein de rudesse,
frape, et commande aux siens qu’ ils prennent la princesse.
Clovis veut la vanger, de courroux s’ échauffant :
se place devant elle ; et du corps la deffend :
puis veut qu’ avec les francs Genobalde s’avance,
pour reprimer des goths la brutale insolence.
Il dit que son bras seul suffit contre les deux ;
et tous deux les attaint de ses coups dangereux.
Les goths vers la princesse accourent pour la prendre.
Genobalde et les siens volent pour la deffendre.
Gondomar pour son frere aussi-tost allarmé,
pousse de ses guerriers l’ escadron animé.
Au secours du roy franc on void venir l’ armée,
mouvant le bois baissé, de vangeance allumée.
La princesse engagée en l’ horrible combat,
pour retarder le choc s’ écrie et se debat.
Un goth veut l’ arrester, d’ une fiere insolence.
Genobalde s’ oppose, et l’ abbat de sa lance.
De toutes parts Clotilde endure cent travaux,
en redoutant le heurt d’ hommes et de chevaux.
Clovis s’ avance aux coups, les écarte, les pare :
de son fer la deffend : mais un choc les separe.
Lors des murs et des tours s’ élevent de grands cris.
Le peuple fuit en foule, et confus et surpris.

On void d’ hommes armez les murailles couvertes.
Desja de la cité les portes sont ouvertes.
Une troupe animée en sort d’ un roide cours.
Alaric, Sigismond, réjoüis du secours,
des francs ne craignent plus la redoutable épée.
Mais une fausse joye a leur ame trompée.
Tandis qu’ un vain espoir en vient chasser la peur,
ils se sentent battus par le secours trompeur.
Sur eux de toutes parts fond une aspre tempeste.
Et le duc et Lisois paroissent à la teste.
Ces guerriers impreveûs qui leur portent l’ effroy,
en coulant par le fleuve avec l’ ordre du roy,
avoient trouvé passage à leurs bandes secretes,
lors que de toutes parts les troupes indiscretes
tenoient l’ oeil curieux au spectacle arresté ;
et s’ estoient emparez des murs de la cité :
de peur qu’ encore un coup quelque ruse traistresse
ne fit dans les prisons renfermer la princesse.
Alors de toutes parts et bourguignons et goths,
sont justement punis de leurs traistres complots ;
ayant creû d’ un seul choc, pleins de rage et d’ envie,
estouffer de Clovis la victoire et la vie.
Les troupes d’ Alaric le soustiennent long-temps.
Les fils de Gondebaut d’ un grand coeur combattans,
retardent des françois la fureur irritée :
mais enfin par Clovis leur valeur est domptée.

Puis il pense à Clotilde ; il revient sur ses pas :
de loin void Amalgar, qui luy soustient le bras,
qui de ce grand peril veut sauver la princesse,
et la tire à l’ écart de la sanglante presse,
de ses justes frayeurs, et des travaux passez,
voulant donner repos à ses membres lassez.
Malgré l’ ayde, elle sent son beau corps qui succombe ;
et sous un chesne épais, sur la terre elle tombe.
Le prince court vers elle, émeû d’ aise et d’ amour :
met un genoüil en terre ; et bénit l’ heureux jour
qui luy rend sa Clotilde, et sa chere conqueste.
Il dépoüille d’ acier et sa dextre et sa teste,
prend sa main adorable, et soudain la pressant
d’ un baiser amoureux, et long et languissant :
enfin je suis heureux : je vous vois, ma princesse,
je vous vois, et non pas vostre image traistresse ;
dit-il : et des enfers les charmes eternels
souffrent que mes baisers ne soient plus criminels.
Ah ! Ma reyne, est-ce vous, ou celle dont la rage
me trompa si long-temps sous vostre belle image ?
Il rebaise ses mains ; il se perd dans ses yeux :
il y boit à longs traits un heur delicieux.
Quels devoirs, répond-elle, et quels soins memorables,
pourront payer jamais vos travaux secourables,
et les coups que pour moy vous avez endurez,
et vostre sang, peut-estre. Ah ! Dit-il, vous pleurez.

Ma princesse, quel mal est digne de vos larmes ?
Je voy teintes de sang et vos mains et vos armes,
reprit-elle en soupirs, d’ un visage blesmy.
Tout ce sang, luy dit-il, n’ est que de l’ ennemy.
Mais il m’ en faut encore, et pousser la deffaite,
puisque vostre vangeance encor n’ est pas parfaite.
J’ ay combattu pour vous les hommes à vos yeux :
et pour vous cette nuit j’ ay combattu les dieux.
Apres un tel assaut, rien ne m’ est indomptable.
Mais j’ en reserve au soir le recit agreable.
Et pour vous j’ ay souffert les fers de Gondebaut,
dit-elle : de la mort j’ ay soustenu l’ assaut,
de mon sang répandu non encore assouvie :
j’ ay combattu le prince à qui je dois la vie :
et quand il m’ a promis le bonheur de vous voir,
encor j’ ay combattu ; puis qu’ avec cet espoir,
mon esprit deffiant a souffert mille craintes,
qu’ il ne me fist parer pour des nopces contraintes.
Vos combas, reprend-il, ont surmonté les miens.
Que de charmes je gouste en vos doux entretiens !
Mais de quitter vos yeux ma vangeance me presse.
Pour achever de vaincre, il faut que je vous laisse.
Il regarde ses chefs autour d’ eux ramassez,
et les chevaux du char, par son ordre avancez.
Qu’ Amalgar et sa troupe accompagnent la reine,
dit-il : que dans le camp seûrement il la meine.

Sur le siege de pourpre il la place à l’ instant ;
et baise avec transport sa main en la quittant.
Elle craint pour le roy, connoissant son audace :
et ne peut redouter le mal qui la menace.
Il monte en mesme temps son coursier indompté ;
et court où le combat est encor disputé.
Cependant de l’ enfer la malice confuse
à regret void Clovis triompher de leur ruse :
vers Auberon depute Astarot le trompeur.
L’ esprit se forme un corps d’ une molle vapeur :
et s’ en fait aussi-tost l’ agreable figure,
les ailes, la souplesse, et l’ habit de Mercure,
dont il a mille fois le visage emprunté,
pour tenir l’ enchanteur sous leurs loix arresté.
Dans le bois il le trouve, où soigneux il essaye
de guerir d’ Albione et la rage et la playe :
où de ses mesmes soins il assiste Yoland,
dont le beau sang se perd, de l’ épaule coulant.
Auberon, que fais-tu ? Laisse-là de ces belles
les blessures, dit-il, plus grandes que mortelles.
Moy-mesme en ce besoin je veux te soulager.
Mais leur plus doux remede, est de les bien vanger.
Quoy ? Tu laisses Clovis maistre de la chrestienne ?
Et sa force aujourd’ huy triomphe de la tienne ?
Dijon est sous ses loix : tout se rend, ou le fuit.
Clotilde est en ses mains : Amalgar la conduit.

Elle va dans le camp, pleine d’ aise et de gloire,
où le prince l’ envoye, en poussant sa victoire.
Ce dessein par ton art doit estre prevenu.
Prens du duc de Melun le visage connu :
et sous cette semblance, enleve la princesse,
où jamais de Clovis le chemin ne s’ addresse.
Dans un antre desert, cache à tous les mortels
sa trop grande beauté, fatale à nos autels.
Mercure prend les soeurs ; dans la Vauge les porte.
Auberon se transforme ; et prend la mine accorte,
et les armes d’ Aurele, et l’ oeil estincellant.
Puis il monte empressé le cheval d’ Yoland.
Sa course attaint le char, d’ une prompte vistesse,
avant que dans le camp arrive la princesse.
Amalgar, luy dit-il d’ un ton remply d’ effroy,
va t-en avec ta troupe au secours de ton roy.
Nostre camp n’ est pas loin : j’ auray soin de la reine.
Son beau teint se ternit d’ une pasleur soudaine.
Alors aux loix du duc les fiers gaulois soumis,
d’ un cours precipité cherchent les ennemis.
Clotilde épand des pleurs à la triste nouvelle.
Le beau char arresté reçoit le feint Aurele.
Aux pieds de la princesse il s’ est desja placé,
pres des chevaux persans, sur un siege avancé.
Des resnes desja maistre, il branle sa houssine.
Aussi-tost, comme on peint la triste Proserpine,

qu’ en Sicile enleva le noir dieu des enfers,
les chevaux et le char s’ élevent dans les airs.
Clotilde est effrayée ; et regarde éperduë
la terre qui paroist de plus large estenduë ;
et le ciel sur sa teste et plus vaste et plus pur,
de qui nulle vapeur ne corrompoit l’ azur.
Elle vole à l’ égal des mobiles nuages :
sous ses pieds void les eaux, les plaines, les bocages,
les monts et les citez, qu’ elle passe à l’ instant :
et d’ un esprit confus dans le doute flotant,
entre des mouvemens de tristesse et de joye,
et craintive et contente en la celeste voye ;
enfin, dit-elle, Aurele, où me conduisez-vous ?
En un lieu, répond-il, pour y voir vostre espoux.
Cependant le grand roy de toutes parts foudroye :
de bourguignons, de goths, par tout jonche sa voye.
Les princes, au besoin faisant ceder leur coeur,
sont à peine échapez à sa juste fureur.
Les morts et les captifs restent seuls dans la plaine.
La troupe de ses chefs triomphant le rameine.
Du casque il se dépoüille : un zephir, à ses voeux,
vient ressuyer son front, et ses flotans cheveux.
De l’ aimable fraischeur il gouste les doux charmes.
Puis ses prompts escuyers luy détachent ses armes.
Il quitte la cuirasse ; et d’ un soin glorieux,
donne à laver le sang du fer victorieux.

Il repasse en son coeur d’ une ville la prise,
le gain d’ une bataille, et Clotilde conquise ;
tant de gloire en peu d’ heure ; et roule en ses projets,
d’ avoir bien-tost la Saône et le Rhône sujets.
Mais que l’ heur est de pres suivy du malheur blesme !
Et que l’ on void souvent, que la victoire mesme,
pompeuse, aux ailes d’ or, au chef orné de fleurs,
ameine apres ses pas les plus vives douleurs !
Ainsi ce grand romain, qui sceût dompter et prendre
le dernier possesseur du trône d’ Alexandre,
triomphoit glorieux des peuples déconfis :
la mort en mesme char triomphoit de son fils.
Le prince dans son coeur s’ élevoit un trophée.
La troupe d’ Amalgar, d’ une course échauffée,
vient paroistre, s’ approche ; et connoissant le roy,
en plaisirs tout à coup sent changer son effroy :
et par un triste sort, bien contraire et bien traistre,
va changer en effroy les plaisirs de son maistre.
Quel sujet te conduit, dit le prince estonné ?
Amalgar, où vas-tu d’ un cours abandonné ?
Pourquoy laisser Clotilde ? Où que me mande-t-elle ?
Je l’ ay, dit-il, laissée en la garde d’ Aurele.
D’ Aurele ? Et tu le vois marchant à mon costé,
dit le prince. Amalgar à l’ abbord transporté,
n’ ayant point veû le duc, le regarde, et se trouble.
Par l’ objet surprenant, son transport se redouble.

Clovis est enflammé d’ une rouge couleur :
et le front du gaulois luy presage un malheur.
Où vas-tu ? D’ où viens-tu ? Dit-il : que fait la reine ?
Amalgar luy répond : Aurele dans la plaine
naguere m’ a donné cette pressante loy,
qu’ avec les miens je vinsse au secours de mon roy :
qu’ il prendroit en mon lieu le soin de la princesse.
Clovis, en redoublant sa crainte et sa tristesse,
ah ! Clotilde est perduë. Aurele en mesme temps
de douleur frape l’ air par ses cris éclatans.
Le roy court aussi-tost, pour en trouver la piste.
Sa bande, apres ses pas, court et muette et triste.
Il presse, il crie, il veut que le simple Amalgar
luy monstre en quelle route il a quitté le char.
Il s’ y rend en peu d’ heure : il observe la trace.
Il la suit, il la perd : il court, il s’ embarrasse :
dans un chemin douteux son esprit se confond.
Alors pour l’ égarer, sort de l’ enfer profond
un demon qui plus loin éleve une poussiere,
afin que le monarque y tourne sa carriere.
Parmy la poudre émeuë, un char paroist roulant.
Le prince plein d’ espoir le suit d’ un cours volant.
Sa joye en mesme temps en courant se réveille.
Le char vole devant, d’ une course pareille.
Il pense, mais en vain, l’ attaindre à tous momens ;
et presse d’ Aquilon les efforts vehemens.

Le char à ses desirs donne une douce amorce :
et de son premier cours semble allentir la force.
Il l’ approche, il le joint, trompé des doux appas ;
puis le void tout à coup éloigné de cent pas.
Comme un lievre leger, dans une vaste plaine,
asseuré de sa force, et de sa longue haleine,
souvent devant les chiens fait voir ses pas plus lents :
puis tout prest d’ estre pris, redouble ses élans ;
et se perdant aux yeux, d’ une plus prompte fuite,
trompe le doux espoir de l’ abboyante suite.
Le prince de sa course animant la roideur,
en pressant du cheval la genereuse ardeur,
de son bonheur souvent gouste ainsi l’ esperance :
et du fier ravisseur medite la vangeance,
quand il sent d’ Aquilon les membres se lassans,
s’ estonnant des efforts de ces vistes persans.
Les chevaux de ses chefs le suivent avec peine :
puis perdent tout à coup et la force et l’ haleine.
Aurele restoit seul : mais son barbe lassé,
fond encore, et sous luy le tient embarrassé.
Enfin le char trompeur entre dans un bocage.
Clovis abandonné, seul dans le fort s’ engage.
Le soir, et l’ ombre noire en ce bois écarté,
ne luy fournissent plus qu’ une foible clarté.
Lors Aquilon succombe ; et sa vigueur derniere
s’ abbat en mesme temps que s’ esteint la lumiere.

Le prince au pied d’ un chesne estendu malheureux,
sans espoir jette en l’ air des soupirs douloureux.
Doncques de moy, dit-il, la fortune se jouë.
Naguere elle m’ a mis au plus haut de sa rouë,
pour me precipiter dans un goufre de maux.
Que me sert mon bonheur ? Quel fruit de mes travaux ?
Helas ! J’ ay tout conquis, et j’ ay perdu ma reine.
Ce n’ est point un mortel, c’ est un dieu qui l’ emmeine,
où de flames brulant pour sa rare beauté,
où d’ un courroux vangeur contre moy transporté,
pour avoir dédaigné ses loix et ses promesses.
Mais j’ apperçois du ciel les embusches traistresses.
Et le seul Jupiter, pour m’ oster mes amours,
avoit des autres dieux emprunté le secours.
Que leur importe à tous si j’ aime une chrestienne,
pourveu que sous leurs loix mon esprit se maintienne ?
Ah ! Je voy la fureur dont il est allumé.
Il aime la princesse, et n’ en peut estre aimé.
M’ ordonnant de quitter les feux que j’ ay pour elle,
il veut par le dépit me la rendre infidelle.
Quels dieux, pour me tromper, vindrent à ses costez ?
Les dieux les plus enclins aux molles voluptez.
Pourquoy, si d’ un hymen il portoit la promesse,
n’ amenoit-il Junon, des nopces la deesse ?
Mais il se cache d’ elle en ses larcins d’ amour.
Il craint sa rude espouse : il craint mesme le jour.

Il m’ incite à trahir mes flames legitimes.
Perdant toute justice, il m’ ordonne des crimes.
Où pourra-t-on trouver l’ équité sous les cieux,
si mesme elle n’ est pas dans le maistre des dieux ?
Vien, Junon, assemblons nostre fureur jalouse.
Ton espoux te trahit, et ravit mon espouse.
Dy moy le lieu du moins où je le puis chercher.
J’ iray, sous quelque corps qu’ il se puisse cacher,
d’ un taureau, d’ un lion, d’ un monstre épouvantable,
arracher à ses feux ma princesse adorable.
Ah ! Ma chere Clotilde, espoir seul de mes jours,
de qui la voix en vain m’ appelle à ton secours,
puisque mon sort cruel m’ y donne tant d’ obstacles,
appelle donc ton Christ, qui fait tant de miracles.
Peut-estre que ce dieu, d’ une vierge enfanté,
vient par tout l’ univers restablir l’ équité ;
et nous rend, si l’ on croit les chants de la sibylle,
le regne de Saturne, innocent et fertile.
Que me sert que le ciel me laisse tout dompter,
si de moy triomphant triomphe Jupiter ?
Tu m’ appelles, Clotilde ; et je ne puis t’ entendre.
Pour toy je puis tout vaincre, et ne puis te deffendre.
ô ! Honte ! Un dieu se change en l’ un de mes sujets.
Devroit-il se couvrir de ces masques abjets ?
Que ne vient-il au moins la prendre à guerre ouverte,
à force contre force, à face découverte ?

Sigismond, Alaric, sont plus vaillans que luy.
Il devoit avec eux me combattre aujourd’ huy.
Ouy, je pouvois aux yeux de celle que j’ adore,
et les vaincre tous deux, et Jupiter encore.
Un dieu n’ oseroit-il combattre contre un roy ?
Et ce n’ est qu’ en fuyant, qu’ il triomphe de moy.
Je suis seul, et sans fer : ma force est abbatuë.
Qu’ attend-il ? Que craint-il ? Qu’ il combatte, ou me tuë.
C’ est pour se mieux cacher, qu’ il a hasté le soir.
Il ne peut me dompter que par mon desespoir.
Mais, Junon, je t’ attens. D’ une commune rage,
vien vanger avec moy nostre commun outrage.
Pour mon pressant malheur, que ton secours est lent !
Ainsi le triste roy, de colere brulant,
dans une horrible nuit, luy-mesme se devore :
et nul rayon d’ espoir ne luit avec l’ aurore.

LIVRE 17

Clovis avoit passé la plus triste des nuits,
abbatu de travaux, de veilles, et d’ ennuis ;
et couché sous des pins, dans un morne silence
voyoit du foible jour l’ insensible naissance.
Il entend Aquilon dans les bois écarté,
qui d’ un hannissement salüoit la clarté,
d’ un pas libre paissant et sans mords et sans bride :
à qui l’ herbe et la nuit, par leur fraischeur humide,
avoient renouvellé l’ haleine et la vigueur.
Le roy, de quelque joye en soulage son coeur.
Il le cherche, et le void dans une large route.
Mais il entend du bruit : il regarde, il écoute.
Il void trembler la feüille : il s’ avance, et surpris
il oit des mots confus, des menaces, des cris ;
puis ces propos distincts : que sert ta resistance ?
Quoy ? Seras-tu long-temps rebelle à ma puissance ?
Demon cruel, répond une plus douce voix,
ne croy pas me soûmettre à tes impures loix.
Clovis s’ émeut, et court d’ une ardente vistesse,
croyant que Jupiter veut forcer sa princesse :
void qu’ à terre et sans casque un guerrier insolent
tient une femme à bas, dont le bras est sanglant :
qu’ il s’ efforce à la vaincre ; et sur sa gorge aimable
d’ un poignard menaçant tient la pointe effroyable.
Est-ce un homme ? Est-ce un dieu ? Dit-il. Mais quoy ? Douter
si dans un tel peril je la dois assister ?
Pour luy donner secours, je porterois la guerre
à toutes les grandeurs du ciel et de la terre.
Aquilon s’ approchoit, quand le roy desarmé,
respirant la vangeance en son coeur enflammé,
jette l’ oeil sur l’ arçon, et void luire sa hache.
Plein de joye il s’ avance, et soudain la détache.
Il court sur le guerrier : son bras adroit et prompt
de la hache en deux parts luy separe le front.
L’ ame sortant du corps, trouve un large passage.
Et le sang répandu couvre ce beau visage.

ô ! Clotilde, dit-il, ô mes cheres amours,
enfin assez à temps je t’ ay donné secours.
Il efface le sang avec un linge humide.
Mais confus, pour Clotilde, il rencontre Alpheïde.
Un triste estonnement succede à son espoir.
Peut-estre un charme encor m’ empesche de la voir,
dit-il. Et si n’ aguere Albione en sa rage
avoit de ma Clotilde emprunté le visage ;
pour abuser mes sens, un dieu peut la changer
sous le déguisement d’ un visage estranger.
Aussi-tost de ses chefs une troupe impreveuë
accourt, et tout à coup se presente à sa veuë.
Et le duc, et Lisois, sont confus et ravis,
et du sanglant spectacle, et de revoir Clovis.
Le monarque occupé de fureurs amoureuses,
et de ses deïtez vaines et fabuleuses,
enfin voyant ses chefs, à l’ esprit plus rassis.
Aurele par ces mots allege ses soucis.
Je sçay que de Montan la bouche est veritable.
Elle m’ avoit predit ce mal inévitable :
mais qu’ enfin de l’ enfer le roy seroit vainqueur :
qu’ une ferme constance armast toûjours son coeur.
Que Clotilde auroit part à la grande victoire :
et qu’ en elle son dieu feroit briller sa gloire.
Cependant Alpheïde à le bras découvert ;
et tasche d’ arrester son beau sang qui se perd.

Lisois enfin l’ estanche, et bande sa blessure.
Et la guerriere ainsi conte son avanture.
Depuis deux jours, dit-elle, ardente je suivois
mon infidelle amant par les champs et les bois.
Je le trouve en ce lieu : je luy dis, ô ! Parjure,
rien ne peut que ta mort reparer mon injure.
Crois-tu m’ avoir ainsi laissée impunément ?
Traistre, je viens icy te rendre ton serment.
Seul trompeur dans la troupe, et moy seule trompée,
faisons finir tous deux sa honte par l’ épée.
Mourons, puisque tous deux, par ta folle fureur,
nous sommes des humains le mépris et l’ horreur.
De trois coups je l’ attaque : il se deffend, il pare.
Tu m’ épargnes, luy dis-je : et moy je te declare
qu’ apres t’ avoir puny, je veux, comme un forfait,
punir aussi sur moy le faux choix que j’ ay fait.
Il faut par nostre sang laver nostre infamie.
Je ne suis plus amante, et suis ton ennemie.
Crains-tu, pour me fraper, d’ estre plus criminel ?
Alors, pour n’ oüir plus un reproche éternel,
de honte, de fureur, et troublé par son crime,
à me porter ses coups il s’ emporte et s’ anime.
Son fer me blesse au bras : il paroist satisfait,
d’ autant plus furieux, qu’ il accroist son forfait.
Et moy, je ne croy pas, luy portant trois blessures,
qu’ il ait assez de sang pour payer mes injures.

J’ abandonne ma vie ; et d’ un dernier effort,
pour le moins, en mourant, je veux donner la mort.
Nos fureurs s’ irritoient, quand ce guerrier arrive,
qui regarde nos coups d’ une veuë attentive.
Enfin il nous separe : et Volcade s’ enfuit,
craignant que l’ incognu, par ses crimes instruit,
ne joignit sa valeur à ma juste colere.
Cependant le soleil touchoit l’ autre hemisphere.
Mon corps alloit tomber dans le sang qu’ il versoit :
mais le guerrier soigneux s’ avance, et le reçoit.
De mes armes soudain sur l’ herbe il me décharge :
et de mon bras sanglant void la blessure large.
De linges et de mousse, avec un prompt secours,
du sang que je perdois il arreste le cours.
Mon sein luy dit mon sexe : et son soin qui s’ augmente,
me découvre aussi-tost son ardeur violente.
Il me vante son rang entre tous les germains :
qu’ Algerion son prince avoit mis en ses mains
et l’ offre et le serment d’ une sainte alliance,
qu’ il portoit de sa part au monarque de France.
Que son coeur sous mes loix est prest à se ranger,
si d’ un feu mutuel je le veux obliger.
Je reparts à ses voeux, que j’ ay sceû reconnoistre
qu’ un feu mouroit bien-tost qu’ un moment faisoit naistre.
Que mon coeur equitable apprendroit par le temps
si le sien avoit place au nombre des constans.

Il me fait cent sermens : mais je demande un terme.
De la nuit cependant le voile nous enferme.
Mon corps et foible et las à besoin de repos.
Enfin à ma priere il finit ses propos.
Par respect il s’ écarte. Alors dans le lieu sombre
loin de luy je m’ écoule à la faveur de l’ ombre.
Durant la nuit obscure il m’ a cherchée en vain,
sondant chaque buisson des pieds et de la main.
Mais par un long soupir, je me trahis moy-mesme.
Il l’ entend : il accourt d’ une vistesse extréme.
Puis l’ aurore chassant la tenebreuse horreur,
son amour à ma veuë est devenu fureur.
Soudain à force ouverte à me vaincre il essaye.
Nos violents efforts ont fait rouvrir ma playe.
Et j’ allois, sans mon roy conduit par mon bon-heur,
perdre avecque mon sang, et la vie et l’ honneur.
Tous admirent le prince, et la vangeance heureuse,
et les maux qu’ a soufferts son ame genereuse.
Il doute en quelle part il doit tourner ses pas :
et par les soins du duc, fait sur l’ herbe un repas.
Aussi-tost, pour sortir des terres peu hantées,
il prend du guerrier mort les armes argentées.
Un passant void le corps sur le sable couché,
de qui le chef hideux en deux parts est tranché.
Il connoist ses habits. Ah ! Deplorable maistre,
dit-il, jettant des cris : qui seroit donc le traistre,

l’ infame, le bourreau, le meurtrier inhumain,
qui trempa dans ton sang son execrable main ?
Alors levant les yeux, il void que le monarque
endossoit à l’ écart les armes qu’ il remarque.
Ah ! Le voila, dit-il d’ une effroyable voix,
l’ assassin d’ Agyric : puis s’ enfuit dans le bois.
En peu d’ heure il retourne. Une brigade armée
accompagne ses pas, de vangeance enflammée,
qui vient fondre sur luy, pour vanger cette mort.
Clovis monte Aquilon, pour repousser l’ effort.
Genobalde, Lisois, Ulde, Arderic, Aurele,
souffrent le premier choc, et fermes dans la selle,
aux guerriers opposez font vuider les arçons,
et renversent l’ orgueil des plus rudes saxons.
Clovis, le fer en main, aux plus vaillans s’ attache :
à son glaive rompu fait succeder sa hache :
abbat armes et bras ; et fait de tous costez
fremir l’ oeil des saxons de ses coups redoutez.
Quatre dé-ja sanglans s’ écartent de la presse.
Le monarque s’ anime, et les poursuit sans cesse.
Les autres, par les francs battus de toutes parts,
prennent pour leur salut l’ exemple des fuyards.
Clovis aspre au combat, en suivant la déroute,
arrive avec ses chefs dans une large route,
où paroist sur un char par six chevaux conduit,
le fier Algerion, dont la grandeur reluit

dans le pompeux amas de sa suite royale.
Sa fille prés de luy mille charmes estale,
et répand alentour ses regards éclatans.
Le prince void Clovis, s’ écrie en mesme temps,
surpris à son abbord par les armes qu’ il porte,
quelle rage, Agyric, quelle ardeur te transporte ?
Pourquoy fraper les miens ? Quel crime ont-ils commis ?
Clovis alors s’ arreste ; et d’ un oeil plus remis
regarde et le monarque, et la belle princesse :
void que c’ est la beauté dont Venus la deesse
la nuit luy fit present par le choix de ses dieux.
Et pendant que sur elle il attache ses yeux,
le roy germain poursuit : differe ton voyage.
Clovis guidé du ciel marche dans ce bocage.
Nos prestres par nos dieux en ont receû l’ advis.
Le roy se découvrant, je suis, dit-il, Clovis.
D’ Agyric tu ne vois que la dépoüille infame,
surpris dans un forfait en forçant une dame.
Quoy ? Violer les droits dont les rois sont jaloux ?
Quoy ? Mon ambassadeur, dit le prince en courroux,
massacré, dépoüillé ? Quel mépris, quelle injure ?
N’ accuse, dit Clovis, que son ardeur impure.
Il pretendoit cacher son crime dans ce bois.
Je sçay des nations et le droit et les loix.
Il est coupable seul : modere ton courage.
Tout guerrier doit vanger un si cruel outrage.

Ta rencontre m’ émeut et de joye et d’ horreur.
J’ ay l’ espoir d’ une part, de l’ autre, la fureur,
répond le roy saxon : car mes dieux équitables,
en t’ offrant à mes yeux se monstrent veritables.
Et je dois consentir à l’ heur qu’ ils m’ ont promis,
si joignant nostre sang nous devenons amis.
Mais je ne sçay, Clovis, quel mal-heur me presage
de te voir revestu d’ un funeste équipage :
et de voir qu’ un des miens, te portant un accord,
ait trouvé dans tes mains et la guerre et la mort.
Toutefois je soûmets aux volontez celestes
toutes vaines terreurs, tous presages funestes.
Et si tu veux du monde estre le plus puissant,
meriter des autels, en les restablissant,
il faut unir nos coeurs, il faut unir nos armes.
Donc si de la beauté tu cheris les doux charmes,
je t’ ameine. à ces mots Clovis l’ interrompant,
toûjours dans son ennuy ses pensers occupant,
et pour n’ y joindre pas l’ incivile rudesse
de faire un fier refus de la belle princesse,
tu dois douter, dit-il, du bien qui t’ est promis.
Garde toy de ces dieux, traistres plustost qu’ amis.
Ils m’ ont promis des biens, et m’ ont fait un outrage.
Du voeu de les servir mon ame se dégage.
Et s’ ils peuvent encor regner sur les mortels,
ils pourront bien sans moy restablir leurs autels.

Qu’ ils rendent en mes mains celle qu’ ils m’ ont ravie.
Sinon je voüe à Christ mon empire et ma vie.
Hé ! Quoy ? Dit le saxon de colere animé,
est-ce là ce Clovis, ce roy si renommé ?
Un impie, un ingrat aux puissances supremes,
osant contre nos dieux vomir tant de blasphemes ?
Leur foudre éclatera sur ton chef mal-heureux :
et nos bras cependant te combattront pour eux.
Saxons, vangez nos dieux que sa fureur offense ;
et le sang d’ Agyric, qui demande vangeance.
Soudain de toutes parts ils heurtent les françois.
Clovis, et Genobalde, et le duc, et Lisois,
et le prince Arderic, et leur suite vaillante,
soûtiennent les efforts de leur ardeur boüillante.
Aurele plein de joye, et benissant les cieux,
de voir son cher monarque aigry contre ses dieux,
et combattant un roy qui s’ arme en leur deffense,
d’ un saint zele animé renforce sa vaillance.
De la valeur des francs le saxon estonné,
void de corps terrassez son char environné.
D’ une lance brisée un tronçon qui s’ éclate,
de la princesse attaint la dextre delicate.
Elle jette un long cry, causé par la douleur.
La peur oste à son teint sa vermeille couleur.
Elle pleure, elle craint parmy le bruit des armes :
et son beau sang l’ estonne, et redouble ses larmes,

tel que sur de l’ albatre est un rouge coral.
Le roy la trouble encore, en craignant pour son mal :
et pour ravir aux coups la princesse timide,
veut que le prompt cocher lasche aux chevaux la bride.
Ainsi fuyoit jadis sur le grand char de Mars,
quand elle eut de la guerre éprouvé les hazards,
la belle Cytherée et sanglante et honteuse,
si l’ on en croit les chants de la Grece menteuse.
Quand le fils de Tydée, ardent, audacieux,
d’ une dextre mortelle osa blesser les dieux ;
et guidé de Pallas, qui poussoit son audace,
fit detester la guerre au dieu mesme de Thrace.
Le char soudain s’ écarte, et s’ échape aux regards.
Les saxons par les francs battus de toutes parts,
ne voyant plus leur prince, et courant à sa suite,
couvrent de ce pretexte une honteuse fuite.
Le monarque vainqueur, en ménageant le temps,
laisse reprendre haleine aux chevaux haletans.
Arderic, et Lisois, et le duc se separent :
et suivant l’ ennemy, dans la forest s’ égarent.
Aurele dans les forts, apres cent vains destours,
seul et triste, du ciel implore le secours.
Il perd le doux espoir de rejoindre son maistre ;
de son cheval lassé descend, le laisse paistre ;
et sur l’ herbe couché prés du bord d’ un ruisseau,
soulage sa chaleur dans la fraischeur de l’ eau.

C’ est donc ainsi, dit-il, que dans la vie humaine
succedent tour à tour et la joye et la peine ;
de peur que le mortel, dans un sort trop égal,
ne soit trop fier du bien, ny trop dompté du mal.
Quel heur estoit n’ aguere à mon heur comparable,
lors que j’ ay vû mon roy dans sa fureur aimable ;
et contre ses faux dieux son grand coeur irrité,
presque toucher le port que j’ ay tant souhaitté ?
Toûjours l’ enfer s’ oppose au zele dont je brule.
Quand de moy l’ heur s’ approche, un malheur m’ en recule.
Alors il oyt un bruit parmy des alisiers.
Soudain tournant la teste, il void quatre guerriers,
dont chacun porte en croupe une dame charmante,
et presse du cheval la course diligente.
D’ une vive surprise il se sent émouvoir,
voyant ce que ses yeux n’ esperoient plus revoir,
l’ admirable beauté que sa memoire adore,
que la mort luy ravit sur les bords du Bosphore.
Ce bon-heur impreveû luy trouble tous les sens.
Son coeur est trop sensible à ces assauts puissans.
L’ estonnement l’ abbat, mais l’ espoir le réveille.
Ah ! Dit-il, Agilane, ah ! Divine merveille,
serois-tu donc vivante ? En ses ardens transports
il se leve : au coursier met en bouche le mords.
Il le monte ; il le pousse ; il court suivant leur voye,
et confus et content dans le trouble et la joye.

Il les void loin de luy galopans dans le bois.
Les arbres à ses yeux les couvrent quelquefois.
Tantost il les découvre éloignez dans la plaine :
puis un vallon les cache, et redouble sa peine.
Il marche sur leurs pas : il pense les revoir :
il en perd à l’ instant et la veuë et l’ espoir.
Dans un bois il les cherche, et n’ en void nulle trace.
En des sentiers trompeurs il court, il s’ embarrasse.
Son cheval perd enfin l’ haleine et la vigueur.
Le duc se jette à terre, abbatu de langueur.
Insensé, que fais-tu dans cette forest sombre,
dit-il : pauvre abusé, tu cours apres une ombre.
Quoy ? Ma belle Agilane auroit quitté les cieux,
pour revivre sur terre, et passer en ces lieux ?
Un demon m’ a trompé : le cruel et le traistre
m’ a, par ce beau fantosme, écarté de mon maistre,
voyant que la colere agitoit ses esprits,
et dé-ja pour ses dieux luy donnoit du mespris.
Belle ame qui sous toy vois luire les étoiles,
qui vois briller ton dieu sans ombres et sans voiles,
souffres-tu que l’ enfer se serve ainsi de toy,
pour tromper ton espoux, et pour nuire à mon roy ?
Tu triomphes là haut prés du dieu que j’ adore ;
ayde ceux icy bas qui combattent encore.
Joins tes voeux pour Clovis, prest à quitter ses dieux,
pour luy donner la foy, qui t’ a donné les cieux.

ô ! Christ, qui sur les francs dois estendre ta gloire,
souffres-tu que sur nous l’en ferait la victoire ?
Peux-tu voir que les tiens soient soûmis à sa loy ?
Il nous ravit Clotilde : il m’ arrache à mon roy.
Pour rejoindre ses pas, donne aux miens une addresse.
Seigneur, rends moy mon prince, et rends luy sa princesse.
Le malheureux Aurele ainsi parloit aux cieux,
las de veilles, de maux, et de soins ennuyeux.
D’ un violent sommeil la puissance invincible
s’ empare de ses yeux par son charme insensible,
pour reparer sa force, et soustenir son coeur,
qui doit de plus grands maux estre encore vainqueur.

LIVRE 18

Cependant les demons, dont la rage indomptée
void que du grand Clovis l’ ame est trop irritée
contre ses dieux trompeurs, chimeres des enfers,
et que rien ne peut plus l’ arrester dans leurs fers ;
au camp victorieux, sous differens visages,
viennent des plus grands chefs émouvoir les courages :
blasment l’ amour du roy par des murmures sourds :
puis osent éclater par de libres discours.
L’ un du prince Arderic prend la guerriere mine,
pour corrompre les coeurs des troupes d’ Agrippine :

l’ autre, pour ébranler les gendarmes françois,
prend l’ air noble et charmant du valeureux Lisois.
Quelle honte ! Dit-il, que pour une chrestienne,
il abandonne ainsi nostre proye et la sienne ?
Voyez que pour la suivre, il fuit les ennemis,
que nous avons vaincus, mais qu’ il n’ a pas soûmis :
et qui par son absence enflez de vaine gloire,
de son éloignement feront une victoire.
Voyez qu’ en la suivant il fuit mesme nos dieux,
qui l’ ont de deux grands rois rendu victorieux.
S’ il faut, pour l’ en punir, que leur colere éclate,
qu’ elle n’ éclate au moins que sur sa teste ingrate.
Son amour à leur gloire est trop injurieux.
Quittons, quittons un roy, qui veut quitter nos dieux.
Avant que de son sang nous voyons en sa place
des enfans engendrez d’ une chrestienne race,
qu’ un prince amy des dieux soit mis sur le pavois.
L’ orgueilleux Cloderic oyt ces mutines voix.
Soudain le sang royal qui s’ émeut dans ses veines,
luy fait prendre l’ appast de ces paroles vaines.
Un doux espoir le flate, et l’ incite à flater
ceux par qui sur le trône il espere monter.
Les uns sont ébranlez par ces discours rebelles.
Les autres moins legers à leur roy sont fidelles.
L’ un s’ émeut, l’ autre tient ses pensers plus couverts :
tout le camp se partage en sentimens divers.

Comme lors que la mer contre le Rhein rebrousse ;
par ses élans reglez sans cesse le repousse ;
et malgré son dépit s’ irritant sans repos,
veut que contre sa source il revolte ses flots ;
le fleuve sur son chef laisse passer les ondes ;
et gardant le lit pur de ses arenes blondes,
coule sans s’ émouvoir sous l’ effort ennemy :
puis d’ un paisible cours, en luy mesme affermy,
purge en peu de momens ses eaux douces et claires
du meslange écumeux de ces vagues ameres,
les rechasse vainqueur, les pousse, et les confond
parmy les vastes flots de l’ empire profond.
Ainsi malgré l’ effort de la ruse infernale,
la triomphante armée à Clovis est loyale,
resiste à Cloderic, de qui l’ espoir trompeur
s’ enflamme, puis s’ esteint, et s’ exhale en vapeur.
Et contre les demons, ennemis invisibles,
tous d’ un commun accord se monstrent invincibles.
Montan void de l’ enfer les complots insolens :
et voulant raffermir les courages branlans,
et par un saint secours trancher la noire trame,
dans le milieu du camp fait briller l’ oriflame.
Soudain l’ enfer se taist, et devient sans pouvoir :
et les coeurs agitez rentrent dans leur devoir.
Le trouble estoit calmé ; quand Genobalde arrive.
Chacun à son discours tient l’ oreille attentive.

Il expose son ordre, et leur donne la loy,
que tous sous Arbogaste aillent joindre leur roy.
Il leur donne Arembert et Berulfe pour guides.
Pour arrester le cours des bourguignons perfides,
veut que Zaban maintienne, avec mille gaulois,
et la Saone et Dijon sous leurs nouvelles loix.
Qu’ Albert suive les gots jusqu’ aux bords de la Loire,
pour soustenir l’ honneur de l’ heureuse victoire.
Il se reserve un choix de six mille guerriers,
et du prince bressan les vaillans chevaliers,
dont il va de Bourgongne achever la conqueste.
Chacun pour le depart de tous costez s’ appreste.
Tous s’ estiment heureux : chacun avec plaisir
suit ses ordres divers d’ un semblable desir.
Albert contre les gots à marcher se prepare :
et des murs de Dijon Zaban dé-ja s’ empare.
Le brave Genobalde, et le roy des bressans,
tesmoignent pour partir les soins les plus pressans,
pour suivre sans delay les pas des jeunes princes,
et mettre sous le joug les tremblantes provinces.
L’ ardant Godegisille y pretend une part :
et d’ un brûlant desir, fait haster le depart,
pour voir bien-tost des francs les forces occupées
à remettre en ses mains ses terres usurpées.
D’ autre-part Arbogaste actif de toutes parts
ramasse dans un champ les escadrons espars,

range les bataillons, les anime, les louë,
cependant qu’ aux drapeaux l’ air se mesle et se jouë :
fait filer le bagage ; et languit en son coeur
du desir de haster sa pesante lenteur.
Enfin l’ armée est preste : et rien ne la retarde.
Arembert et Berulfe en meinent l’ avangarde :
et dé-ja font marcher sur les traces du roy
les troupes dont le bruit par tout seme l’ effroy.
Cependant Auberon, de qui l’ ame irritée
et de honte et de rage est sans cesse agitée,
par un esprit fecond en projets furieux,
veut priver de guerriers le roy victorieux.
Il meine dans les bois une infernale escorte ;
prend Aurele dormant, et dans les airs l’ emporte,
soustenu de demons, dans un nuage épais,
où de son dur sommeil rien ne trouble la paix :
d’ un mouvement si doux, de peur qu’ il ne s’ éveille,
que mesme nul zephir ne soufle à son oreille :
l’ enferme en son palais, dans un affreux sejour
où n’ éclaira jamais le bel astre du jour.
Ah ! Je le tiens, dit-il, cet ennemy, ce traistre,
ce secret confident des amours de son maistre,
ce perfide à nos dieux, cet autheur du refus
dont le sensible affront me rendit si confus.
Maintenant la fortune à mon desir est prompte,
pour vanger sur Clovis et nos dieux et ma honte.

Luy mesme en lieux divers il divise les siens :
et le reste bien-tost sera dans mes liens.
Sur luy je feray fondre une telle tempeste,
que rien de mon pouvoir ne sauvera sa teste,
quand dépourveû de tout, de cent peuples surpris,
il verra si mon coeur sceût punir ses mespris.
Il veut en mesme temps que la belle Myrrhine,
instruite des leçons de sa noire doctrine,
attire dans son piege Arderic et Lisois.
Elle court, et les trouve égarez dans le bois.
Magnanimes guerriers, dit-elle toute en larmes,
si jamais la pitié regna parmy les armes,
secourez de vos soins la princesse Yoland.
Du desir de la voir Lisois dé-ja brulant,
sent son coeur s’ émouvoir, et veut qu’ elle l’ addresse
en quelque lieu du monde où souffre sa princesse.
Myrrhine les conduit dans la sombre épaisseur,
où paroist à leurs yeux Yoland et sa soeur,
pleines de leur sang propre, et sur l’ herbe couchées.
Des genereux guerriers les ames sont touchées
du surprenant spectacle et doux et douloureux.
Que je suis, dit Lisois, heureux et malheureux !
ô ! Veuë aimable et triste ! ô sensibles blessures !
Que ne m’ est-il permis de vanger vos injures ?
Lisois, dit Yoland, cesse de t’ affliger.
Le sang est arresté : le mal est sans danger.

Seulement, pour flater la honte de ma fuite,
j’ accepte, si tu veux, tes soins et ta conduite.
Elle leve son corps, animant sa pasleur :
et son ébranlement réveille sa douleur.
Le secourable amant de son bras la soulage.
Arderic pour sa soeur à mesme soin s’ engage.
Et dé-ja prenant part à sa douce langueur,
dans cet appast aimable empoisonne son coeur.
Alors sur les chevaux on les porte avec peine :
et tous suivent la route où Myrrhine les meine.
Ils marchent vers la Vauge : et sur la fin du jour
apperçoivent les tours du dangereux sejour,
où le prince enchanteur les comble de caresses,
et de feintes douceurs soulage leurs tristesses.
Il embrasse Arderic : dit qu’ il cognoist son rang ?
Que d’ une mesme source ils ont puisé leur sang :
et prompt en ses projets, aussi-tost dans son ame
en fait le premier fil d’ une puissante trame.
Le duc dormoit encor, dont soudain tous les sens
se réveillent au bruit des chevaux hannissans.
Et malgré son grand coeur, il s’ émeut, et frissonne,
voyant de toutes parts l’ horreur qui l’ environne.
Un estroit soupirail, de son cachot obscur
entrouvroit et la voute et l’ effroyable mur ;
et de peur d’ adoucir cette prison barbare,
luy prestoit tristement une lumiere avare.

Suis-je éveillé, dit-il ? Suis-je vif ? Suis-je mort ?
Quel est donc ce lieu sombre où m’ a placé le sort ?
Mais que dis-je du sort ? Quoy ? Ma bouche peu sage
des aveugles gentils parle encor le langage ?
Rien sans toy ne se fait, arbitre des humains.
Je veux ce que tu veux : ma vie est en tes mains.
Mets moy dans un abysme, au fonds de l’ enfer mesme,
pourveû que dans l’ enfer je te loüe et je t’ aime.
Par tout tu me nourris : par tout tu me soustiens :
ta presence est par tout : et tu donnes aux tiens
dans les plus tristes lieux les plus riches couronnes.
Par tout tu me remplis : par tout tu m’ environnes.
Alors il sent un calme ; et savoure un plaisir
ou ne pouvoit jamais aspirer son desir.
Son ame éprouve un goust de la celeste gloire.
Puis il entend la voix qu’ adore sa memoire.
Chevalier de Jesus, courage, cher espoux.
Voy que le juste ciel, de son honneur jaloux,
en dépit de l’ enfer, et de sa noire envie,
veut consoler ton ame, et garantir ta vie.
Le duc sortant d’ un bien qui surpasse les sens,
d’ un sensible plaisir sent les charmes puissans.
Il tourne ses regards vers l’ estroite ouverture :
void sa belle Agilane en une clarté pure,
dont la main fait descendre un vaisseau precieux,
et luy donne un manger rare et delicieux.

Le ciel, dit-elle, est juste, et par ma main t’ assiste.
C’ est luy qui te nourrit en ta demeure triste.
Alors ce doux objet se dérobe à ses yeux.
Chere espouse, dit-il, qui revoles aux cieux,
fay moy revoir encor ton celeste visage.
Mais elle fuit, pareille à quelque vaine image
qu’ un agreable songe a fait voir au penser,
et qu’ un fascheux réveil vient soudain effacer.
ô ! Seigneur, reprit-il, ô ! Seul en qui j’ espere,
pouvois-tu m’ assister par une main plus chere ?
De combien les plaisirs dont tu remplis mon coeur,
de mes plus grands ennuis passent-ils la rigueur ?
Quoy ? Seigneur, me donner des graces singulieres ?
Dans de si noirs cachots, de si douces lumieres ?
Me nourrir, me combler de ces rares bien-faits,
ou ne pouvoient encore attaindre mes souhaits ?
Il gouste avec respect cette manne celeste :
mais il savoure mieux l’ image qui luy reste
des transports ravissans que son ame a goutez ;
et les charmans rayons des divines clartez :
et dans l’ affreuse horreur d’ une prison profonde,
il se croit dans le rang des plus heureux du monde.
Arderic et Lisois, dans ce traistre sejour,
ne se sentoient liez que des noeuds de l’ amour.
Lisois sert Yoland : Arderic s’ abandonne
à bruler dans le feu des beaux yeux d’ Albione.

Sans cesse il l’ accompagne : elle accepte ses voeux.
Sa blessure à sa honte est un remede heureux ;
qui luy sert d’ un pretexte, et luy preste une addresse,
pour couvrir et son fruit, et sa longue tristesse.
Volcade qui la cherche, et fuit ses premiers feux,
en mesme temps arrive en ce lieu dangereux :
et taché du beau sang qui noircit sa memoire,
vient se soüiller encor d’ une tache plus noire.
Oubliant Alpheïde, et sa troupe, et son roy,
son ame de l’ honneur n’ écoute plus la loy.
Il n’ a plus ny desirs, ny raisons legitimes,
d’ un crime incessamment tombant en nouveaux crimes.
Mais l’ amour de Lisois, ce guerrier si parfait,
semble par son exemple anoblir son forfait :
et pour rendre le calme à son ame confuse,
il croit que de tout mal l’ amour est une excuse.
Il vit prés d’ Albione : il tasche à l’ alleger :
et de son prince mesme il s’ offre à la vanger.
Par un flateur espoir la princesse l’ engage ;
et luy promet sa foy, pour le prix de sa rage.
Yoland d’ autre-part, en un lieu sans tesmoins,
à son brave guerrier, dit qu’ elle aime ses soins ;
qu’ elle n’ est pas ingrate ; et feint avec prudence
qu’ elle brule d’ amour, en brulant de vangeance.
Elle roule en son coeur des projets furieux :
et pour les faire éclore, elle adoucit ses yeux,

et les sons élevez de sa parole altiere,
et l’ ordinaire orgueil de sa démarche fiere.
Tes sermens, luy dit-elle, amant trop dangereux,
sont trop forts pour ton coeur foiblement amoureux,
qui ne m’ offre sur luy qu’ un honteux avantage,
puis qu’ un foible respect avec moy le partage.
Ma beauté, mon amour, ne sont pas d’ un grand prix,
si tu n’ as pas pour eux tout le reste à mespris.
Considere mes yeux, et l’ ardeur de ta flame.
Voy, pour un faux honneur qui domine en ton ame,
que ta flame et mes yeux sont dignes de pitié,
qui n’ ont peû de ton coeur gagner que la moitié.
Lisois, mets tes desirs dans la juste balance.
Pese lequel des deux à le plus de puissance,
ou celuy de servir le prince des françois,
ou celuy d’ estre aimé de celle que tu vois.
Je te donne à choisir : songe quelle est ta gloire,
que de ton choix dépende une telle victoire.
J’ estime un faux amant pire qu’ un ennemy ;
et ne veux point d’ un coeur ou je regne à demy.
Alors par un regard qui prie et qui commande,
elle assiege Lisois, et soustient sa demande.
Le guerrier est confus dans ce traistre bon-heur,
voyant qu’ une injustice en destruit tout l’ honneur :
qu’ à ses voeux la fortune est flateuse et cruelle.
Puis il répond ainsi, d’ un coeur sage et fidelle.

Vous m’ imposez, dit-il, une trop dure loy.
Dois-je pour vous servir, abandonner mon roy ?
Puis-je pas accorder son service et le vostre,
si mon honneur s’ accorde à servir l’ un et l’ autre ?
Mais je puis aussi peu vous servir sans honneur,
comme il n’ est pas en moy de vous aimer sans coeur.
Voulez vous que de l’ un sans l’ autre je dispose,
si l’ honneur et le coeur sont une mesme chose.
Qui peut perdre l’ honneur, au gré de ses souhaits,
ne peut donner le coeur, car il n’ en eut jamais.
Voudriez vous pour amant un rebelle à son maistre,
taché des noms honteux et d’ ingrat et de traistre ?
Et si j’ estois jamais infidelle à mon roy,
quelle fidelité pretendriez vous de moy ?
Vous vous trompez vous mesme, en éprouvant ma flame.
Vous éprouvez plustost la vertu de mon ame.
Vostre langue s’ abuse, et dément vostre coeur.
Esprouvez mon amour, et non pas mon honneur.
Yoland fait paroistre une fureur traistresse ;
et s’ armant d’ un regard de colere et d’ addresse,
perfide à moy, dit-elle, et fidele à ton roy,
m’ engageant à t’ aimer, qu’ as-tu voulu de moy ?
Ton ame contre moy pour luy seul affermie,
veut triompher de moy, qui suis son ennemie ?
Son fer faillit deux fois à me priver du jour :
pour luy, tu veux encor me vaincre par l’ amour ?

Veux-tu qu’ en sa puissance encore il me retienne,
en feignant que ton coeur veut vivre dans la mienne ?
Et n’ es-tu pas content des maux que j’ ay soufferts,
captive en ton palais dans tes indignes fers ?
Peut-estre tu conçois une esperance vaine,
en gagnant mon amour, de surmonter ma haine ?
Contente toy, Lisois, d’ avoir gagné mon coeur.
Ne croy pas de ma haine estre jamais vainqueur.
Les faveurs de ton prince ont pour toy trop de charmes.
Pour les vaincre, mes yeux sont de trop foibles armes.
Qu’ esperes-tu de luy, qu’ un rang soumis et vain ?
Tu peux prendre avec moy le rang de souverain ;
et t’ affranchir des noms d’ ingrat et de rebelle.
Car qui n’ est point sujet, ne peut estre infidelle.
Lisois sembloit dé-ja par ces mots abbatu :
mais il répond ainsi, ranimant sa vertu.
Je n’ aime rien que vous : rien que vous, ma princesse,
ne me peut ébranler, menace, ny promesse.
Du doux trait de vos yeux je me sens enflammer ;
et du flateur espoir que vous daigniez m’ aimer.
Mais je ne dois gagner maistresse ny province,
aux despens des sermens que j’ ay faits à mon prince.
J’ ay pour vous un amour tout pur et tout parfait.
Quoy ? Voulez vous le voir soüillé par un forfait ?
Que je perde l’ honneur ? Que mon amour l’ opprime ?
Ah ! Laissez moy l’ honneur, pour vous aimer sans crime.

Yoland perd l’ espoir en ce cruel moment ;
irrite ses regards contre son sage amant :
et par son faux amour le voyant indomptable,
tourne sa fureur feinte, en fureur veritable.
Quoy ! Dit-elle, trompeur, lasche, indigne du jour,
pour un prix si leger, refuser mon amour ?
Puis-je souffrir ma honte, et cette basse estime
de croire qu’ Yoland ne vaille pas un crime ?
Tu crois impunément m’ outrer de tes mespris.
Mais puisque de fureur tu troubles mes esprits,
il faut, pour m’ alleger, que de rage tu meures
dans l’ effroyable horreur des plus noires demeures.
Elle frape la terre, et murmure trois fois.
Un tourbillon fumeux envelope Lisois,
qui sent, malgré sa force, une force invisible,
qui le leve, et l’ emporte en un sejour horrible,
où nul humain secours, amy des innocens,
ne peut oüir le son de ses tristes accens.

LIVRE 19

Des puissances du nord l’ effroyable tempeste
contre le roy des francs de toutes parts s’ appreste.
Auberon en secret forme ses trahisons.
Il tient dé-ja deux chefs dans ses noires prisons ;
et du prince Arderic il va corrompre l’ ame,
joignant l’ espoir d’ un sceptre à sa naissante flame.
Mon esprit, luy dit-il, a balancé long-temps,
admirant de Clovis les exploits éclatans,
pour m’ unir avec luy d’ une ferme alliance,
et joindre mon estat à celuy de la France :

preferant à mon regne un soin religieux,
pour estendre par luy le culte de nos dieux.
Mais je voy que luy mesme ingrat les abandonne :
qu’ il aime une chrestienne, et flestrit sa couronne :
que son camp contre luy commence à s’ animer :
qu’ un orage terrible est prest à se former :
et que les francs honteux que pour d’ indignes charmes
il laisse rallentir le bon-heur de leurs armes,
elevent contre luy leurs genereuses voix,
veulent que Cloderic soit mis sur le pavois,
et vont à vostre sang accorder leur empire,
pourveu qu’ à leur dessein ma puissance conspire.
Je dois bien seconder une si juste ardeur,
pour maintenir des francs le nom et la grandeur.
De mes filles, je veux faire un double hymenée.
Au prince Cloderic je destine l’ aisnée :
et je vay l’ élever au trône de Clovis,
en luy prestant mes soins, mes forces, et mes advis.
Et sçachant ton amour, je l’ agrée, et te donne
la fertile Austrasie, et ma chere Albione.
Arderic à ces mots ressent mille plaisirs,
goustant le double honneur qui flate ses desirs :
reçoit avec respect les biens qu’ il luy presente ;
puis l’ écoute, d’ une ame et soumise et contente.
Va trouver Cloderic, dit le traistre enchanteur.
Dy luy, qu’ unis de sang, de puissance, et de coeur,

nous devons des françois ayder la juste audace,
qui se veulent choisir un roy de nostre race.
Qu’ il sçache mes desseins, et suive mes leçons.
J’ uniray ma puissance à celle des saxons.
Clovis tient loin de luy ses troupes divisées.
Celles qu’ il se reserve, à vaincre sont aisées.
Il faut que vos guerriers, dont il fait son appuy,
au plus fort du combat se tournent contre luy :
joignant à ce dessein les marses, les bructeres,
qui pour ne se voir plus ou serfs, ou tributaires,
trouveront ce temps propre à vanger leur mal-heur ;
et pourront sur le champ opprimer sa valeur.
Il faut que son grand coeur sous nos forces succombe.
J’ éleve à Cloderic un trône sur sa tombe :
et le vieux Sigisbert, languissant de ses coups,
de voir regner son fils ne sera pas jaloux.
Les valeureux saxons, contens de leur vangeance,
nous laisseront le Rhein, pour bornes de la France.
Tu dois, pour ce projet, réveiller tes esprits,
dont ma fille et mes biens seront le juste prix.
Le prince avec plaisir oyt ces raisons plausibles :
dé-ja se croit vainqueur des françois invincibles :
à sa belle princesse il conte ses secrets.
L’ espoir en ce depart adoucit ses regrets.
Il brule, il court, il vole, en quittant Albione.
Il pense à Cloderic porter une couronne.

La princesse en son coeur dédaigne son amour :
mais sa playe, et son fruit qui croist de jour en jour,
la rendent inhabile aux travaux de la guerre.
Aux lieux les plus secrets sa honte la resserre.
Son corps souffre deux maux, par un double mal-heur :
et son dépit amer en aigrit la douleur.
Dans un temple enrichy de colonnes pompeuses,
Auberon fait ses voeux aux deïtez trompeuses :
immole à leurs autels cent taureaux mugissans :
fait monter à la voute un nuage d’ encens ;
et croit, par les projets qui flatent son courage,
que le ciel va se plaire à seconder sa rage.
La cruelle Yoland, ardente à se vanger,
est active, ne craint ny travail ny danger,
prend les soins de la guerre ; et de bandes vaillantes
fait le solide appuy de ses fureurs boüillantes.
Elle part du palais ; et dans tous ces climas,
des plus hardis guerriers fait un puissant amas.
Les troupes des citez de la Vauge voisines,
meslent dé-ja leur force aux brigades messines.
Le brave Sisenand, renommé par ses faits,
conduit ceux de la Vauge, et Bouzon ceux de Mets
le robuste Aribert à son secours ameine
mille archers qui de Toul habitent le domaine.
Gripon, dés sa jeunesse instruit dans les combats,
commande un puissant corps de trois mille soldats,

que Treves fit sortir de ses portes antiques,
armez de corcelets, et de tremblantes piques.
Sigivalde en conduit deux mille adroits et forts,
que le Sar tournoyant vid naistre sur ses bords.
Les troupes dans Nancy par Arnulfe levées,
aux vallons d’ Epinal, desja sont arrivées.
Mainfroy, de verdunois conduit douze drapeaux.
Eubalde ameine ceux qu’ abreuvent les ruisseaux
qui grossissent les flots de la Meuse naissante.
La superbe Yoland enfin se void puissante ;
et sent de doux transports, voyant de toutes parts
voler à son secours ces nombreux estendards.
Mais de tous ces guerriers nul chef ne se compare
en noblesse, en valeur, au beau Viridomare,
son voisin, son amant, et puissant souverain
de l’ Alsace fertile et voisine du Rhein.
Puis arrive Armaric, roy de Vorms et de Spire.
Ces deux princes captifs sous son cruel empire,
dont elle a jusqu’ alors dédaigné le secours,
maintenant sous ses loix marchent d’ un viste cours.
Yoland sçait mesler l’ addresse à l’ arrogance ;
et fait que son orgueil fleschit sous sa vangeance.
Chacun d’ eux luy conduit deux bataillons puissans.
Elle flatte d’ abord leurs espoirs languissans ;
puis les regarde à peine ; et feint d’ estre prudente ;
et qu’ elle craint d’ aigrir leur jalousie ardente.

Trente mille guerriers sont comptez sous ses loix.
Sur le bruit que répand l’ approche du françois,
elle haste leurs pas vers les murs de Mayence,
où le roy des germains rassemble sa puissance.
Qui compteroit l’ amas des gendarmes saxons,
pourroit compter aussi les épics des moissons,
les fleurs dont au printemps la terre se couronne,
et sur les tertres verds les raisins de l’ autonne.
Le prince Algerion, grand de coeur et de corps,
pour sa garde en choisit dix mille des plus forts,
qui tous, sortant des flancs de leurs meres fecondes,
ont de l’ Elbe glacé souffert les froides ondes :
endurcis à la peine ; et qui ne craignent pas
les attaques des temps, ny l’ horreur des combas.
De cherusques archers une troupe infinie
marche avec cent drapeaux sous le noble Arminie,
issu de ce grand chef, dont l’ indomptable coeur
des superbes romains fut mille fois vainqueur ;
qui d’ un sort obstiné, fatal à tant d’ armées,
dans ses pieges surprit cent testes renommées.
Tous ces peuples sont fiers, nourris aux regions
où le soc traisne encor les os des legions,
pres des bords du Veser, et de la forest sombre,
où souvent de Varus on void paroistre l’ ombre,
grande, pasle, et jettant de gemissantes voix,
des siens cherchant encor les restes dans les bois.

De l’ heur de leurs ayeux, ces troupes font les vaines,
portant pour leurs drapeaux des enseignes romaines.
Puis les forts marcomans, et les campsaniens,
et les sueves, couverts des monts herciniens,
les cattes, les samnons, les hardis hermondures,
qui du Necre et du Meyn boivent les sources pures,
et les fiers allemans, dont l’ heureuse valeur
a reduit tous ces noms sous la force du leur,
marchent de lieux divers, à files inégales,
sous le son des clairons, des tambours, des timbales.
Puis dans Mayence arrive un prince imperieux,
Mandragan le danois, au regard furieux,
de qui l’ ame brutale, aux vices occupée,
ne croit point d’ autres dieux que le bras et l’ espée :
qui ne craint ny le sort, ny le ciel, ny l’ enfer ;
qui met en mesme rang et Christ et Jupiter :
endurcy dans sa honte, et dont la vie infame
dédaigne également et l’ honneur et le blâme.
Il traisne sous son ordre un camp remply d’ horreur.
L’ un le sert en tremblant ; l’ autre plein de fureur,
est illustre en forfaits, sçachant qu’ aux rangs sublimes
nul n’ attaint sous leur roy que par les plus grands crimes.
Il se joint aux saxons dans leurs guerriers explois,
aimant le seul mestier qui renverse les loix ;
non par un beau desir d’ anoblir sa memoire ;
mais par l’ amour du sang, plustost que de la gloire.

Comme quand par les airs les aquilons volans
traisnent de toutes parts les nuages roulans,
de l’ amas il se forme une nuë épaissie,
dont le voile estendu rend la terre obscurcie :
ainsi de toutes parts vient le soldat germain :
puis s’ assemble, et s’ estend depuis les bords du Meyn
jusqu’ à ceux que le Rhein arrose de ses ondes ;
et couvre jusqu’ à Vorms tant de plaines fecondes.
De ces fertiles champs les heureuses moissons
suffisent peu de jours à tant de nourrissons.
à peine par convoys toute la Germanie
peut soustenir un temps cette tourbe infinie.
Leur prince, dans la Gaule ardent à s’ engager,
veut les nourrir par elle, et par eux se vanger :
et sur les larges ponts de Vorms et de Mayence,
fait filer des germains l’ innombrable puissance.
Dans la plaine il les range en épais bataillons :
leur fait en lieux divers planter les pavillons :
et pour les rafraischir, les disperse, et les place
dans les champs, dans les bois, dans les bourgs de l’ Alsace.
Mais tandis qu’ à son gré le passage est trop lent,
il entend les clairons des troupes d’ Yoland.
La princesse à ses yeux pousse un cheval d’ Espagne,
devançant de cent pas son camp qui l’ accompagne.
Les princes ses amans, par sa veuë excitez,
dans une égale ardeur courent à ses costez.

Des germains estonnez elle écarte la presse :
puis descend du coursier ; à Myrrhine le laisse :
saluë Algerion, et s’ offre à le servir.
Le prince, de la voir ne sçauroit s’ assouvir.
Chacun sent qu’ elle inspire et l’ amour et la guerre.
Tous ses chefs apres elle aussi-tost sont à terre.
Le grand roy les reçoit, et les embrasse tous ;
et leur parle d’ un air majestueux et doux.
La princesse par Berthe est encore embrassée,
que l’ éclat d’ une lance au bois avoit blessée.
Le monarque germain, et l’ un et l’ autre amant,
aux princesses alors s’ engagent par serment,
de vanger sur le franc leurs cruelles blessures,
aux injures des dieux unissant leurs injures.
De l’ espoir de le vaincre ils se sentent ravis :
et cét orage est prest à tomber sur Clovis.
Desja le joint son camp diligent et fidelle.
Desja pour les combattre il franchit la Moselle,
et vers tant d’ ennemis precipite ses pas.
Cherchons-les, dit le prince, et ne les comptons pas.
Seulement d’ un ennuy que cache son silence,
d’ Aurele et de Lisois il regrette l’ absence.
Arderic qui le suit, dit pour l’ épouvanter,
leur grand nombre d’ archers ne se peut surmonter.
Leurs traits nous couvriront comme un nuage sombre.
Hé bien, répond Clovis, nous combattrons à l’ ombre.

à l’ envy tous les chefs, incapables d’ effroy,
approuvent par leurs voix la réponse du roy :
et son camp, par ses cris, donne une seûre marque,
qu’ ils sont dignes soldats d’ un si digne monarque.
Enfin le prince attaint les plaines de Blamont.
Puis aux sources du Sar, qui ruissellent d’ un mont,
il arreste l’ armée, en quartiers la partage ;
et des eaux et des bois tire un double avantage.
Pour arrester le cours des saxonnes fureurs,
il fait partir du camp les prompts avant-coureurs :
en de sombres vallons dresse des embuscades :
sur le mont fait un fort, bordé de palissades :
et pendant que son soin le porte en divers lieux,
un heraut d’ Alaric se presente à ses yeux :
chacun court, et luy preste un curieux silence.
Quelque temps de parler il attend la licence :
puis jette un fier regard sur le roy des françois :
et fait oüyr ainsi son éclatante voix.
Je t’ annonce, Clovis, de la part de mon maistre,
puisque tous deux vaillans le ciel vous a fait naistre,
que chacun desormais, sur son bras seulement
doit fonder tout l’ espoir de son contentement.
Et puisqu’ à tous les deux Clotilde est enlevée,
sa beauté n’ est pas deüe à qui l’ aura trouvée :
mais à qui par son fer la sçaura conquerir :
et pour la posseder, il faut vaincre, ou mourir.

Alaric te promet, et te donne asseurance,
que si le sort heureux la met sous sa puissance,
il sçaura par raison differer son bonheur.
Il veut, par un duel en acquerir l’ honneur.
Donne une mesme borne à ta flame amoureuse,
si pour la rencontrer ta route est plus heureuse.
Arreste tes desirs, jusqu’ au celebre jour,
où la seule valeur doit couronner l’ amour.
Le prince reçoit l’ offre, et par serment s’ engage :
et desja son grand coeur luy promet l’ avantage.
La nuit enferme tout sous son voile obscurcy :
et de tous, le sommeil enferme le soucy.
Au lever du soleil, le roy sçait les nouvelles
que du camp ennemy s’ avancent les deux ailes :
et qu’ on les void couvrir les champs de toutes parts,
plus loin que nul ne peut estendre ses regards.
Clovis dedaigne alors d’ avoir ses dieux propices :
et ne perd plus de temps à de vains sacrifices.
Et prestres, et devins, il a tout à mépris.
Aux soins de la bataille il met tous ses esprits.
Entre deux monts couverts d’ une forest obscure,
s’ estendoit d’ un grand pré l’ agreable verdure ;
mais dont le beau tapis et d’ herbes et de fleurs,
va noyer dans le sang ses diverses couleurs.
Le roy sage et vaillant veut qu’ Arbogaste range
dans la pointe du pré la françoise phalange.

Elle marche orgueilleuse, et tient le premier rang.
Celle de Marconir est placée à son flanc.
Puis voulant des gaulois honorer la vaillance,
il fait que Belsonac à l’ autre flanc s’ avance.
Elbinge et Burgolin à leur dos sont placez.
Le bructere et le marse au milieu sont laissez.
Ces troupes sous son joug non encore affermies,
pourroient joindre leur force aux troupes ennemies.
Le tongre armé de hache, et les archers gaulois,
sont rangez dans les monts, sur la rive des bois.
Arderic déguisant son ame envenimée,
avec ses ubiens ferme toute l’ armée.
Pour les pressans besoins, le prince dans le fort,
de françois aguerris se reserve un renfort,
prest à porter par tout une attaque soudaine :
et laisse à cette bande Ulde pour capitaine.
Arembert et Valdon, Berulse et Vandalmar,
font un corps avancé vers la source du Sar,
opposant sur la droite, aux saxons innombrables,
des chevaliers françois les troupes indomptables.
Sisulfe et Gondoland, au deffaut de Lisois,
commandent l’ autre corps de gendarmes françois,
qui forme l’ aile gauche, et de mesme s’ avance,
sans craindre des germains le nombre ou la vaillance.
Derriere à costé droit, d’ un front plus estendu,
des gendarmes gaulois un mont est deffendu.

Du prince Cloderic l’ autre attend sa deffense :
mais au lieu de combattre, il se promet la France.
Dans les divers projets qu’ il medite en son coeur,
il pretend par son crime un souverain honneur ;
et croit qu’ Algerion, averty de sa trame,
doit payer d’ un grand prix sa trahison infame.
Clovis reserve un corps d’ invincibles françois,
qu’ il range à ses costez pour entendre sa voix,
dont Adolfe, et Guerpin, et Varoc, et Voltrade,
chacun dans les combas meinent une brigade.
Pour sa troupe il choisit deux cens jeunes guerriers,
tous d’ un illustre sang, amoureux des lauriers,
aux perils, aux travaux, ardens, infatigables,
pour porter en tous lieux ses ordres secourables.
Luy seul de toutes parts veut estendre ses soins ;
et que ses yeux par tout des beaux faits soient témoins.
La troupe des amans, et vaillante et chrestienne,
aura l’ heur de combattre à costé de la sienne.
Alors les sons divers des tambours, des clairons,
frapent l’ air et les coeurs par tout aux environs.
Le prince est revestu de ses armes celestes,
aux yeux des ennemis brillantes et funestes :
monte sur Aquilon, qui sous luy s’ émouvant,
en vistesse desja voudroit passer le vent ;
du pied frape la terre ; et ramenant sa teste,
se vange avec les dents de son mords qui l’ arreste.

Clovis, pour l’ appaiser, le flate de la voix,
puis donne l’ oriflame à Sigalde gaulois.
Cette auguste banniere aime une main chrestienne ;
et ne peut endurer qu’ un payen la soustienne.
Elle vole, elle ondoye, elle plaist aux regards.
Il semble qu’ elle regne entre les estendards ;
et qu’ elle brille autant sur les autres bannieres,
que la lune a d’ éclat sur les moindres lumieres.
Aux ennemis de Christ elle inspire la peur ;
confond toute surprise, et tout projet trompeur.
Auberon craint sa force, et les celestes armes :
et s’ enferme en la Vauge, avec ses foibles charmes.
La trompette saxonne alors parmy les airs
fait aux françois ardens ouïr ses tons divers.
Puis leurs yeux sont frapez d’ une flote soudaine
d’ infinis estendards qui volent dans la plaine.
Desja les escadrons paroissent avancez,
dont l’ un et l’ autre mont peuvent estre embrassez.
Et le premier combat de ce jour memorable,
se fait à soustenir cette veuë effroyable.
Seul esprit qui sçais tout, ame de l’ univers,
illumine la mienne, et renforce mes vers :
afin que la fureur de l’ horrible journée
soit par mes chants hardis dignement entonnée.
Les superbes françois, pour haster leur bonheur,
du choc, aux fiers germains veulent ravir l’ honneur.

La troupe d’ Arembert court la lance baissée.
Une troupe saxonne en est soudain percée,
dont, malgré leur valeur éprouvée aux combas,
desja du premier rang les plus forts sont à bas.
La troupe de Berulfe, à l’ égal enflammée,
heurte le mesme front de la nombreuse armée.
Desja deux escadrons sont par elle enfoncez :
desja passent les francs sur les corps renversez.
Vandalmar et Valdon, les deux jumeaux aimables,
font sentir aux saxons leurs coups épouvantables.
Gondoland et Sisulfe, à l’ envy s’ animans,
d’ un cours precipité rompent les allemans.
Arbogaste conduit sa phalange pressée,
qui dans la mesme ardeur marche à pique baissée :
ne rencontre en son cours nul obstacle assez fort,
qui ne tombe soudain sous son puissant effort :
des valeureux germains rompt les troupes serrées :
fait tomber les chevaux sous les pointes ferrées :
jonche tout son chemin de lances et d’ écus :
se fait de deux costez deux ramparts de vaincus :
aux cherusques archers passe malgré leurs flesches :
dans leurs forts regimens ouvre de larges bresches :
desja combat le sueve, et par tout se fait jour :
puis libre se répand dans les champs d’ alentour.
Ainsi que dans les bois, une flame irritée
augmente par les vents sa fureur indomptée ;

brule des verds taillis les branchages menus ;
puis d’ un cours ondoyant passe aux arbres chenus ;
destruit en un moment une forest entiere ;
et se perd dans les airs, n’ ayant plus de matiere.
Arbogaste est pareil en son cours violent.
Et Marcomir le suit, de mesme ardeur brulant.
Du gendarme gaulois une troupe estenduë,
seule par les saxons est enfin confonduë.
Amalgar vainement tasche à les repousser.
Un grand flot de germains vient soudain l’ enfoncer :
et Sigalde voyant la troupe qui s’ entame,
tient ferme, et n’ ose pas engager l’ oriflame ;
dont la force autour d’ elle asseure les gaulois ;
et des plus forts payens arreste les explois.
Le monarque soigneux à son secours envoye
les françois sous Guerpin, dont la troupe foudroye,
qui des gaulois épars r’ anime la langueur ;
et des rudes saxons rallentit la vigueur.
D’ autre part Cloderic, par un lasche courage,
au grand Algerion livre un large passage.
Les saxons irritez du succes des françois,
attaquent les archers qui munissent les bois ;
trouvent par les costaux la montagne accessible :
de tongres, de gaulois, font un carnage horrible :
sont maistres du sommet, redoublent leur fierté ;
et fondent aux vallons, d’ un cours precipité.

Comme un large torrent, qu’ une nuit a fait naistre,
surprend, ébranle, abbat une maison champestre ;
noye avec les troupeaux les pasteurs endormis ;
delà sort en vainqueur ; et de flots ennemis
destruit jusqu’ aux vallons sa natale montagne :
puis d’ un plus libre cours ravage la campagne.
De mesme les saxons, en jettant mille cris,
sur Elbinge estonné, sur Belsonac surpris,
d’ un flot victorieux tombent dans la prairie ;
et de sang et de corps couvrent l’ herbe fleurie.
Arderic les approche ; et d’ un accent germain
s’ offre à suivre leur rage, à leur prester la main.
Puis au marse Mammol, au prince des bructeres,
venez, suivez, dit-il, vos voisins et vos freres.
Sous le joug des françois cessez d’ estre asservis.
Les saxons à ce coup vous vangent de Clovis.
Comme son protecteur la troupe le regarde.
Sous ses ordres desja marche l’ arriere-garde.
Et le roy des danois, l’ impie et le cruel,
qui suit de ce torrent le flot continuel,
amant de la fureur, dont le timbre terrible
d’ un cheval à crins noirs porte la queuë horrible,
par tout de corps meurtris jonche le verd gazon.
Il aime à triompher par une trahison.
Et les siens à l’ envy secondant ses outrages,
d’ une voix insolente irritent leurs courages.

Le monarque des francs entend de loin ces cris :
et croit que par le dos l’ ennemy l’ a surpris.
Il ne peut d’ Arderic craindre la perfidie.
Mais Cloderic, d’ une ame insolente et hardie,
se tourne, et luy jettant un regard furieux :
par ton trépas, dit-il, je viens vanger nos dieux,
qui rendent contre toy nos fureurs legitimes,
pour leur avoir, ingrat, refusé des victimes.
Les francs quittent ton joug, et me veulent pour roy :
et l’ empire gaulois m’ appartient mieux qu’ à toy.
Puis il veut par ses coups soustenir son audace.
Traistre, répond Clovis, honte de nostre race,
voila doncque ce crime où tu t’ es engagé,
dont j’ ay receu l’ advis, que j’ ay trop negligé.
Mais je m’ en vay punir ta rage déloyale,
trop heureux de mourir par une main royale.
Soudain sur Cloderic il pousse son coursier :
et desja dans le flanc luy plonge son acier.
Tous les jeunes guerriers courent contre le traistre :
l’ arrachent de fureur aux fureurs de leur maistre.
Varoc avec Voltrade à ce bruit accourant,
de ce trouble ne sçait nul sujet apparent.
Adolfe se retourne, et Guerpin le consulte :
puis d’ égale vistesse ils courent au tumulte.
Soudain fondent sur eux ubiens et saxons.
Clovis plein de courroux, haussé sur les arçons,

de son glaive tranchant abbat casques et testes.
Et ses coups furieux ressemblent des tempestes.
Yoland contre luy pousse ses regimens.
Et l’ ayant remarqué, regarde ses amans.
Sus, dit-elle, Armaric, et toy, Viridomare,
si le coeur est à moy, que le bras le declare.
Je suis à qui rendra mes regards assouvis
du spectacle fameux de la mort de Clovis.
Tous les deux à l’ envy fondent sur le monarque,
pour donner de leur flame une sensible marque.
Le prince les reçoit : son oeil brille de feux.
Tous deux il les combat, et les soustient tous deux.
De l’ espoir de sa mort elle se sent ravie :
et parfois dans son ame elle craint pour sa vie :
rallume, puis esteint ses transports vehemens ;
et pour luy dans son coeur combat ses deux amans.
Mais sous ce rude bras de qui nul ne se pare,
desja tombe le corps du beau Viridomare.
Dans un sommeil paisible il semble qu’ il s’ endort.
Il conserve sa grace encore dans la mort :
comme une belle fleur que la faux a tranchée,
qui languit et se meurt, sur les herbes couchée.
Le vaillant Armaric alors s’ estime heureux,
se voyant delivré d’ un rival dangereux :
et r’ animant son bras avec son esperance,
desja croit sa princesse acquise à sa vaillance.

Mais le roy valeureux, du fendant coutelas,
luy tranche l’ esperance, en luy tranchant le bras.
Trois fois de s’ affermir vainement il essaye.
Il tombe ; et par le sang l’ ame sort de sa playe.
Yoland de fureur s’ anime en ce moment,
plustost que de pitié pour son fidelle amant.
Elle presse Aribert, Arnulfe, Sigivalde,
le brave Sisenand, Bouzon, le fort Eubalde,
et Gripon et Mainfroy, tous d’ un commun effort,
de vanger des guerriers et la honte et la mort.
Pour les mieux animer, elle mesme les meine :
et porte au vaillant prince une attaque soudaine.
Les jeunes chevaliers, et la troupe d’ amans,
opposent leur courage à tant de regimens,
couvrent leur cher monarque, afin que dans sa peine
au moins pour un moment il puisse prendre haleine.
Il monte sur un tertre ; et fremit en son coeur
de voir que des gaulois le saxon est vainqueur.
Il void sur les costaux leur sanglante furie ;
et des flots empourprez qui couvrent la prairie ;
où le cruel danois, plongé jusques au flanc,
se plaist à se baigner dans un fleuve de sang.
Il void, montant plus haut, ses troupes fugitives :
il void traisner par tout ses enseignes captives :
et dans son desespoir, veut, d’ un triste dessein,
ou s’ immoler aux coups, ou se percer le sein.

Il envoye à son fort son escuyer fidelle :
mais le saxon y porte une attaque cruelle.
De toutes parts il tasche à rallier les siens.
Aigoland void des flots de saxons, d’ ubiens :
que nul chef ne paroist des troupes de la France :
que l’ ennemy par tout regne avec insolence.
Chere Argine, dit-il, hé bien, il faut perir.
Contre tant de payens, pour Christ il faut mourir.
Hé bien, mourons pour Christ, dit la vaillante Argine.
Soit accomplie en nous la volonté divine.
Tous repetent alors ; mourons pour nostre foy :
et pour le nom de Christ, et pour sauver le roy.
Argine tend les bras. Amy, reçoy, dit-elle,
ce seul et digne prix de ton amour fidelle.
Et toutes à l’ envy donnent à leurs amans
le premier et dernier de leurs embrassemens.
Aigoland en cinq rangs soudain les fait estendre.
C’ est le roy qu’ en mourant nous avons à deffendre,
dit-il. Ce poste estroit, par de bons combatans,
contre tant d’ ennemis se peut garder long-temps.
Par ces mots genereux, la bande ranimée,
dans un beau desespoir attend toute l’ armée :
et leur coeur indompté, du nombre combattu,
soustient tant de fureurs, par sa seule vertu.

LIVRE 20

Clovis par les costaux, par les routes des bois,
cherchoit à rallier les francs et les gaulois.
Par tout il void de loin leur desordre et leur fuite.
Il n’ a plus que huit chefs, pour sa fidele suite,
qui malgré le desastre animent leur valeur,
voyant le coeur du roy plus grand que son malheur.
Il rencontre une troupe, et Volcade le traistre,
qui paslit de son crime à l’ aspect de son maistre.
Tu trembles, dit le prince. Un chef voyant son roy,
doit avoir de la joye, et non pas de l’ effroy.

Tu medites sans doute en ton ame traistresse,
de combattre ton maistre, ainsi que ta maistresse.
Mais des deux trahisons ma main va te punir,
et ceux qui dans ton crime osent te soustenir.
Soit crime, soit raison, à tout je m’ abandonne,
dit Volcade ; et mon bras doit vanger Albione.
Tous deux l’ un contre l’ autre aussi-tost s’ avançans,
veulent joindre les coups aux propos menaçans.
Mais un prince inconnu, d’ une mine hardie,
les separe, en criant, ô ! Lasche perfidie !
Suspendez vos debas : car je veux en juger.
Quoy ? Volcade en son crime a voulu m’ engager ?
Quoy ? Tu m’ as donc caché que Clovis est ton maistre :
et tu crois qu’ Arismond veuïlle servir un traistre ?
Je suis sueve, et des francs ennemy par raison :
mais, bien plus que les francs, je hay la trahison.
Grand roy, son crime veut que mon fer te deffende ;
et seuls nous pourrons bien battre toute sa bande.
Sur Volcade soudain tous les deux s’ élançans :
ils font un beau combat de dix contre deux cens,
dont Albione mesme a la troupe choisie,
des plus hardis guerriers qu’ elle eût dans l’ Austrasie.
Arismond de Volcade avoit percé le bras.
Puis Aquilon le heurte, et le renverse à bas.
Clovis et sa brigade et petite et vaillante,
ne craignant point le nombre, et tousjours assaillante,

s’ élargit un passage avec ses grands efforts ;
et desja par leurs coups void tomber trente morts.
Mais les austrasiens, et de honte et de rage,
esperent par la foule opprimer son courage :
l’ entourent, et sur luy fondent tous à la fois.
Arismond, de Clovis admire les explois :
et Clovis d’ Arismond le courage et l’ addresse,
et la grace, et le port, qui marquent sa noblesse.
Mais malgré les effets que produit leur valeur,
rien ne peut, que le ciel, retarder leur malheur.
La troupe genereuse à cinq chefs est reduite :
la trame du monarque à son terme est conduite :
et l’ infame ramas de tant d’ indignes mains,
alloit estre vainqueur du plus grand des humains.
De quatre austrasiens la puissante secousse
l’ ébranle tout à coup, hors de l’ arçon le pousse.
D’ un choc en mesme temps trois l’ avoient abbatu.
Mais nul ne peut encore abbatre sa vertu.
L’ ennemy s’ irritoit dans ses ardeurs boüillantes,
esperant triompher de ses armes brillantes.
Des uns, son fer sanglant le deffendoit encor.
Des autres, son écu reluisant de lis d’ or.
Aquilon son vangeur, de ruades sans cesse
ecartoit des guerriers la dangereuse presse :
et seul autour du roy valoit trente soldats,
renversant les guerriers qui l’ avoient mis à bas.

Quand Aurele paroist, et de loin le remarque.
Puis à terre apperçoit son courageux monarque,
qui pour sa tombe illustre, apres tant de travaux,
s’ élevoit un monceau d’ hommes et de chevaux.
Au devant de son prince en fureur il se place :
ce qui s’ offre à ses yeux, sa valeur le terrasse :
par sa juste douleur il irrite ses feux.
Il presse des talons son coursier écumeux :
il l’ anime, il le pousse, il le tourne, il le porte
contre tout ce qui monstre une rage plus forte.
Clovis est transporté, d’ aise de le revoir.
Et la joye aussi-tost luy redonne l’ espoir :
l’ espoir luy rend la force, et soustient sa vaillance.
Une seconde joye accroist son esperance.
Le courageux Lisois accourt à ses costez ;
et fait sentir aussi ses grands coups redoutez.
Desja sous la fureur de ces foudres de guerre,
douze des plus hardis sont couchez sur la terre :
Arismond les approche, et leur joint ses explois :
et trois jeunes guerriers égarez dans le bois,
Aligerne, Ascaric, et le fier Radagaise.
Clovis cherche Aquilon, et le flate, et l’ appaise.
Il le monte, il l’ anime ; et desja sous son bras
de quatre efforts divers, abbat quatre soldats.
Puis il void l’ estendard qui réjoüit son ame,
Sigalde, et dix gaulois qui sauvent l’ oriflame.

Le prince les appelle : et cette aimable voix
ranime en ce moment Sigalde et les gaulois.
Les guerriers d’ Austrasie estonnez du carnage,
du prince et d’ Arismond admirent le courage,
qui par leur grand éclat, et les coups de leurs mains,
leur paroissent des dieux, plustost que des humains.
Puis voyant la splendeur de l’ auguste banniere,
ils pensent à leur dos voir une troupe entiere.
Tout s’ ébranle, tout cede : et par leurs rangs troublez,
nul ne peut soustenir ces grands coups redoublez.
Le monarque fondant sur ces troupes tremblantes,
void Volcade couché sur les herbes sanglantes.
Grand prince, voy le prix des grands maux que j’ ay faits,
dit-il : mais je ne puis survivre à mes forfaits.
Et je vay m’ en punir par ma main detestable,
si je ne puis mourir par ta dextre equitable.
Differe, dit Clovis ; et ne redoute rien.
Tu ne dois pas mourir de ton fer ny du mien.
Tes lasches trahisons t’ ont rendu l’ ame noire :
mais une belle mort peut laver ta memoire.
Donc, pour ne te voir pas à tes faits survivant,
va chercher Alpheïde, et meurs en me servant.
ô ! Graces, dit Volcade, ô ! Faveurs magnanimes !
Je vay par mon trépas reparer tous mes crimes.
Tout sanglant il se leve ; et Clovis le laissant,
tantost court sur le mont, et tantost en descend.

Il marche avec sa troupe et foible et valeureuse :
mais sa veuë est par tout et triste et malheureuse.
Il entend une voix. Clovis, en vain tu cours.
Si tu veux estre heureux, viens me donner secours.
Il arreste sa bande : il écoute, il s’ approche.
La voix semble plus claire, et partir d’ une roche.
Viens me donner secours, dit-elle, et ne crains rien :
et le ciel aussi-tost te donnera le sien.
Hé ! Qu’ entens-je ? Dit-il. C’ est la voix de ma reine.
Il marche autour du roc, plein de joye et de peine.
Aurele, reprit-il, entens-tu cette voix ?
Secourez-moy, dit-elle une troisiesme fois.
Prens l’ oriflame, Aurele ; et le fer qui la porte
dans ce profond rocher peut te faire une porte.
Aurele dans sa main prend le saint estendard.
Il s’ éloigne dix pas : puis de roideur il part :
et baissant vers le roc la lance à l’ avanture,
fait, sans rompre le bois, une large ouverture,
telle que deux guerriers, mesme sans se toucher,
peuvent passer de front dans le creux du rocher.
Clovis entre : et d’ abbord il ferme les paupieres,
sentant ses yeux frapez de trop vives lumieres.
Il tasche à rasseurer son trop foible regard :
puis void en habit blanc un auguste vieillard,
qui dit, je suis Denys, l’ apostre de la France,
qui t’ a gardé Clotilde, et te rend l’ esperance.

Escoute ses conseils. Il disparoist soudain.
Le monarque la void qui luy tendoit la main.
Il s’ écrie aussi-tost. Quoy ? C’ est vous, ma princesse ?
Oüy, dit-elle ; adorons la divine sagesse.
Mets en Dieu ton espoir, mon espoux et mon roy.
Fay voeu d’ estre chrestien, la victoire est à toy.
Aurele à ce conseil joint sa priere encore.
Clovis dit à genoux. Dieu que Clotilde adore,
je fay voeu qu’ au baptesme on me verra soumis,
si tu me rends vainqueur de mes fiers ennemis.
Va, dit-elle, ô ! Mon roy. Sois seur de la victoire.
Dieu veut dans ton malheur faire éclater sa gloire.
Fay porter l’ estendard par tout aux environs.
Des francs, tu vas bien-tost entendre les clairons.
Aurele par les monts fait briller l’ oriflame.
Le roy confus de joye, est en doute en son ame.
L’ amour combat l’ honneur, et le fait balancer,
s’ il doit estre aupres d’ elle, ou s’ il doit la laisser.
Va, dit-elle, au combat : que rien ne te retarde.
Car contre tout l’ enfer, Saint Denys est ma garde.
Cependant Arismond, à son divin aspect,
remply d’ estonnement, de zele, et de respect,
ne sçait, dans cet estat, le party qu’ il doit prendre.
Mais enfin il demeure, et s’ offre à la deffendre.
La brillante oriflame alors de toutes parts
rappelle les gaulois, et les françois épars.

Desja Guerpin accourt, et Varoc, et Voltrade.
Et desja pres du roy grossit mainte brigade.
L’ air s’ enflamme d’ éclairs, qui d’ un bruit sont suivis.
Clovis, voy le signal : écoute cet advis.
Cours, luy dit la princesse, où se forme un nuage.
Le prince, de sa troupe enflamme le courage.
Allons, dit-il, au fort, où le ciel nous conduit.
Le malheur se dissipe, et la gloire nous suit.
Amis, j’ ay ma Clotilde, et Dieu me la renvoye.
Saint Denys en ce mont m’ a redonné ma joye.
L’ un à l’ autre à l’ envy, par des cris infinis,
disent ces mots confus, mont, joye, et Saint Denys.
Mont, joye, et Saint Denys, répondent les vallées.
Clovis void des germains les troupes rassemblées,
qui courant en tumulte, environnent le fort,
à l’ envy s’ animans à ce dernier effort.
Le prince fond sur eux, d’ un furieux courage,
comme sur les pasteurs fond un soudain orage,
qui noircit tout à coup et la terre et les airs,
accompagné de vents, de foudres et d’ éclairs,
et des flots surprenans d’ une pluye où se mesle
l’ estonnante fureur d’ une pesante gresle.
De mesme les françois, sur l’ ennemy surpris,
font tomber à l’ instant leurs coups meslez de cris.
Un archange paroist, dont la main foudroyante
fait briller à leurs yeux sa lame flamboyante.

Le grand Algerion, à ces bruits si soudains,
fait tourner sur les francs quatre mille germains.
Mais Clovis les previent d’ une attaque terrible.
Le magnanime Aurele, et Lisois l’ invincible,
Guerpin avec sa troupe, et Voltrade, et Varoc,
font sentir aux saxons leur redoutable choc,
dont, pour l’ assaut du fort, l’ ardeur est rallentie ;
et desja leur fureur en laisse un partie.
Mais au flanc opposé, le tyran des danois,
par le tranchant acier fait abbattre les bois :
assemble arbre sur arbre, et s’ en fait des échelles,
pour porter aux françois ses attaques cruelles.
Ainsi que les geants, dans leur rebellion,
haussoient Athos sur Pinde, Ossa sur Pelion ;
et monstroient l’ Appennin aux terres estonnées,
sur les Alpes assis, et sur les Pyrenées.
Sur les branches il monte : il oyt de toutes parts
le mont retentissant de mille cris épars :
fait d’ horribles sermens ; joint les faits aux bravades ;
arrache de sa main les fortes pallissades.
Les siens suivent sa rage. Ulde avec ses françois
les soustient, et s’ anime, oyant de loin les voix,
et l’ écho des vallons, qui mille fois renvoye
mont, joye et Saint Denys, Saint Denys et montjoye.
Mandragan s’en irrite. Oüy, dit-il, je les tiens.
Oüy, malgré Jupiter, et le dieu des chrestiens,

malgré Denys, Michel, et leur vaine puissance,
les miens boiront le sang des troupes de la France.
Le ciel se couvre alors d’ une sombre rougeur ;
et de tant de mépris veut estre le vangeur :
fait briller trois éclairs, fait gronder son tonnerre,
annonçant sa justice aux méchans de la terre.
Taisez-vous, dit l’ impie, ô ! Ridicules dieux.
Pensez-vous que je veüille escalader les cieux ?
Beuvez, dormez là haut, et nous laissez la terre.
Vous aimez le repos ; et nous aimons la guerre.
Ciel, en dépit de toy, je fay ce que je veux.
Tonne, éclaire, sois vain de tes bruits, de tes feux.
Ta fureur va tomber sur qui te sacrifie.
Mais tu ne sceûs jamais fraper qui te deffie.
Soudain un bruit terrible éclate dans les airs,
comme si le grand dieu confondoit l’ univers.
Le feu frape le monstre, et le reduit en cendre ;
et dans les feux d’ enfer, en feu le fait descendre.
Tel, au mepris du sort, des dieux, et des mortels,
l’ orgueilleux Capanée, ennemy des autels,
et de traits et de feux chargeant ses deux mains fortes,
escaladoit les murs de la ville à sept portes :
et maint blaspheme encor de sa bouche elançant,
merita le courroux du foudre punissant ;
puis brulé dans les airs par l’ ardeur consumante,
effroya l’ Acheron de son ombre fumante.

Les francs et les danois, d’ un long estonnement,
sont par l’ éclat du bruit frapez également :
et paslissent de peur, ne sçachant quelle teste
a senty la fureur de l’ horrible tempeste.
Mais le fier Mandragan, aux siens ne paroist plus.
Ils laissent tout à coup leurs assauts superflus.
La foudre en a d’ entr’ eux destruit une partie.
Les francs reprennent coeur, et font une sortie.
Puis rejoignent Clovis, qui heurte les saxons ;
et desja dans leurs rangs fait de rouges moissons.
D’ autre-part les françois, dont la force guerriere
avoit tout renversé dans leur fureur premiere,
croyoient leur vaillant roy vainqueur de toutes parts,
et poursuivoient encor les ennemis épars.
Arbogaste, de corps avoit jonché la plaine :
et Marcomir, aux siens laissoit reprendre haleine.
Mais les chefs estonnez, sont dans un juste effroy ;
et doutent du succes ne voyant point le roy.
Aussi-tost sur ses pas le gendarme revole.
Arbogaste les suit : Marcomir se desole.
Nul ne sent de ses faits l’ inutile bonheur.
Le roy seul fait leur bien, leur joye, et leur honneur.
Arembert le remarque à ses armes brillantes,
à son casque ombragé de plumes ondoyantes ;
mais bien mieux à sa force, à ses coups furieux.
Il luy joint à l’ instant son camp victorieux.

Et tous, dans ce transport, par de lourdes attaintes,
sur le dos des germains vangent toutes leurs craintes.
Les plus braves saxons combattoient dans le bois,
pour deffendre leur roy des fureurs de Lisois.
Du fer de l’ oriflame Aurele enfin le perce ;
et dans un flot de sang sur le champ le renverse.
Le duc descend à terre ; et bien-tost a tranché
la teste cheveluë au cadavre couché.
Au fer d’ une autre lance aussi-tost il l’ éleve,
afin que par la peur la victoire s’ acheve.
Du champ, par ce grand corps, un espace est couvert.
On void d’ un large coup son estomac ouvert :
et ce roy qui regnoit sur cent peuples superbes,
comme un tronc inutile est couché sur les herbes.
Le germain tout à coup s’ abandonne à l’ effroy,
voyant le chef sanglant du deplorable roy.
Les francs et les gaulois, aux ames de leurs freres
immolent et saxons, et marses, et bructeres.
Lisois void Arderic, et de fureur épris,
de ses traistres complots luy rend le juste prix.
Puis tombent aussi-tost Mammol et Marcovese
sous les coups d’ Ascaric, et du fort Radagaise.
La Moselle desja void la fiere Yoland,
precipitant son cours, d’ un dépit violent.
Mais nul n’ a tant d’ effroy que Cloderic l’ infame,
qui veut survivre encore à sa honteuse trame.

Plus il se sent coupable, et plus par les vallons
il fait à son coursier ressentir ses talons.
Le monarque vainqueur regne dans la campagne :
et rend grace à Dieu seul de l’ heur qui l’ accompagne.
Il laisse aller les francs au dos des fugitifs :
ne trouve dans les champs que morts et que captifs.
De ses chefs une troupe autour de luy s’ amasse,
où d’ un libre penser en son ame il repasse
les caprices divers du sort injurieux,
et de ses grands travaux le succes glorieux.
Ainsi le noble fleuve, à la rapide course,
le tigre est malheureux au sortir de sa source :
cent fois de ses ruisseaux heurte le mont natal,
qui presente un obstacle à ses ondes fatal :
ne rencontre à son cours nuls passages propices :
gauchit par les costaux, trouve cent precipices :
va, revient, et rebrousse ; et de flots vagabonds
fait parmy les rochers cent cheûtes et cent bonds :
se confond dans un lac, puis retrouve sa voye :
par des antres deux fois sous la terre se noye :
se cache ; et reprenant sa premiere vigueur,
se fait revoir encor des abysmes vainqueur :
enfin libre et puissant, il baigne, il court, il dompte,
les champs de Babylone, et ceux de Ctesiphonte.
Les francs devant Clovis assemblent des monceaux
d’ estendards remportez, et de nobles drapeaux.

Lisois paroist de loin, portant parmy les plaines
l’ honorable fardeau de quatre aigles romaines,
que d’ un effort hardy, par autant de combas,
sa main vient d’ arracher aux cherusques soldats.
Il remet ce trophée aux pieds de son monarque,
qui veut que son écu, pour son illustre marque,
soit peint de quatre aiglons, leurs ailes estendans ;
et que ce mesme honneur passe à ses descendans,
qui depuis par leurs faits, joignant gloire sur gloire,
de ce nombre ont trois fois redoublé la memoire.
Le prince impatient retourne vers le mont,
pour trouver sa princesse, et le brave Arismond.
Mais il tremble en son coeur pour la troupe fidelle,
si celebre en beaux faits, et si chaste, et si belle.
D’ amantes ny d’ amans, nul ne s’ offre à ses yeux.
Allons, dit-il, Aurele : allons aux mesmes lieux
où mon malheur laissa cette bande animée
à porter tout le faix de la nombreuse armée.
Il void autour de luy tous ses chefs rassemblez.
Il les meine, où de sang les vallons sont comblez,
vers le passage estroit, où la troupe invincible
rendit, pour le sauver, le mont inaccessible.
Il trouve des monceaux de saxons entassez :
puis les corps des amans, l’ un à l’ autre embrassez :
percez diversement de grands coups honorables :
dans une heureuse mort encore tous aimables.

Au premier rang il void que le brave Aigoland,
de son Argine encor soustient le chef sanglant :
que de ces corps puissans, seuls ils en foulent quatre :
et qu’ ils semblent tout morts encore les combattre.
Il void au mesme rang le vaillant Varadon,
tenant d’ une main roide encore son guidon ;
et de l’ autre fermant la blessure profonde,
qui fendoit le beau sein de sa chere Aregonde.
Valdin semble paslir de fureur et d’ amour,
plustost que de la mort qui l’ a privé du jour :
et pousse encor le fer, dont sa vangeance prompte
a percé le saxon, meurtrier d’ Amalazonte.
Tous ces nobles amans, encor parmy les morts,
font, pour sauver leur prince, un rampart de leurs corps.
Mais rien n’ estonne plus Clovis et sa brigade,
que de voir morts ensemble Alpheïde et Volcade :
qui tous deux par amour s’ entrelassent les doigts ;
et de sang, sur le front, ont tous deux une croix.
Ce spectacle amoureux, et glorieux, et tendre,
aux chefs les plus constans fait des larmes répandre.
Le roy mesme en soupire : et ne refuse pas
de payer de ses pleurs le prix de leur trépas :
leur promet cent tombeaux, pour la marque eternelle
de leur rare valeur, et de leur coeur fidelle
à leur flame, à leur prince, à la foy de leur dieu.
Puis il quitte à regret ce doux et triste lieu.

Il va chercher sa reine ; et l’ objet deplorable
luy fait de son amour craindre une fin semblable.
ô ! Valeureux martyrs, ô ! Genereux amans,
si le temps a destruit vos nobles monumens,
de vostre ardente foy, de vostre illustre gloire,
jamais ne s’ esteindra la durable memoire.
Car si le cours des ans laisse vivre mes vers,
elle fera par eux le tour de l’ univers.
On la verra courir les beaux champs de l’ aurore,
et les climats du Nil, et le rivage More.
On la verra voler jusqu’ aux poles glacez.
Enfin vos noms fameux dans les siecles passez,
vivront encore un jour en tous lieux de la terre,
où les francs porteront le commerce ou la guerre.

LIVRE 21

Par les croupes du mont, le prince valeureux
s’ avance avec ses chefs vers le rocher heureux :
et la crainte qu’ il sent d’ une seconde perte,
réveille la douleur qu’ il a long-temps soufferte.
Il découvre Arismond, assis sous un ormeau :
et desja redoutoit un desastre nouveau,
quand il void la princesse en terre prosternée,
priant pour le succes de la grande journée ;
pareille à ce grand chef, conducteur des hebreux,
qui sur le mont Oreb, au ciel faisoit des voeux,

cependant qu’ au combat Josüé les excite,
pour vaincre la fureur du fier Amalecite.
Elle se leve au bruit, se presente à Clovis.
De son divin éclat tous les yeux sont ravis.
Le prince émeû d’ amour, de joye, et de tendresse,
va baiser à genoux la main de sa princesse.
Rends grace à Dieu, dit-elle, ô mon vaillant epoux ;
et tous deux pour luy seul flechissons les genoux.
Il a rendu la gloire à ta vertu guerriere.
Reconnois ses faveurs, et fay cette priere.
Seigneur, je te confirme, en ma prosperité,
les voeux que je te fis en mon adversité.
Veuïlle dans peu de jours, par ta bonté supreme,
effacer mes erreurs par les eaux du baptesme.
Clovis redit ces mots, du coeur les confirmant ;
et les appuye encor d’ un celebre serment.
Ma princesse, dit-il, conte moy donc ta vie,
depuis le jour cruel que tu me fus ravie.
Je brule dés long-temps du desir de sçavoir
quels dieux ou quels demons t’ avoient sous leur pouvoir.
Tous deux s’ estant assis : un demon, reprit-elle,
me trompa, déguisé sous la forme d’ Aurele ;
m’ emporta dans les airs, m’ enferma dans ce lieu.
Car ainsi le permit le vouloir du grand dieu.
Aux divines bontez soudain je me confie.
Aux celestes decrets mon coeur se sacrifie.

Puis une voix me dit : je t’ ayme et te soustiens.
Car jamais mon secours n’ abandonne les miens.
Une clarté s’ épand : la clarté fut suivie
du grand saint qui tousjours prit le soin de ma vie.
Mais il n’ avoit jamais donné l’ heur à mes yeux
de contempler l’ éclat de son corps glorieux.
Je le vis donc alors, ce grand areopage,
d’ un oeil estincellant, d’ un auguste visage,
couvert d’ un long habit, de lin blanc et frisé ;
et d’ une estole blanche ayant le corps croisé.
Le ciel, dit-il, ma fille, à ton ayde m’ envoye ;
et dans cet antre obscur, veut te combler de joye.
Bien-tost dans ce climat tu reverras Clovis.
C’ est icy qu’ il suivra ton salutaire advis.
J’ auray soin de nourrir et ton corps et ton ame.
Eleve à Dieu ton coeur, par une ardente flame.
Laisse de ton esprit les efforts impuissans.
Monte, par la foy seule, au dessus de tes sens.
Dédaigne les prisons, ton corps, ton penser mesme,
pour t’ unir à l’ essence ineffable et supreme.
Mais je dirois en vain les secrets qu’ il m’ apprit,
pour mépriser le corps, et vivre par l’ esprit :
puisque ceux d’ où l’ erreur à peine se separe,
ne sçauroient concevoir cette doctrine rare.
Enfin dans ces clartez, et ces ravissemens,
les jours ne m’ ont semblé que de legers momens.

Le duc benit alors la divine assistance.
Et toy, luy dit Clovis, quelle injuste puissance
te retint et Lisois éloignez de mes yeux ?
L’ enfer nous mit de mesme en d’ effroyables lieux,
répond le sage Aurele ; où d’ une mort funeste
Dieu nous a garentis par une main celeste.
Car l’ ame d’ Agilane eut le soin de nos jours :
et bien qu’ en lieux divers, nous donna son secours :
enfin nous fit sortir de nos prisons humides.
Nous trouvons nos coursiers, et deux fideles guides,
qui nous donnant l’ advis de secourir le roy,
nous remplissent ensemble et d’ ardeur et d’ effroy :
et pour joindre son camp, s’ offrent à nous conduire.
Le troisiesme soleil commençoit à reluire.
Des gaulois et des francs nous trouvons le débris.
Soudain nous accourons où sont les plus grands cris.
Aquilon le premier de loin s’ est fait connoistre.
Puis à nos yeux heureux a paru nostre maistre,
qui de corps abbatus s’ estoit fait de deux parts,
contre ses ennemis, deux horribles remparts.
La princesse bénit les bontez souveraines,
qui par tant de bonheur ont finy tant de peines.
Le roy loüe Arismond de ses faits valeureux.
Mais bien plus de son coeur et juste et genereux,
qui plustost sur un traistre anima sa furie,
que contre l’ ennemy de sa chere patrie :

prenant le party foible, armé de la raison,
contre un party nombreux qu’ arma la trahison.
Il pretend quelque jour payer avec largesse
et sa rare valeur, et sa haute sagesse.
Mais, dit-il, dans mon coeur j’ ay mille ennuis secrets,
de ne pouvoir donner que de tristes regrets
à cent nobles martyrs, dont les fidelles flames
pour Christ et pour leur prince ont prodigué leur ames.
Car j’ entendis ces cris : mourons dans nostre loy :
mourons pour Jesus-Christ ; mourons pour nostre roy.
Clotilde à ce discours éprise d’ un saint zele,
veut honorer les corps de la troupe fidele :
sent son coeur enflammé du desir de les voir.
Le prince veut la suivre en ce pieux devoir ;
et luy donnant la main, part de l’ heureuse roche.
La reine avec respect du triste lieu s’ approche.
Elle void le spectacle et pitoyable et doux.
Aussi-tost pres d’ Argine elle tombe à genoux :
l’ embrasse, et son amant ; et de sa bouche pure,
avec de saints baisers presse chaque blessure.
Le duc suit son exemple. Elle voudroit encor
ramasser tout leur sang en de grands vases d’ or.
Clovis en ce desir veut la rendre contente :
et parmy les tresors renfermez dans sa tente,
fait choisir cent vaisseaux d’ or pur et ciselé,
pour recueillir le sang qui pour Christ a coulé.

Mais pendant qu’ à ces soins Clotilde est occupée,
une autre pompe vient, du pillage échapée :
et Sigalde paroist, par le prince commis,
pour empescher le sac du camp des ennemis.
Il conduit un amas de cent illustres dames,
qu’ il sauva de l’ ardeur des impudiques flames.
Berthe marche à leur teste : et par ses tristes pleurs,
exprime en mesme temps cent diverses douleurs ;
le trépas de son pere, et sa beauté captive,
et mille grands espoirs dont le malheur la prive.
Sa suite est ainsi qu’ elle en larmes, en soupirs.
Clotilde laisse au duc le soin des cent martyrs :
devance par ses pas l’ abbord de la princesse ;
l’ embrasse, l’ accompagne, et flatte sa tristesse.
Apres elle marchoient tous les princes captifs.
Les francs tiennent sur eux leurs regards attentifs :
et Clovis void en eux toute la Germanie
à son ample domaine heureusement unie.
Il pense à sa conqueste ; et par sa douce loy
par tout remet le calme, où tout tremble d’ effroy :
accorde trente jours pour relasche à la guerre :
et pour donner aux morts un repos sous la terre.
De son celebre exploit le plus illustre fruit,
est le bonheur de voir son bel astre qui luit,
dont ses yeux à toute heure adorent le miracle.
Mais tousjours à ses voeux il s’ oppose un obstacle :

et brulant de desirs, il pense incessamment
au heraut d’ Alaric qui receut son serment.
Jusqu’ au jour du combat, il n’ en peut rien pretendre.
L’ amour demande un bien ; l’ honneur vient le deffendre.
Avant que de son coeur le feu soit soulagé,
son esprit de deux noeuds doit estre dégagé,
et du combat promis, et du voeu du baptesme :
mais son premier devoir s’ attache au dieu supreme.
Cependant Yoland, dans ce honteux malheur,
pressant plus son cheval de rage que de peur,
aux vallons de la Vauge arrive avec Myrrhine.
Son invincible orgueil contre les maux s’ obstine :
et son ame enflammée, au deffaut de son fer,
pretend contre Clovis animer tout l’ enfer.
Elle monte à pas lents ces croupes si fecondes
en chesnes verdoyans, en murmurantes ondes.
Elle entend des bruits sourds, et des gemissemens :
puis des cris plus aigus, et de longs heurlemens.
La cime qu’ elle attaint paroist toute enfermée
dans le nuage obscur d’ une épaisse fumée,
d’ où sortent mille éclairs, rouges, estincellans ;
et des dragons ailez, aux corps noirs et brulans,
qui par leurs siflemens, et par leur fuite prompte,
monstrent qu’ un puissant bras les combat et les dompte.
Malgré son grand courage, elle en fremit d’ horreur :
et cet affreux spectacle allentit sa fureur.

Toutefois elle marche, à ces bruits attentive :
mais Myrrhine paslit, estonnée, et craintive ;
n’ ose lever les yeux, s’ arreste, et ne peut pas
dans sa frayeur extreme avancer un seul pas.
Yoland, sur la cime où s’ estend une place
qui du vaste palais monstre la riche face,
void un air sans broüillards, et découvre un beau jour,
qui dissipe l’ horreur des ombres d’ alentour.
Elle void à genoux une troupe muette,
de l’ un et l’ autre sexe, et de beauté parfaitte.
Elle void devant eux un auguste vieillard,
couronné de rayons, d’ un celeste regard,
richement revestu d’ une chape superbe,
sur une aube de lin, traisnant jusques sur l’ herbe.
Et sa dextre puissante, alentour de ces monts,
par le signe adorable écarte les demons.
Ne crains pas, Yoland, dit-il à la princesse.
De Dieu voy le pouvoir, de l’ enfer la foiblesse.
Il se tourne à l’ instant vers le temple orgueilleux,
à Mercure élevé sur un roc sourcilleux :
et de ce mesme signe, avec une parole,
il renverse, il destruit, et le temple et l’ idole.
Cette masse en tombant se separe en morceaux :
puis dans l’ abysme creux se rassemble en monceaux.
Mille terribles sons par les monts se répandent :
et cent fois redoublez, par les vallons s’ entendent.

Auberon estonné de tant d’ horribles bruits,
et de voir en plein jour la noire ombre des nuits,
accourt, et du palais ouvre la large porte,
d’ Albione effrayée ayant la seule escorte.
Voy, méchant, dit le saint, voy par quelle vertu
tes demons sont chassez, et ce temple abbatu.
Clovis a la victoire, en dépit de tes ruses :
et par tout tu verras tes malices confuses.
Severin est mon nom, de qui le saint troupeau
dans Agaune helvetique honore le tombeau
des six mille martyrs de la bande thebaine,
dont Maurice fut chef sous l’ enseigne romaine.
Le chef de cette troupe, est ton fils genereux,
Valbert, des loix de Dieu constamment amoureux,
qui chassé par ta rage est devenu patrice,
ayant veu l’ orient à ses voeux plus propice.
Voy son épouse aussi, la fille de Zenon,
Lucille, qui possede un celebre renom,
un rang imperial, une grande richesse,
et sur toutes grandeurs, une extreme sagesse.
Depuis deux mois entiers ils errent en ces lieux :
et Dieu les a souvent presentez a tes yeux.
Tu les as méprisez, et ces dames chrestiennes,
pour deux filles de rois, qui ne sont pas les tiennes.
Enfin le ciel m’ envoye, afin de se vanger,
si sous la loy de Christ tu ne veux te ranger.

Je puis briser ton corps, comme j’ ay fait ce temple.
Crains Dieu, crains sa colere, et tremble à cet exemple.
L’ enchanteur effrayé de ces graves accens,
veut tenter contre Dieu ses charmes impuissans.
D’ un coeur impenitent, et d’ une aveugle rage,
il pretend par son art soustenir son courage :
appelle, à son secours un reste de demons,
qui se cachoient encore aux antres de ces monts ;
sur leurs ailes s’ éleve, et dans les airs s’ emporte.
Le saint luy fait sentir une vertu plus forte.
Il est abandonné de ces foibles esprits,
qui fondent sous la terre, en jettant mille cris.
Le corps sur les rochers se brise et se déchire.
L’ ame avec les demons fuit dans le noir empire.
Ainsi du haut sommet du rocher Aventin,
s’ éleva dans les airs sur le peuple latin,
et tomba par les voeux du prince de l’ eglise,
l’ orgueilleux enchanteur qui mourut dans Arise.
Valbert sent à sa mort une extreme douleur.
Les deux soeurs s’ écrians, deplorent son malheur.
Severin, par ces mots, veut consoler leur ame.
Vous pleurez, comme un pere, un ravisseur infame,
qui suivant la fureur d’ un conseil infernal,
vous ravit au berceau dans vostre lieu natal :
vous nourrit pour Clovis, comme nobles infantes,
qui pouvoient de son coeur estre un jour triomphantes :

et vous cachant la loy qu’ adoroient vos ayeux,
força vostre ame tendre à servir les faux dieux ;
puis dans l’ amour du roy vous ayant engagées,
vous laisse dans l’ ardeur de vous en voir vangées.
Toy, dit-il, Yoland, fille du sage Euric,
roy des fiers visigots, soeur du brave Alaric,
pres de l’ Ebre il te prit, quand ton valeureux pere
avoit dans ses combas la fortune prospere.
Et toy, belle Albione, il te prit aux anglois,
quand ton pere engagé dans ses rares explois,
à l’ Ecosse adjoustoit l’ Irlande et la Norvege,
et ne redoutoit pas cette main sacrilege.
Helas ! Que je te plains, noble fille d’ Artus,
qui t’ ayant mise au jour, t’ eut donné ses vertus,
si ce traistre payen ne t’ eut portée au crime :
tu sens croistre en ton ventre un fruit illegitime.
Tu perdis par son rapt ton pere et ta maison :
et perdis par ton feu l’ esprit et la raison.
Maintenant sans secours, infame, et vagabonde,
quel lieu pour te cacher te reste-t-il au monde ?
Mais quittez toutes deux vos indignes ardeurs.
Portez vostre grand coeur aux celestes grandeurs.
Quittez les deïtez vainement adorées.
Que sans fin de vos yeux vos fautes soient pleurées.
Vos chefs furent trempez dans le sacré lavoir.
Detestez du trompeur et l’ art et le pouvoir.

Songez, par son desastre, à redouter le vostre.
Il dit. Mais trop de rage occupe l’ une et l’ autre.
Et la celeste grace, avec ses traist vainqueurs,
jamais ne peut entrer dans les superbes coeurs.
Vieillard, dit Yoland, nous cedons à tes charmes.
Mais en vain tu pretens que nous versions des larmes.
Le trépas de Clovis vangera nos douleurs.
Nous verserons plustost de son sang que des pleurs.
Il ne vaincra jamais Yoland en courage.
Je le croiray vainqueur, s’ il peut vaincre ma rage.
Si nous sommes du rang où tu veux nous placer,
tu nous hausses le coeur, puis tu veux l’ abbaisser.
Que l’ enfer m’ abandonne, et que le ciel m’ opprime.
Je hay le repentir, encor plus que le crime.
Allez, dit Severin, ô ! Detestables coeurs ;
le ciel vous abandonne à vos propres fureurs.
Mais vous, suivez mes pas : venez, troupe fidelle.
Allons chercher Clovis aux bords de la Moselle.
Ne pleure point, Valbert, un pere furieux,
indigne du cercueil, esclave des faux dieux,
ministre de l’ enfer, ennemy de mon maistre.
Laissons ce corps aux loups, qui doivent s’ en repaistre.
Alors la sainte bande, en marchant deux à deux,
par la pente du mont suit le saint lumineux ;
bénit le tout-puissant, et joint leur equipage,
qui sans bruit les attend à l’ ombre d’ un bocage.

Albione, Yoland, regardent ce depart ;
puis fixement en terre arrestent leur regard.
L’ une et l’ autre confuse, interditte, estonnée,
de secours tout à coup se trouve abandonnée.
ô ! Dieux ! Dit Yoland, pouvions-nous concevoir
qu’ un mortel sur la terre eut un si grand pouvoir ?
Qu’ il a fait à nos yeux d’ effroyables prodiges ?
à peine de ce temple on peut voir les vestiges.
Mais dans ce changement, rien ne peut m’ ébranler.
Et je voy dans nos maux dequoy nous consoler.
Nous ne sommes plus soeurs ; nous n’ avons plus de pere.
Mais nous avons chacune un grand prince pour frere.
Goustons le doux espoir qui vient nous soulager ;
d’ avoir un rang illustre, et dequoy nous vanger.
Ma soeur, dit Albione, (avant ma derniere heure
permets que ce cher nom encore nous demeure)
helas ! De quel espoir nous pouvons-nous flater ?
Helas ! De quel secours nous pouvons-nous vanter ?
Bien que contre Clovis nostre fureur assemble
l’ Espagne, et l’ Aquitaine, et l’ Angleterre ensemble ;
quand nous pourrions encore y joindre les romains ;
que doit plus redouter le vainqueur des germains ?
Mesmes de nostre sang, quelles certaines marques
pourrions-nous faire voir à ces puissans monarques ?
Quoy doncques, nostre coeur d’ affronts n’ est pas content.
Cette derniere honte encore nous attend.

Ah ! Que nulle esperance au jour ne nous retienne.
Mourons : et si ta honte est moindre que la mienne,
laisse-moy mourir seule, et souffre qu’ en mon sang
ma main noye et mon crime, et le fruit de mon flanc.
En meurtrissant l’ enfant par une juste rage,
du pere pour le moins je meurtriray l’ image.
Hé quoy ? Mon sang en moy combat contre le sien ?
Versons l’ un avec l’ autre, et ne divisons rien.
Mais ? Je sens contre moy s’ émouvoir mes entrailles ?
Et mes yeux, ô ! Mon fruit, pleurent tes funerailles ?
Si mes pleurs malgré moy sortent de leur prison,
la nature les verse, et non pas la raison.
Il faut que de mes flancs moy mesme je t’ arrache :
que comme un ennemy, de moy je te détache.
Et que ne puis-je encor survivre à mon trépas,
pour en faire à ton pere un horrible repas ?
ô ! De fille de rois ravisseur detestable,
c’ est toy qui m’ as plongée en ce goufre effroyable ;
quand me vantant Clovis, ses faits, et ses ayeux,
tu rallumois l’ ardeur que je pris dans ses yeux :
quand tu portois mon ame, helas ! Trop enflammée,
au plaisir de l’ aimer, et de m’ en voir aimée.
Tu me fis mediter cet aveugle dessein,
de le tenir au moins par un charme en mon sein :
quand je perdis l’ espoir qu’ aimant une chrestienne,
il quittast sa beauté, pour adorer la mienne.

Apres m’ avoir volée à ceux de ma maison,
tu m’ as volé l’ honneur, corrompant ma raison.
Ne pouvant l’ esperer par un noeu legitime,
tu fis que je l’ acquis par la honte et le crime :
que je conceûs de luy ce fruit doux et cruel,
d’ une part innocent, de l’ autre criminel ;
et qu’ il ne reste plus à ma fureur extreme,
qu’ à vanger mon forfait sur l’ innocence mesme.
Mais c’ est le seul remede à mon mal si pressant.
La rage est plus celebre à perdre un innocent.
Ah ! Que ne peut encor ma mourante colere
le jetter par morceaux dans le sein de son pere ?
Immolant à ses yeux ma vie et son enfant,
je penserois alors mourir en triomphant.
Mais avant mon trépas, répandons la vangeance,
et sur toute sa race, et sur toute sa France.
Si le ciel et l’ enfer écoutent les mourans,
ciel, enfer, suspendez vos aspres differends.
Ou si vous ne pouvez quitter vostre querelle,
ciel, tu n’es pas pour moy: c’est l’ enfer que j’appelle.
Tristes dieux, ou demons, pour la derniere fois,
sortez du sombre Averne aux accens de ma voix.
Accourez, Alecton, Megere, Tisiphone,
si vous vinstes jamais au secours d’ Albione.
Entortillez vos crins des serpens les plus noirs
dont jamais vostre rage arma les desespoirs.

Escoutez à ma mort ce que dicte ma bouche.
Si Clotilde jamais parvient à cette couche,
dont par vostre conseil j’ ay gousté le bonheur,
trop peu pour mon desir, et trop pour mon honneur ;
que ses fils à ses yeux, par de cruelles guerres,
comme loups acharnez, se ravissent leurs terres.
Que malgré ses soupirs, ses larmes, et ses voeux,
ils rougissent leurs mains du sang de ses neveux :
et que toute sa race en marastres feconde,
de tragiques horreurs épouvante le monde.
Puis sortez de mon sang, normans, et me vangez.
Que tous les champs françois par vous soient ravagez :
et qu’ apres vos fureurs, dans une longue guerre,
la France éprouve encor les fureurs d’ Angleterre.
Ah ! Que je dois gouster de delices là bas,
lors que mes descendans, par de sanglans combas,
feront, d’ un fer vangeur, dans les demeures sombres,
tomber de tant de francs les odieuses ombres !
Doux, mais tardif espoir ! Hé bien, pour me guerir,
mourons, si je ne puis me vanger sans mourir.
Lors se voyant sans fer à son dessein propice,
elle court furieuse, et cherche un precipice.
Mais Yoland l’ arreste ; et veut pour un moment
qu’ elle preste l’ oreille à ces mots seulement.
Ma soeur, s’ il faut mourir, je sçay perdre la vie.
Que ta fureur est belle ! Et que je te l’ envie !

Mais quel bien penses-tu qui survive au trépas ?
Ny haine ny desir ne se ressent là bas.
Toute vangeance est morte en la demeure noire ;
et se perd dans le fleuve où se perd la memoire.
C’ est se vanger sur soy, que de vouloir perir.
Et du moins, en mourant, il faut faire mourir.
Je veux perdre Clovis, le poursuivre à toute heure :
et ne veux point mourir, que premier il ne meure.
Mais je puis souhaiter, comme un supreme bien,
qu’ à jamais nostre sang soit ennemy du sien.
Qu’ à jamais, tour à tour, l’ Espagne et l’ Angleterre
enfantent des projets pour desoler sa terre.
Que de contraires moeurs, que de contraires bords,
que sans cesse opposant cent forts contre cent forts,
leurs haines, leurs fureurs, ne soient jamais bornées
ny par les vastes mers, ny par les Pyrenées.
Toutes deux dans leur rage à l’ envy s’ embrazans,
cherchent un long espoir en la suite des ans.
Toutes deux sont un temps dans un morne silence.
Puis Albione ainsi reprend sa violence.
Mon esprit, que mon feu rend plus ingenieux,
conçoit un fait plus beau, plus il est furieux :
et la posterité, quand je seray vangée,
sçaura ce que peut faire une femme enragée.
Du fier prince des francs vange-toy par ton bras.
Mais si ton fer le peut, le mien ne le peut pas.

Mon fardeau malheureux m’ en oste la puissance.
Je ne puis que sur moy de luy prendre vangeance.
Mais je rendray bien mieux mes transports assouvis,
si je reçoy la mort par la main de Clovis.
Cherchons-la par luy-mesme, afin que ce perfide
soit de son propre enfant le cruel parricide.
L’ une et l’ autre à ces mots, d’ un pas precipité,
tournant de toutes parts son regard irrité,
marche vers le palais, qui n’ ayant plus de maistre,
tout superbe qu’ il est, semble un desert champestre ;
où chacune s’ écarte ; et couve dans son sein
la criminelle ardeur d’ un funeste dessein.

LIVRE 22

Desja de toutes parts la prompte renommée
répandoit les exploits de la vaillante armée ;
et l’ estonnant progres du prince des françois,
remplissoit de terreur les coeurs des plus grands rois.
Alaric son rival, redoute la tempeste
qui doit dans peu de mois éclater sur sa teste.
Et le sage Thierry, regnant sur les romains,
sent que son sceptre branle en ses puissantes mains.
Quoy ? Dit-il en secret, la Germanie entiere
n’ a peû borner le cours de sa fureur guerriere.

Rien ne peut resister à son premier effort.
Il n’ a donné qu’ un jour à conquerir le nord.
La Saone est sous ses loix : le vaillant helvetique
a perdu par son bras toute sa gloire antique.
Rome verra bien-tost floter ses estendards.
Les Alpes contre luy sont de foibles ramparts.
Faisons, par nos conseils, que safureur s’ arreste :
que content de sa gloire, il quitte sa conqueste :
qu’ il embrasse l’ amour des plus douces vertus :
ou que par les plaisirs ses feux soient combattus.
Thierry, sur ce penser, cherche les plus doux charmes,
qui pourroient rallentir le bonheur de ses armes.
Cependant le vainqueur, fecond en grands projets,
de tous ses ennemis veut faire des sujets :
et desja mesurant son heur à son courage,
croit mettre sous ses loix la Garonne et le Tage.
Son coeur contre Alaric est sans cesse irrité,
ne pouvant estre heureux, qu’ apres l’ avoir dompté.
Il veut de son rival et la vie et la terre.
La guerre émeut l’ amour : l’ amour émeut la guerre.
Mais son celebre voeu regne en son souvenir.
Dieu possede en son coeur le rang qu’ il doit tenir.
Le baptesme pompeux dans Rheims desja s’ appreste.
Remy, le grand prelat, doit luire à cette feste.
Tout s’ appreste au depart ; et par l’ ordre du roy,
l’ armée est en sa marche un superbe convoy.

Il rend, par une pompe et pitoyable et belle,
les honneurs qui sont deûs à la troupe fidelle.
Il dit que les martyrs doivent seuls triompher :
que la gloire des morts ne doit pas s’ estoufer :
qu’ ils ont seuls soustenu des forces indomptables :
que les cieux, par eux seuls, luy furent favorables.
D’ abbord marchent par rangs les chevaliers gaulois,
en baissant leurs guidons, et le fer des longs bois.
La trompette, d’ horreur rend les ames surprises,
par ses lugubres tons, et ses lentes reprises.
Et celle des françois, reprend ces tristes sons.
Le gendarme la suit, en noirs caparassons.
Puis on void des soldats les files ondoyantes,
les drapeaux renversez, et les piques traisnantes.
Les fifres sont plaintifs ; et les tristes tambours,
couverts d’ un crepe noir, ont des bruits lents et sourds.
Deux cens nobles françois suivent ces longues troupes,
portant sur cent brancards, cent precieuses coupes,
pleines du sang fidelle encor plus precieux,
par Clotilde gardé, d’ un soin religieux.
Puis dans cinquante chars, ornez de palmes vertes,
des martyrs deux à deux, à faces découvertes,
les saints corps sont traisnez par quatre chevaux blancs,
conduits des deux costez par quatre nobles francs.
Leurs beautez sont encore et fraisches et vermeilles.
Et des cinquante chars les housses sont pareilles.

Les coursiers les plus chers à ces nobles amans,
sont conduits deux à deux, sensibles, écumans ;
et semblent de douleur, parmy les larges routes,
de leurs humides yeux jetter de grosses goutes.
Les guidons des vaincus, et les tristes drapeaux,
à terre sont traisnez, dechirez par lambeaux.
Puis du camp des germains on conduit les richesses :
et dans cinq chars dorez les captives princesses.
Les grands chefs prisonniers, s’ avancent deux à deux,
et dans ce triste sort sont encore orgueilleux.
Vingt jeunes chevaliers, d’ origine royale,
ornent le beau convoy par leur parure égale.
Puis vient sur Aquilon le monarque indompté :
et sur un barbe blanc, Clotilde à son costé.
L’ un d’ un visage fier, d’ un port et noble et brave :
l’ autre levant au ciel son regard doux et grave.
Apres un large espace, alloient de mesme front
le magnanime Aurele, et l’ aimable Arismond.
Puis Lisois, et les chefs de valeur plus celebre,
fermoient et le triomphe et la pompe funebre.
Les peuples estonnez se rangent des deux parts ;
font au noble convoy deux mobiles ramparts ;
et de mains, et de voix, et de larmes pieuses,
implorent des martyrs les ames glorieuses.
Desja paroist de loin, en portrait racourcy,
entre deux fleuves longs, le superbe Nancy.

Et desja le clergé, sortant de ses murailles,
vient en corps honorer ces saintes funerailles.
Toul, où marche la pompe, est le lieu bien-heureux,
destiné pour repos aux martyrs amoureux.
Et le convoy touchoit les bords de la Moselle,
alors qu’ il fut troublé d’ une illustre querelle.
Dés long-temps, Arismond, constant et genereux,
conservoit Agilane en son coeur amoureux.
Quelle est, dit-il au duc, cette Agilane aimable,
dont l’ ame en la prison te fut si secourable ?
Par des propos succincts, libres, et découverts,
Aurele luy redit ses voyages divers ;
la fureur de Ramir, cruelle et pitoyable ;
de sa charmante soeur le deüil inconsolable ;
leur naufrage, leur crainte aux getuliques bords ;
et leur captivité, pire que mille morts :
leur amitié cachée ; et du rivage more,
leur passage soudain aux rives du Bosphore :
l’ amour de l’ empereur ; ses ardentes fureurs :
le mutuel aveu du secret de leurs coeurs :
la fiévre d’ Agilane, et le saint secourable :
enfin leur mariage, et sa mort deplorable.
Du sueve, à ces discours, les changeantes couleurs,
font voir au sage duc de secretes douleurs.
Prince, dit-il, tu sens quelque mal qui te trouble :
qui te prend, puis te laisse, et soudain se redouble.

Je voudrois par mes soins le pouvoir alleger.
Oüy, reprit Arismond, tu le peux soulager.
Ecartons-nous, dit-il d’ une voix animée.
Mon trouble ne veut pas troubler toute l’ armée.
Allons seuls dans ce bois. Lors sans estre suivis,
ils laissent d’ un accord la suite de Clovis.
Mais à peine Arismond void que le bois les cache,
que son oeil furieux sur Aurele s’ attache.
Ah ! Dit-il, tu mourras, pour m’ avoir fait blesmir,
faux epoux d’ Agilane, et meurtrier de Ramir.
Elle m’ estoit promise ; et je donnay la vie
à son genereux frere à qui tu l’ as ravie.
Son bras en mesme temps luy fait sentir ses coups.
Aurele est tout surpris de cet ardent courroux.
Il void d’ un coeur rassis le sueve dans la rage.
Mais le danger pressant réveille son courage.
Le prince attaint son bras : il l’ attaint dans le flanc :
et leurs armes desja sont taintes de leur sang.
Chacun des deux coursiers et s’ écarte et s’ emporte.
Mais des deux chevaliers l’ ardeur s’ en rend plus forte.
Aussi-tost l’ un vers l’ autre ils retournent fougueux.
Agilane au retour se trouve entre les deux :
et paroist à leurs yeux celeste et rayonnante.
Tous deux, à cette veuë heureuse et surprenante,
fremissent de plaisir, de crainte, et de respect :
demeurent en suspens, tremblans à son aspect.

L’ un et l’ autre descend d’ une égale vistesse :
puis revere à genoux la divine princesse.
Elle void Arismond d’ un oeil severe et doux :
et de bras amoureux va serrer son epoux.
Mais du prince aussi-tost la noble ame est saisie
de l’ ardente fureur d’ une aspre jalousie.
Ce debat par le fer ne se doit pas vuider,
leur dit-elle : et c’ est moy qui le dois decider.
Lisois, par les grands coups de leurs lames pesantes,
avoit oüy le bruit des armes resonnantes.
Clovis, de saints discours par la reine occupé,
soudain du mesme bruit se sent aussi frapé.
Ils courent : et les chefs de la plus haute marque
volent avec ardeur sur les pas du monarque.
Ils trouvent les guerriers n’ agueres combatans ;
et la belle Agilane aux regards éclatans.
Puis découvrent plus loin, dans une route sombre,
une troupe, et des chars, qui s’ arrestent à l’ ombre.
Le spectacle paroist et surprenant et doux.
Tous deux ils sont sanglans, et tous deux à genoux.
Le prince tout surpris d’ une telle avanture,
de chacun des guerriers fait chercher la blessure.
Jouïssez, dit le duc, du bonheur de vos yeux.
Honorez Agilane : elle descend des cieux.
Non, dit-elle, je vis. Le ciel m’ a r’ animée,
pour servir mon epoux, et son prince, et l’ armée.

Levez-vous : c’ est Dieu seul que l’ on doit adorer.
Mais ils trouvent cet heur trop grand pour l’ esperer.
Oüy, dit-elle, je vis : levez-vous l’ un et l’ autre.
Dieu m’ a rendu la vie : ayez soin de la vostre.
Alors on les desarme : et l’ on cherche leurs coups.
Agilane prend soin du bras de son epoux.
Elle estanche le sang d’ une legere playe.
Il tremble : il doute encor si l’ avanture est vraye :
si ses yeux sont ouverts, ou s’ il resve en dormant.
Tousjours il la regarde avec estonnement.
Arismond, que le roy de ses soins favorise,
est confus et muet de rage et de surprise.
Lors se leve la troupe assise dans le bois.
Leur chef s’ avance, et parle au prince des françois.
Roy, dit-il, dont le nom s’ épand jusqu’ à l’ aurore,
nous venons te chercher, des climats du Bosphore.
Je suis fils d’ Auberon, prince du sang françois,
qui voyant que de Christ j’ avois suivy les loix,
me chassa de ces lieux, d’ une injuste colere.
Mais Dieu dans l’ orient m’ offrit un meilleur pere,
le saint si renommé, le divin Daniel,
quand pour sauver l’ Asie, et par l’ ordre du ciel,
à Zenon penitent il redonna l’ empire.
J’ arrive en son palais, quand Agilane expire.
Le saint remply de foy, luy fait revoir le jour.
Il me bénit le front dans cet heureux sejour.

Et pres de l’ empereur me promet un asyle.
Puis lors qu’ il l’ eut remis dans sa puissante ville,
il luy fait un present d’ Agilane et de moy :
luy vante nostre sang, nostre constante foy,
nos indignes malheurs ; et veut qu’ en sa famille
il nous donne le rang et de fils et de fille.
Zenon qui de luy seul tient son retour heureux,
d’ un coeur reconnoissant donne tout à ses voeux :
nous accepte, nous aime : enfin il me fait prendre
le haut rang de patrice, et celuy de son gendre :
veut qu’ Agilane épouse un consul éminent,
armat, qui dans l’ empire est son seul lieutenant.
Mais sage elle répond, que sa foy l’ a soumise
au franc qui doit unir son monarque à l’ eglise.
Zenon avant sa mort la comble de bienfaits.
Mon païs estoit seul l’ objet de mes souhaits :
et pour voir son epoux, Agilane soupire.
Cependant Anastase est receu dans l’ empire.
De ton renom celebre il devient amoureux :
et pour gagner le coeur d’ un roy si valeureux,
permet nostre depart ; et de dons magnifiques
veut honorer par nous tes vertus heroïques :
par sa lettre, qui porte un solemnel accord,
il te cede ses droits sur l’ empire du nord ;
et je dois sur le front t’ en mettre la couronne,
quand les gots à ton bras cederont la Garonne.

Ainsi de l’ orient jusques en ces climas,
honorez en tous lieux, nous avancions nos pas :
mais de l’ enfer jaloux la malice cruelle
nous a fait refuser la maison paternelle.
Agilane en secret, par un divin secours,
sceût ouvrir du palais les portes et les tours ;
aux puissances d’ enfer imposa le silence,
pour nourrir son epoux dans sa longue souffrance :
luy rendit sa franchise, et celle de Lisois,
pour courir au secours du plus vaillant des rois.
Severin que tu vois, est le saint admirable,
qui luy donna pour toy cette aide favorable :
qui depuis déployant sa puissante vertu,
a puny l’ enchanteur, a son temple abbatu.
Enfin nous te cherchions : mais dans la juste crainte
d’ interrompre le cours de cette pompe sainte,
nous prenions le repos à l’ ombre de ces bois,
lors que ces combatans ont élevé leurs voix.
De tous deux Agilane a connu le visage.
Bien-tost, a-t-elle dit, j’ appaiseray leur rage.
Et tous les deux ont creû, surpris par ses beaux yeux,
que pour les separer, elle venoit des cieux.
Tant d’ heur, répond Clovis, tant de rares merveilles
ont justement charmé nos yeux et nos oreilles.
Pour exprimer l’ exces de nos contentemens,
cher prince, nous n’ avons que des embrassemens.

Puis il honore encor d’ une faveur égale,
Severin, et Lucille, et la belle Vandale.
Quoy ? Seul, dit Arismond, je seray malheureux ?
Mais j’ auray pour mon juge un prince genereux.
Pensez-vous que mon sort soit reduit à l’ extreme ?
Je veux estre jugé par Agilane mesme.
Maintenant elle est libre, ayant franchy la mort.
La mort brise tout noeu, toute loy, tout accord.
à cet usurpateur la mort l’ avoit ostée :
et pour moy seulement Dieu l’ a ressuscitée.
Entens nos differens : tu sçauras, ô grand roy,
qui la merite mieux, ou d’ Aurele, ou de moy.
Tous demeurent muets, tant la surprise est grande ;
et jugent qu’ Arismond est juste en sa demande.
Le ciel à peine au duc a rendu son tresor,
qu’ il se void sur le point de le reperdre encor.
Agilane paslit, inquiete, estonnée ;
du celeste secours se croit abandonnée.
Le roy, qui reconnoist leur trouble et leur tourment,
au soir, dans son palais, remet ce jugement.
La divine Clotilde en mesme temps arrive.
La troupe de Valbert, d’ une veüe attentive,
confesse que leurs yeux n’ ont rien veu de si beau,
aux terres où du jour se leve le flambeau.
Clovis luy fait connoistre Agilane et Lucille ;
et laissant d’ un recit la longueur inutile,
luy conte en peu de mots la cause du combat,
et l’ estonnant sujet de l’ illustre debat.
Apres mille devoirs, apres mille caresses,
et les honneurs meslez aux plus douces tendresses,
tous reprennent contens la suite du convoy.
Arismond et Valbert vont aux costez du roy.
Agilane et Lucille accompagnent la reine,
qui par ses entretiens tasche à flater leur peine.
Severin marche en suite entre Aurele et Lisois :
puis des chefs renommez le plus illustre choix.
Et de nobles françois une foule guerriere
suit en rangs plus confus cette bande derniere.
Vaast, le disciple aimé du pontife de Rheims,
vient en pompe et mitré recevoir les corps saints.
Il se presente au roy, qui descend et l’ embrasse.
Mais embrasse la croix le premier de ta race,
luy dit le saint evesque ; et fay que les françois,
l’ embrassant apres toy, soient vainqueurs par la croix.
Le prince obeïssant et la prend, et la baise.
De Clotilde et du duc les coeurs tressaillent d’ aise.
Et les gaulois chrestiens, levant les mains aux cieux,
sentent leur sein moüillé des sources de leurs yeux.
Le prelat satisfait du progrez de l’ eglise,
voyant l’ ame du prince à la foy si soumise,
l’ accompagne, et l’ attache aux douceurs de sa voix,
luy contant du sauveur et la vie et les loix.

Dans les portes de Toul la sainte pompe arrive :
et le peuple la suit d’ une veüe attentive.
Les corps des saints martyrs, au temple sont conduits :
et la foule à l’ entour y répand mille bruits.
Le roy marche au palais, où le prelat sans cesse
l’ instruit plus en repos, affranchy de la presse.
Et Clotilde souvent luy preste son secours,
meslant sa voix charmante à ses graves discours.
Enfin la nuit humide estend ses sombres voiles ;
et pare leur noirceur de l’ or de ses estoiles.
Dans son impatience Arismond languissant,
veut que le roy le juge ; et Clovis y consent :
pres de luy fait asseoir la princesse Vandale ;
Clotilde à l’ autre main ; puis d’ une suite égale,
chacun des deux costez est assis en son rang,
selon la dignité du merite ou du sang.
Une troupe est debout, à l’ entour épanduë.
Alors chacun tenant son ame suspenduë,
le sueve arreste l’ oeil sur le roy des françois ;
puis d’ un ton agreable éleve ainsi sa voix.
Que la justice est belle, et donne d’ asseurance !
Qu’ elle est aux malheureux une douce esperance !
Elle est dans Agilane : elle est dans ce grand roy.
Je sçay qu’ elle est en vous, et je la sens en moy.
Ainsi dans le bon droit mon esprit se repose :
car tout est juste icy, mes juges et ma cause.

Aurele mesme est juste, et de Dieu craint la loy.
Il ne veut pas un bien qui n’ appartient qu’ à moy.
Et je ne vous crains point, belle morte et vivante :
puisque dans l’ equité vous estes trop sçavante.
Quelle ame pourroit estre injuste en ce bas lieu,
qui pour estre jugée a paru devant Dieu ?
Mais que me sert icy de perdre un vain langage ?
Il faut peu de discours, lors que le juge est sage.
La simple verité plaist à tous les esprits.
Moins elle a d’ ornemens, plus on connoist son prix.
Voicy donc le recit succinct et veritable
de mon premier duël, heureux et lamentable.
Le sueve et le vandale, animez dés long-temps,
heureux, puis malheureux, sans cesse combatans,
disputoient la Galice et la Lusitanie.
Ils veulent par la paix voir la guerre finie :
souhaittent desormais vivre sous mesmes loix ;
et s’ unir pour tousjours, alliant les deux rois.
Pour donner à l’ accord une asseurance égale,
je devois épouser la princesse Vandale.
Vous jugez, pour l’ aimer, qu’ il suffit de la voir.
Je la vis ; et l’ amour me mit sous son pouvoir.
Bien que mon jeune coeur n’ aspirast qu’ à la guerre,
j’ aimay mieux Agilane, et la paix de sa terre.
Mais les sueves mutins rompirent les accords.
Les foibles, disent-ils, cederont aux plus forts.

Pour deux peuples si grands, c’ est trop peu de provinces.
Espargnons tant de sang, par le combat des princes.
On fait deux innocens les victimes de tous.
Je deviens ennemy, quand j’ espere estre époux.
Je voy devant mon fer le frere de ma reine.
Je la voy qui me jette un regard plein de haine.
Helas ! Dis-je, ô ! Mon bras, que peux-tu m’ acquerir ?
Et pour plaire à son coeur, dois-je vaincre, ou mourir ?
Soit vainqueur, soit vaincu, tout desastre m’ opprime.
Car que pourra pretendre ou ma honte, ou mon crime ?
Pûst-elle au moins sçavoir le trouble où je me voy :
et ce premier combat qui se fait dedans moy.
Contre un époux promis elle anime son frere.
Je ne la puis haïr, quoy qu’ injuste et contraire.
Ramir vient au combat, en ce malheureux jour,
troublé par son courage, et moy par mon amour.
Il me porte deux coups, dans sa fureur extreme.
Je ne puis m’ irriter contre le sang que j’ aime.
Par mon fer seulement ses coups sont repoussez.
Et n’ estant pas vaincu, je pense vaincre assez.
Mais enfin la fortune, et propice et contraire,
l’ abbat, et fait le coup que mon bras n’ ose faire.
Il tombe ; et je sens naistre un espoir en mon coeur,
de voir que je puis estre et sans crime et vainqueur.
Le courageux Ramir, dans sa douleur extreme,
veut mourir, plus que moy sans pitié pour luy-mesme.

Son peuple veut qu’ il cede ; et pour le garentir
jure que de l’ Espagne ils sont prests de partir.
Ramir rend son épée, accablé de tristesse.
Je la porte, et la mienne, aux pieds de la princesse.
Depuis tousjours le sort l’ éloigna de mes yeux.
Dans mon heur je languis, triste victorieux.
Pour renouër l’ accord, je noüay mille trames.
Mais tout sueve fut sourd au desir de mes flames.
Le vandale partit : et pour dernier malheur,
je ne pûs d’ un adieu soulager ma douleur.
Puis j’ appris qu’ en la mer cette merveille rare
avoit trouvé le sort encore plus barbare ;
qui si loin de mes yeux l’ ayant voulu bannir,
le ciel, pour me vanger du sueve inexorable,
qui s’ estimant heureux, me rendoit miserable,
contr’ eux émeût les gots, qui guerriers et cruels,
ont affligé leurs champs de maux continuels ;
et pour comble de maux, alluma dans leurs villes
l’ insolente fureur des discordes civiles.
Mon coeur se soulageoit dans l’ ardeur des combas :
mais il ne put souffrir les factieux debats.
Et j’ allois inconnu jusqu’ en la Germanie,
de sueves courageux prendre une colonie,
pour retourner soudain, et punir les mutins,
quand icy j’ ay trouvé de plus heureux destins ;

Agilane qui vit : mais de mon bien jalouse ;
et qui voudroit d’ un autre estre l’ injuste épouse.
Mais quel est cet amant ? L’ horreur m’ en fait fremir.
Mais quel est cet amant ? Le meurtrier de Ramir.
Elle a peû donc toucher, de la mort occupée,
la main qui de son sang encore estoit trempée.
Oüy, la mort, Agilane, occupoit tous vos sens.
La mort qui fit le mal, l’ excuse en mesme temps.
Vostre ame estoit troublée en son soupir extreme.
Le ciel vous rend la vie, et vous rend à vous mesme.
Vostre ame, par un saint, a cessé de dormir.
Voyez qui de nous deux est meurtrier de Ramir.
Non, vostre ame n’ est plus par le trouble asservie.
Voyez qui de nous deux luy redonna la vie.
Et si, pour mieux juger, vostre sens s’ affermit,
songez à qui des deux un père vous promit :
et jugez qui des deux il choisiroit pour gendre,
ou qui sauva son sang, ou qui l’ osa répandre.
Mais l’ ame de Ramir, par le vouloir de Dieu,
pour ouïr vostre arrest, est presente en ce lieu :
pour ouïr si sa soeur, à l’ amour asservie,
choisira pour époux l’ assassin de sa vie :
et pour voir, quand sa voix reglera nostre sort,
ce qu’ elle aimoit le mieux, ou sa vie, ou sa mort.
à ces mots il finit : et tousjours il addresse
ses regards et ses voeux à sa belle princesse.

Agilane et le duc font voir une rougeur,
que répand sur leur front le trouble de leur coeur.
Puis un murmure sourd soudain touche l’ oreille :
ainsi que dans les bois un doux bruit se réveille,
alors que tout à coup se levent les zephirs,
et font mouvoir la feuille au gré de leurs soupirs.
Aurele, par son coeur, et par son innocence,
monstrant un front serein, rompt ainsi le silence.
Qu’ un langage est trompeur, quand il sçait bien flatter !
Quand l’ art est bien conduit, qu’ il est à redouter !
L’ art donne à l’ innocence un faux masque de crime :
et trompant la justice, il en fait sa victime.
L’ art se mesle tousjours avec la fausseté :
et la franchise est jointe avec la verité.
Souvent le mauvais droit a le plus d’ eloquence.
Souvent la verité triomphe avec silence.
Noble et prompte elle hait la longueur du discours :
et des termes charmans dédaigne le secours.
Sans recourir à l’ art qui s’ apprend aux écoles,
je vays en peu de mots vaincre tant de paroles.
Voicy le differend. Arismond, ô ! Grand roy,
pretend meriter mieux Agilane que moy.
Mais n’ est-ce pas en vain qu’il nous trouble et s’irrite.
Le differend est nul, si nul ne la merite.
Icy d’ un grand orgueil il veut de grands témoins.
Qui croit la meriter, la merite le moins.

Qu’ à son juste mépris nul de nous ne s’ expose.
Car tous deux en ce point nous perdrions nostre cause.
à l’ amant le plus humble est deû le plus grand bien.
Il merite, en disant qu’ il ne merite rien.
Venons à ce forfait, dont mon ame est si noire.
J’ en passe le recit : vous en sçavez l’ histoire.
J’ abandonne ma vie, épargnant un enfant.
J’ admire la beauté qui l’ aime et le deffend.
Pouvois-je imaginer cette fureur extreme ?
Qui doit-on de sa mort accuser que luy-mesme ?
Arismond luy causa ce malheureux transport.
En luy donnant la vie, il luy donna la mort.
Si mes yeux furent pris ; et si je fus coupable
contemplant de sa soeur le visage adorable,
tu devrois, Arismond, de ce cruel malheur
accuser plus que moy la beauté de sa soeur.
Dire mes faits suivans, je ne puis, je ne l’ ose.
Celle qui fit mon heur, en diroit mieux la cause.
Pour de legers devoirs, ce fut un trop grand bien.
Je dis encore un coup, je ne meritois rien.
Par le trouble du moins je n’ eûs pas cette palme.
Nul trouble ne parut dans une mort si calme.
Nous eusmes pour contract, quand ce noeu fut estraint,
la presence, l’ aveu, le conseil d’ un grand saint.
Celuy dont je la tiens, me l’ a ressuscitée :
mais non pas à dessein qu’ elle me fut ostée.

Quand elle seroit libre, elle est ferme en son choix.
Les sages font tousjours ce qu’ ils font une fois.
Alors d’ un oeil remis, et d’ un grave silence,
de son aimable epouse il attend la sentence.
Clovis tourne vers elle un regard adoucy :
et tous en mesme temps la regardent aussy.
Nul que vous, dit le roy, ne peut juger la cause.
Sur vous seule, de tous l’ attente se repose.
Vous seule estes des deux la crainte et le desir.
Je ne puis vous donner : c’ est à vous à choisir.
Toutefois Arismond m’ a, dit-elle, advertie
que je suis en ce lieu moins juge que partie :
puis qu’ afin de me vaincre, et de me meriter,
il me rend criminelle, au lieu de me flater.
C’ est un nouveau chemin, et que peu sçavent prendre.
Avant que de juger, il faut donc me deffendre.
Oüy, je luy fus promise ; et de fiers ennemis,
par un soudain accord, nous devinsmes amis.
J’ épousois un enfant ; et mon ame attendrie
sacrifioit mes jours à l’ heur de ma patrie.
Mais l’ accord fut rompu : donc aussi-tost, d’ amis,
nous fusmes pour jamais de mortels ennemis.
Il me reste à juger, pour vuider la querelle,
qui m’ est plus ennemy d’ Arismond ou d’ Aurele.
Par le fer de l’ un d’ eux, mon frere fut dompté :
et sur le fer de l’ autre il s’ est precipité.

L’ un est sueve, ennemy pour jamais du vandale :
l’ autre un franc, que nul homme en sagesse n’ égale,
qui cent fois me sauva de terribles dangers,
des goufres de la mer, d’ horribles estrangers,
d’ un lion effroyable, et d’ un tyran infame,
dont sa vertu long-temps borna l’ impure flame.
Sans qui, j’ aurois suivy Ramir parmy les morts.
Sans qui, le creux abysme eut englouty nos corps.
Ramir fut par son aide inhumé sous la terre.
Tu veux que son esprit luy fasse icy la guerre.
Ah ! S’ il pouvoit parler, ma soeur, diroit sa voix,
choisy qui m’ a donné ce que je demandois.
Mon esprit, par luy seul, ne sent plus nulle injure :
et mon corps eut par luy l’ heur de la sepulture.
J’ ay peû donc épouser (je le dis sans fremir)
j’ ay peû donc épouser ce meurtrier de Ramir ;
celuy qui me sauva sur le rivage More ;
et celuy que Ramir sous la terre aime encore.
Et quand je serois libre à faire un second choix,
je choisirois Aurele une seconde fois.
Je pouvois d’ un seul mot finir cette querelle :
mais pour purger l’ honneur d’ Agilane et d’ Aurele,
devant le grand Clovis, j’ ay voulu faire voir,
que tout ce que j’ ay fait, je l’ay fait par devoir.
Apprenez que mon coeur n’ a plus de choix à faire.
Apres la foy donnée, en vain l’ on delibere.

Sçache donc, ô ! Grand roy, que je ne mourus pas :
et que jamais mon mal n’ alla jusqu’ au trépas.
Mais le sage stilite, émeû d’ un puissant zele,
sçachant à quoy le ciel destinoit mon Aurele,
pour te donner Clotilde, et la chrestienne loy,
le trompa saintement, pour l’ arracher de moy.
Connoissant que mon mal devoit durer encore,
il voulut que dés l’ heure il quittast le Bosphore :
et me voyant plongée en l’ assoupissement,
à peine luy permit de tarder un moment.
Va, la France t’ attend : cours, dit-il, sage Aurele.
J’ auray soin de ce corps ; vole où le ciel t’ appelle.
Il ne pût resister à cet ordre pressant.
Je sçay ce que son coeur souffrit en me laissant :
et quand j’ eûs de mes sens la libre joüissance,
je sçay ce que le mien souffrit de son absence.
Genereux Arismond, ainsi console toy,
si je prens pour époux, qui possede ma foy.
Apres cette sentence obligeante et cruelle,
elle va se ranger pres de son cher Aurele.
Chacun se réjoüit de l’ heur de ces epoux.
Arismond seul rougit, et monstre un oeil jaloux.
Le roy va l’ embrasser ; et dit qu’ à sa vaillance
il prepare en son coeur une autre recompense.

LIVRE 23

L’ astre dont les rayons dorent tout l’ univers,
rendoit le jour aux champs de tenebres couverts ;
et la nuit, en fuyant sa lumiere feconde,
alloit de son grand voile obscurcir l’ autre monde.
Clotilde, par son zele eloquent et pieux,
veut destruire par tout l’ empire des faux dieux ;
visite les captifs ; et d’ un coeur charitable,
tasche à consoler Berthe en son deüil deplorable.
Arismond l’ accompagne en ce triste devoir :
et luy-mesme accablé d’ un cruel desespoir,

veut dissiper l’ ennuy de la belle princesse,
en qui reluit encor son rang et sa noblesse.
Il trouve, en contemplant son air imperieux,
dans sa grandeur vaincuë, un oeil victorieux :
et consent de remettre en cette main royale,
son coeur que luy rendit l’ inflexible vandale.
Berthe qui sçay le bruit que répand sa valeur,
trouve que sa presence adoucit son malheur.
Elle admire son port, sa charmante parole ;
et sent que son discours la flate et la console.
Clotilde, en dissipant les fausses deïtez
par le brillant flambeau des saintes veritez,
pour un trône perdu par de cruels desastres,
veut qu’ elle en gagne un autre élevé sur les astres.
Le monarque des francs prend le repos d’ un jour,
pour rafraischir l’ armée en cet heureux sejour,
où le joint de Thierry l’ ambassade honorable,
dont Symmaque est le chef illustre et venerable.
Il vient, selon l’ accord, recevoir en ses mains
Lantilde, soeur du roy, pour reine des romains ;
qui desja d’ un coeur pur croyant un dieu supreme,
part avec Blanchefleur, pour voir le saint baptesme.
Sa soeur, de son haut rang n’ a point l’ esprit jaloux ;
esperant dans un cloistre un bien plus grand espoux.
Ceux d’ entre les germains de la plus haute marque,
viennent pour tout le peuple aux pieds du grand
monarque,

demander que soumis à l’ estat des françois,
ils puissent vivre heureux en conservant leurs loix.
Berthe est jointe à leur troupe, et sa bande captive.
Les francs à leur requeste ont l’ oreille attentive.
Le prince est sur son trône, où maint ambassadeur
adjouste avec sa cour un lustre à sa grandeur.
Symmaque, bien instruit des leçons de son maistre,
prend le temps qu’ à ses voeux la fortune fait naistre ;
et dit, en presentant les vaincus au vainqueur ;
ton bras a triomphé, fay triompher ton coeur.
Une grande victoire, élevant ta puissance,
veut avoir pour compagne une grande clemence.
Le nord ne compte plus combien il a de mains.
En tes seules bontez est l’ espoir des germains.
Alors que l’ on recherche un vainqueur comme un pere,
luy-mesme il se desarme, et soudain se modere.
Si tost qu’ on est soumis, on demeure puissant.
Tant plus il a de force, et moins on la ressent.
Relevant les vaincus, il releve sa gloire.
L’ humilité fait plus, que n’ eût fait la victoire.
Voudrois-tu par rigueur les ranger sous tes loix ?
Troubler toute l’ Europe ? émouvoir tous les rois ?
Sous un leger tribut, sous un fidele hommage,
laisse-les dans leurs loix, exempts de l’ esclavage.
La loy de la nature, est une antique loy,
qui doit estre commune à tout peuple, à tout roy.

Troubler sa liberté, c’ est luy faire une injure.
Et qui force les coeurs, veut forcer la nature.
Le vaillant prince émeû de ces sages discours,
laisse aller sa vertu dans son rapide cours.
Il veut que sa clemence en tous lieux retentisse :
et que dans sa largesse éclate sa justice.
Sur Arismond et Berthe il jette un oeil plus doux.
L’ un et l’ autre à l’ instant, parlant au nom de tous,
s’ inclinent, implorant ses bontez paternelles.
Jurez-moy, leur dit-il, qu’ ils me seront fidelles.
Ils levent leur main droite. Et moy j’ unis ces mains,
reprit-il, et vous rends l’ empire des germains.
La rougeur à tous deux se répand sur leur joüe.
Mais je ne pretens pas que l’ on me desavoüe,
adjouste le grand roy. Ce bon heur les confond :
et par ces mots s’ accroist la rougeur de leur front.
Alors tous les germains, d’ une voix éclatante,
font voir qu’ un si grand bien surpasse leur attente.
Clovis tenant leurs mains, se plaist en mesme temps
de les voir et müets, et surpris, et contens.
Je ne veux pas, dit-il, par ce don vous surprendre.
Consultez dans ce jour si vous le devez prendre.
Tous deux luy rendent grace, et se donnent la foy.
Arismond transporté, baise les mains du roy.
Je dois plus, dit le prince, à ton noble courage.
De tes mains seulement je reserve l’ hommage.

Symmaque, au nom de tous dont les coeurs sont ravis,
orne de mots pompeux la gloire de Clovis.
Pour rompre son discours, le roy rompt l’ assemblée,
de tant de cris de joye heureusement troublée.
La grandeur de son ame éclate sur son front.
D’ une main il prend Berthe, et de l’ autre Arismond ;
d’ agreables discours flate leur douce peine ;
et veut dans leur bonheur les conduire à la reine ;
qui prend part aux plaisirs que sent ce couple heureux,
comblé des biens d’ amour, aussi-tost qu’ amoureux ;
mais qui de son espoux ressent bien mieux la gloire,
voyant que sur luy-mesme il gagne une victoire.
Il veut que sa douceur n’ ait rien de limité.
Il redonne aux captifs leur chere liberté.
Et l’ on entend par tout mille voix éclatantes,
et les heureux transports de tant d’ ames contentes.
Du roy de l’ Ausonie il reçoit les presens :
dix vases d’ or, bordez de saphirs reluisans :
Venus de Phidias : deux antiques Hercules ;
ouvrages reconquis sur le roy des herules,
qui superbe du sac des grands temples romains,
sentit de l’ ostrogoth les vangeresses mains :
vingt vaisseaux enrichis d’ agathes precieuses,
remplis d’ huile odorante, et d’ eaux delicieuses :
douze robbes de pourpre, éclatante aux regards :
et cent restes pompeux du luxe des Cesars.

Puis vient, pour couronner l’ ample magnificence,
un don jusques alors inconnu dans la France,
qui de mille ans de guerre avoit senty les maux.
Des luts harmonieux en grandeur inégaux.
Ces armes, dit Clovis, pour nous sont inutiles.
à manier le fer, les francs sont plus habiles.
Ces hommes, dit Symmaque, en ce bel art instruits,
sçavent charmer l’ oreille, et chasser les ennuis.
Ils serviront souvent pour adoucir ta peine,
quand la paisible nuit des travaux te rameine.
Le prince satisfait, les accepte, et répond ;
ils pourront honorer les noces d’ Arismond.
Symmaque, nous joindrons ta musique à la nostre,
pour luy rendre ce soir plus doux que ne fut l’ autre.
Clovis se sent émeû de l’ heur de ces epoux.
Il s’ en trouve en luy-mesme et content et jaloux.
Et la douce musique encore dans son ame
va rallumer l’ ardeur de sa pudique flame.
Un concert de six luts, par ses sons ravissans,
par ses graves accords, soudain émeut ses sens,
ranime son tourment, puis aussi-tost le flate,
d’ une main tantost forte, et tantost delicate.
Les sons impetueux penetrent dans son coeur ;
et contre ses sermens irritent son ardeur.
Le bruit cesse. Une voix d’ un bel art animée,
alors par sa douceur rend son ame charmée.

Jeune Mars, luy dit-elle, écoute les plaisirs.
Vers l’ aimable Venus laisse aller tes desirs.
Ne pers pas tes beaux ans à desoler la terre :
et triomphe en amour, comme tu fais en guerre.
Les luts en mesme temps se meslent à la voix :
et cinq chantres divers s’ animent à la fois,
qui joignent leurs douceurs à celle de sa flame.
Il sent qu’ un double charme ensorcelle son ame.
Il pense que son coeur, d’ un vol delicieux,
sur l’ aile des plaisirs s’ éleve dans les cieux.
Aurele, de son roy void les peines secretes ;
dans la court du palais fait sonner vingt trompettes,
qui réveillent Clovis par ce trouble abbatu ;
et par leurs tons guerriers raniment sa vertu.
ô musique, dit-il, et plus noble et plus belle,
qui fait voler mon coeur où la gloire l’ appelle !
J’ ay senty, par ces chants qui flatoient mon desir,
qu’ il n’ est point de tourment plus grand que le plaisir :
et qu’ une ame jamais ne sent tant de suplices,
que lors que sa vertu lutte avec les delices.
Reservons pour la paix ce doux appast des coeurs,
de peur qu’ il n’ ait l’ honneur de vaincre les vainqueurs.
Ces chants n’ incitent pas à dompter la Garonne.
Que nul dans l’ univers desormais ne s’ estonne,
si Rome ayant les sens par ce charme endormis,
est si souvent en proye à tous ses ennemis.

à ces mots il se leve : et chacun se retire.
Serieux il s’ applique aux soins de son empire.
Comme le sage Ulysse, en son vaisseau leger,
redoutant des beaux chants l’ appast et le danger,
oüyt les doux accens des charmantes syreines,
puis s’ enfuit de leurs bords, sur les humides plaines.
Clovis ainsi se dompte : et sensible aux plaisirs,
est plus sensible encore à de plus hauts desirs.
à peine il void du jour renaistre la lumiere,
qu’ il s’ addresse au seul dieu par une humble priere.
Ses voeux volent à Reims, où ses deffauts passez
par les heureuses eaux doivent estre effacez.
Et sans cesse il bénit la puissance adorable,
qui daigna le tirer d’ un abysme effroyable.
Il va baiser les corps des martyrs glorieux,
puis fait partir de Toul son camp victorieux.
Du patrice Valbert la troupe l’ accompagne.
Il void les moissons d’ or de la vaste Champagne.
Durant quatre soleils, le charme des discours
du chemin ennuyeux semble abreger le cours.
Valbert conte au grand roy ses remarques plus rares,
aux terres des romains, des grecs, et des barbares :
l’ orgueil de Basilisque, et sa honteuse fin ;
les crimes de Zenon ; et par l’ ordre divin,
son exil, son retour des deserts de l’ Epire :
et par quelle avanture Anastase eut l’ empire.

Et Clotilde et le roy, par ce divers recit,
sentent que des chemins l’ ennuy se radoucit.
Valbert leur conte encor les rigueurs de son pere ;
son invincible erreur ; son injuste colere ;
sa mort épouvantable ; et d’ un fils la douleur,
quand un pere a du ciel attiré son mal-heur.
Il dit le noble sang d’ Yoland, d’ Albione :
à quelle indigne sort l’ enfer les abandonne.
Le sage Severin confirme ce discours.
Chacun plaint leurs fureurs, et leurs mal-heureux jours.
Alors paroist un char de superbe apparence,
d’ où sortent à l’ instant les princesses de France.
Pour prevenir le prince, elles hastent leurs pas.
Le roy vient au devant, en leur tendant les bras.
Tous sont émeûs de joye, et feconds en caresses,
donnent de longs baisers, pour de longues tristesses.
Batilde les suivoit, qu’ un mariage heureux
lioit à Genobalde, à ce chef genereux,
qui rangeoit la Bourgogne aux lois de son monarque.
Batilde, dont le sang est d’ une illustre marque.
Elle conte au grand roy, d’ un coeur triste et content,
sa peine, et les faveurs que du ciel elle attend.
Que depuis peu de mois, la sainte de Nanterre,
Genevieve a quitté le sejour de la terre.
Et qu’ avant que la mort finit ses heureux jours,
elle avoit imploré son merveilleux secours,

pour guerir son cher fils, qu’ un nouveau mal possede,
qui de l’ art des humains dédaigne tout remede,
qui s’ attache à la gorge, et de qui les rigueurs
d’ horreur et de pitié font frissonner les coeurs.
Que par un doux espoir, la pieuse bergere
avoit donné relasche à sa douleur amere ;
d’ un prophetique esprit, l’ asseurant que dans Rheims
son fils seroit guery par de puissantes mains.
Qu’ à son dieu cependant son ame fut fidelle.
Qu’ elle alloit dans le ciel faire des voeux pour elle :
et que deux plus grands biens contenteroient son coeur,
de voir son roy chrestien, et son epoux vainqueur.
Clovis plaint le tourment dont Batilde est attainte ;
et regrette la mort de la celebre sainte.
Ils poursuivent leur route, achevant ces discours :
et découvrent de Rheims les temples et les tours.
Enfin paroist de loin, dans une vaste lande,
du pontife sacré la magnifique bande.
L’ on void de chapes d’ or deux longs ordres brillans,
separans en deux parts les peuples fourmillans.
Les chants frapent les airs ; mille voix les secondent.
Les trompettes des francs à l’ envy leur répondent.
Comme quand les pasteurs de differens hameaux,
d’ un accord l’ un vers l’ autre ameinent leurs troupeaux,
on void venir de loin, par des alleûres lentes,
les taureaux mugissans, et les brebis bélantes.

Tout s’ approche, se mesle, et répand dans les airs
les discordans accords de tant de cris divers :
et l’ on entend se joindre à tant de voix confuses,
les sons des chalumeaux, et ceux des cornemuses.
Et l’ armée, et le peuple, ainsi d’ un pas divers
s’ avancent l’ un vers l’ autre, et joignent leurs concerts.
Le monarque marchoit dans sa pompe royale.
Remy, dans sa splendeur sainte et pontificale.
Chacun, d’ un grave pas à l’ égal s’ avançoit.
L’ un et l’ autre, à l’ abord rend l’ honneur qu’ il reçoit.
Le saint bénit le prince, et l’ embrasse, et le baise.
Mes voeux sont exaucez, dit-il transporté d’ aise.
Ses soûpirs à l’ instant interrompent sa voix.
Et Clovis prend ce temps pour embrasser la croix.
Voicy, reprit le saint, l’ heure si desirée
de voir l’ auguste croix par mon prince adorée.
Dieu te rendit vainqueur, dés qu’ il te vit soûmis.
Par luy toûjours ton bras vaincra tes ennemis.
Il permit ton mal-heur, mais pour sa propre gloire,
en voulant qu’ à luy seul tu deûsses la victoire.
Tu vois que pour le prix d’ un voeu juste et pieux,
il t’ a voulu donner et la terre et les cieux :
et de quelles faveurs ta disgrace est suivie,
qui te donne un triomphe, et l’ eternelle vie !
Dieu t’ a comblé de biens ; et tu verras demain
ceux qu’ il te versera de sa prodigue main.

Clovis de son bon-heur rend à Dieu la loüange :
puis sous un riche dais l’ un et l’ autre se range.
Les prestres vont devant, accompagnant la croix :
et tout l’ air retentit d’ harmonieuses voix.
De suite apres le dais, en deux files égales,
marchent d’ un grave pas les princesses royales.
Le peuple les admire, et s’ épand à l’ entour :
et de confuses voix bénit cet heureux jour.
Les festons ornez d’ or, parent les portes doubles.
Le passage est pressé, plein d’ agreables troubles.
Les murs sont revestus de longs tapis divers.
De sable et de rameaux les pavez sont couverts.
On void de lieux en lieux, dans les places publiques,
de grands arcs de triomphe, et de larges portiques,
où les combas du roy, de rang sont figurez,
dans un bel ordre égal de cartouches dorez.
Enfin la belle pompe arrive aux portes amples
de ce temple fameux, le plus heureux des temples,
qui vid laver l’ erreur des antiques françois,
et garde encor le droit de sacrer tous nos rois.
Clovis tourne ses yeux vers ses troupes vaillantes ;
et fait entendre aux chefs ces paroles charmantes.
Mes compagnons, dit-il, mon heur est imparfait,
si vous ne faites tous le serment que j’ ay fait.
Je m’ en vay dans ce temple à Christ voüer mon ame.
Qu’ icy de vostre roy l’ exemple vous enflamme.

Vostre ardeur m’ a toûjours suivy dans les combas.
Quand je gagne le ciel, ne m’ abandonnez pas.
Quittons, genereux francs, toute idole profane ;
Jupiter, et Mercure, et Pallas, et Diane.
Qu’ à jamais tous ces noms soient bannis de nos coeurs,
pour suivre le seul dieu qui nous a faits vainqueurs.
Alors paroist Lisois, qui devant tous s’ avance.
Nous te suivrons par tout, ô ! Gloire de la France,
dit-il haussant sa voix. Nous quittons les faux dieux,
jadis hommes mortels, et peu dignes des cieux.
Nous croyons d’ un seul dieu l’ eternelle puissance :
et Christ qui d’ une vierge en terre prit naissance.
Tous reprennent soudain. Nous quittons les faux dieux.
Nous te suivons en terre, et te suivrons aux cieux.
Ces mots sont repetez de mille voix ensemble.
Du temple resonnant toute la voûte en tremble :
et la foule chrestienne, émeüe en mesme temps,
de joye épand des pleurs, et des cris éclatans.
Clovis avec Remy s’ avance vers le temple.
On y void tous les francs, entrer à son exemple.
Aussi-tost à genoux ils reverent la croix.
Tous adorent le verbe, et de coeur et de voix.
Remy commence un chant : les prestres le secondent.
Cent voix bénissent Dieu : les orgues leur répondent.
Le soir, d’ un sombre azur dé-ja peignoit les cieux :
et d’ un noir plus obscur peignoit les sombres lieux.

Le prince avec sa troupe au palais se retire :
et trouve qu’ à son heur toute chose conspire.
Ricarede le franc se presente à ses yeux :
luy fait de Genobalde un recit glorieux :
que des deux bords du Rhône il s’ est rendu le maistre.
Que contre sa fureur nul n’ ose plus parestre.
Que le perfide roy, croyant trouver un port,
a trouvé qu’ en fuyant il couroit à la mort :
le ciel, de la princesse ayant vangé l’ injure,
brisant contre un rocher cette teste parjure.
Et que dans Avignon, les princes assiegez,
à la mercy des francs dé-ja presque rangez,
sans espoir de secours en leur triste deffaitte,
demandoient au grand roy la vie et la retraitte.
Clotilde alors soûpire : on void paslir son teint.
De mouvemens divers son grand coeur est attaint.
Elle void que le ciel du tyran l’ a vangée :
se trouve satisfaite, et se sent affligée.
Elle s’ incline aux pieds de son vaillant epoux,
qui soudain la releve ; et d’ un visage doux,
luy dit en l’ embrassant ; que veut donc ma princesse ?
Seigneur, donne une grace à ma juste tendresse,
dit-elle ; et laisse là tes efforts superflus.
Si Dieu nous a vangez, que desirons nous plus ?
Le meurtrier est puny par une mort funeste.
Si mon sang est vangé : sauve ce qui m’ en reste.

Les princes desormais sont sous ton joug puissant.
C’ est mon sang le plus pur, et le plus innocent.
Qu’ ils puissent en repos vivre sous ton empire.
Je dois à Sigismond cet air que je respire.
Sans luy, par la rigueur d’ un arrest inhumain,
d’ un infame bourreau j’ eusse senty la main.
L’ autre est un prince aimable : et ses douces addresses
m’ ont cent fois consolée en mes longues tristesses.
Ta gloire est toute pure : ah ! Ne la soüille pas.
La vangeance est cruelle au delà du trépas.
Ma maison reste en eux : quoy ? Voudrois-tu l’abbattre ?
Ce n’ est plus me vanger : c’ est plustost me combattre.
Ses yeux en mesme temps firent couler des pleurs,
qui dirent mieux encor sa crainte et ses douleurs.
Son beau sein fut trempé de ces perles liquides.
Les yeux mesmes du prince en parurent humides.
Ma reine, répond-il, cesse de t’ affliger.
Ma guerre, tu le sçais, n’ est que pour te vanger.
Si le sang du tyran suffit à ton courage,
pour tout le sang des tiens que répandit sa rage,
mon coeur se veut regler selon ton sentiment.
Puisque je suis chrestien, puisque je suis amant,
je dois en toute chose aimer et reconnoistre
la loy de ma maistresse, et celle de mon maistre.
Aux deux princes je laisse et la vie et le bien :
mais je dois par le droit te reserver le tien.

La Saône avec ses bords fut l’ estat de ton pere.
Lion sera la borne à ma juste colere.
Je leur laisse le Rhône, et le titre de rois :
et veux que ton sang regne avec ses mesmes loix.
Il embrasse Clotilde : elle paroist contente.
Tous admirent du roy la vertu triomphante,
qui reluit à l’ envy de ses exploits guerriers ;
voyant qu’ il sçait donner des royaumes entiers.
Puis chacun s’ écartant, soigneusement s’ appreste,
pour paroistre au grand jour de la celebre feste.

LIVRE 24

La nuit qui fit son cours avant ce jour fameux,
pour commencer la pompe alluma tous ses feux.
Et la lune, aux apprests fournissant sa lumiere,
parut en leur faveur plus lente en sa carriere.
Chacun dans le travail monstre une mesme ardeur :
et le monarque pense à preparer son coeur.
Pour luy, sa sainte epouse à son dieu se presente.
L’ amour rend sa priere encore plus ardente,
et luy fait reclamer la vierge à son secours,
voyant luire dé-ja le plus grand de ses jours,

qui selon ses desirs couronnant sa souffrance,
devoit ouvrir le ciel aux monarques de France.
Du grand areopage elle implore les soins,
tant de fois éprouvez en ses pressans besoins ;
et des saints bien-heureux le glorieux suffrage,
pour obtenir la fin de ce divin ouvrage.
Aurele, avant le jour, en terre prosterné,
apperçoit un vieillard, de rayons couronné,
le stilite affranchy des miseres humaines,
qui luy dit que ce jour va consoler leurs peines.
Remy, Vaast, Severin, et cent prestres pieux,
tous d’ une mesme ardeur, sollicitent les cieux.
Esprit, qui presidois à cette auguste feste,
où ce grand conquerant fut ta noble conqueste,
mets ta grace en mon ame, et ta force en mes vers,
afin que ton triomphe éclate en l’ univers.
Dé-ja, pour l’ éclairer, le soleil se prepare :
de ses plus beaux rayons vers l’ aurore il se pare.
Et dé-ja du palais, le grand monarque franc ;
à l’ envy lumineux, sort en long manteau blanc,
semé de lis d’ argent, doublé de pure hermine,
porté par six enfans de royale origine.
Son chef majestueux à l’ entour est lié
d’ un diadême blanc, de crespe délié,
d’ où tombent ses cheveux, à boucles negligées,
que sans les soins de l’ art, la nature a rangées.

Le duc couvert d’ argent, d’ une grave fierté,
porte en main la couronne, et marche à son costé.
Lisois vestu de mesme, et d’ une grace aimable,
tient de l’ autre costé le sceptre redoutable.
La suite, en longue file, éclate en habits blancs,
et d’ un superbe pas, selon l’ ordre des rangs,
s’ avance lentement, les princesses, les princes,
les puissans gouverneurs des plus grandes provinces,
tous en longs manteaux blancs, et d’ argent recouverts.
Comme au lever du jour, dans les rudes hyvers,
lors que le sombre ciel fait tomber dans les plaines
l’ éclatante blancheur de ses volantes laines ;
on void par les chemins tout passant, tout berger,
couverts également de cet argent leger.
Ainsi va le monarque, et sa troupe de mesme
porte, en l’ accompagnant, la couleur du baptesme.
La reine suit Clovis, d’ un air victorieux,
ayant acquis au ciel cet espoux glorieux,
et d’ un pas triomphant, dans une sainte joye,
marche en robbe à longs plis, sur qui l’ argent ondoye.
Pour son second trophée, elle mesme conduit
Berthe, à qui de la foy le nouvel astre luit,
que par ses saints discours son grand zele a conquise,
et par qui les germains vont s’ unir à l’ eglise.
Leurs manteaux sont pareils, dont le bord est porté
par de nobles enfans, d’ une rare beauté.

Les soeurs du roy suivoient, d’ une parure égale :
puis la noble Lucille, et la belle Vandale.
Les francs radoucissant la fierté de leurs yeux,
s’ avancent, à l’ envy détestant les faux dieux.
Ils font paroistre une ame et genereuse et franche :
et monstrent leur candeur, par leur écharpe blanche.
Clovis arrive au temple, en ce pompeux éclat,
où l’ attend sur le seüil le celebre prelat,
en chape, et mitre d’ or, d’ escarboucles semée,
dans une grace auguste, et de zele animée.
Le sage evesque Vaast, paroist à son costé ;
de l’ autre, Severin, pareil en sainteté,
richement revestus de chapes et de mitres,
avec la croce d’ or, pour marque de leurs titres.
Le prince s’ arrestant, fait voir en cet abbord
et son ame soumise, et son superbe port.
Levant les yeux au ciel, il s’ offre au dieu suprême ;
puis au pontife saint demande le baptesme.
Remy tendant les bras, viens, dit-il, ô ! Mon fils.
De ton ardente foy viens recevoir le prix.
Puis de sa main où luit l’ émeraude éclatante,
le conduit, d’ un air grave, et d’ une ame contente.
Tous entrent dans la nef, où soudain les regards
sont frapez par les feux brillans de toutes parts.
Mille lampes d’ argent de la voute pendantes,
mille chandeliers d’ or, à dix branches ardentes,

et sur chaque pilier, cent bras d’ or à l’ entour,
à l’ envy du soleil, répandent un beau jour.
En haut, on void paroistre une vaste couronne,
d’ un cercle de clartez qui la voute environne.
Sur le cristal du temple, un long tapis descend,
qui bannit les rayons du grand astre naissant.
La cire tout à coup semble mieux allumée.
Et de tant de flambeaux la meche parfumée,
par tout où se répand sa brillante splendeur,
répand en mesme temps une agreable odeur.
La soye où l’ or se joint tapisse les murailles,
pleine d’ antiques faits, et de saintes batailles.
Le temple retentit de chants melodieux.
Par tout sont épanchez des baumes precieux.
Tous les sens sont charmez de pieux artifices :
et les coeurs des françois nagent dans les delices.
Dé-ja devant la croix le grand prince à genoux,
d’ un coeur humble et devot, frape son sein de coups.
Puis il conduit sa troupe à l’ égal avancée,
au centre de la nef où la cuve est placée,
sur un large theatre, élevé par degrez,
que montent avec luy les pontifes sacrez.
Les princesses, les chefs, tout s’ y place, et s’ y presse.
Autour en rangs confus s’ épand la foule épaisse,
qui fait oüir par tout un bruit tumultueux :
comme de l’ ocean les flots impetueux,

se poussent l’ un sur l’ autre, et cherchent le rivage,
fuyant des aquilons l’ imperieuse rage.
Le bruit cesse : et le roy, d’ une humble gravité,
où le respect se mesle avec la majesté,
se presente au prelat, qui brillant de lumiere,
soudain addresse au ciel son ardente priere.
Il contemple Clovis d’ un regard radoucy :
puis éleve sa voix, et l’ interroge ainsi.
Crois-tu le createur de la terre et de l’ onde,
le pere tout puissant, le souverain du monde ?
Crois-tu, d’ une foy vive, en son fils Jesus-Christ,
né du sein virginal, conceû du Saint Esprit,
qui mourut sur la croix, fut mis en sepulture,
et ranimant son corps, estonna la nature ?
Depuis aux yeux mortels s’ offrit en ces bas lieux ;
et d’ un vol triomphant s’ emporta dans les cieux ?
Crois-tu le saint esprit, l’ eglise universelle,
de tous les saints épars l’ alliance fidelle,
le pardon des péchez, et le réveil des morts,
et la gloire sans fin des ames et des corps ?
Je le croy, dit le prince, et renonce aux idoles.
Le pontife content, adjouste ces paroles.
Courbe toy, doux Sicambre ; au vray dieu sois soûmis :
et garde ta fierté contre ses ennemis.
Brise et marbre et metal que tes mains encensérent :
restablis les autels que les francs renversérent.

Adore le seul dieu qui t’ a fait triomphant,
qui t’ arrache aux demons, qui te fait son enfant,
qui te promet au ciel d’ immortelles couronnes.
Puis il luy verse l’ onde, au nom des trois personnes.
Le peuple émeû de joye, épand en mesme temps
et des larmes de joye, et des cris éclatans.
Et de chants et de bruits les voutes sont attaintes.
Cependant le prelat attend les huiles saintes.
Un diacre les porte, et fait un vain effort.
La foule impenetrable empesche son abbord.
Du pontife sacré la douce impatience,
des mains et de la voix veut en vain qu’ il s’ avance.
Nul ne peut diviser, par la force des bras,
de tant de corps pressez l’ immobile ramas.
Le prince humble, à genoux, languissoit dans l’ attente,
alors qu’ une clarté paroist plus éclatante ;
esteint tous autres feux par sa vive splendeur ;
et répand dans le temple une divine odeur.
Dans un air lumineux une colombe vole,
en son bec de coral tenant une fiole.
Elle apporte au prelat ce vase precieux,
plein d’ un baume sacré, rare present des cieux.
Du miracle estonnant, la chrestienne assemblée
tout à coup est émeüe, et saintement troublée.
Tous, dans leur sainte joye et müets et surpris,
regardent à genoux ce don de si grand prix.

Le saint à peine croit ce qu’ il void, ce qu’ il touche.
La merveille a fermé son éloquente bouche.
La colombe s’ envole, et se dérobe aux yeux.
Remy, dans un transport inspiré par les cieux,
ô ! Prince heureux, dit-il, ce saint oyseau de mesme,
de Christ vind au Jourdain honorer le baptesme.
ô ! Le plus cher à Dieu des rois de l’ univers,
en toy sont accomplis ces prophetiques vers
du pseaume renommé, qu’ un titre memorable
a marqué pour les lis dans le livre adorable :
et qui semble chanter tes graces, tes vertus,
et tes fiers ennemis sous ta force abbatus.
Ton coeur, dit ce prophete, a chery la justice ;
a toûjours detesté la fraude et la malice.
Aussi le tout-puissant, de toy fait l’ heureux choix,
te sacre de son huile, et te fait roy des rois.
Dieu te prend pour l’ aisné des fils de son eglise ;
et tu dois des tyrans garantir sa franchise.
Alors il oint le roy, de ce baume divin,
dont les goutes sans prix, et qui seront sans fin,
sont de sacrez témoins, et d’ éternelles marques,
que Dieu, pour ses chers fils, a choisi nos monarques.
Clovis adore encor le rare don des cieux,
sur qui, d’ un coeur devot, tous attachent leurs yeux.
La reine s’ en approche, et le baise, et l’ admire :
de zele transporteé, à regret s’ en retire.

Les princesses, de rang, l’ honorent à leur tour ;
luy donnent des baisers de respect et d’ amour.
Batilde avec son fils au prelat se presente,
implorant le secours de cette huile puissante.
Sur luy, dit-il, la grace éclatera demain.
Tu le verras guery par une illustre main.
Puis il ravit aux yeux cette celeste ampoulle,
pour borner les transports de la pressante foule.
Tous repriment à peine et leurs voix et leurs voeux.
Berthe s’ avance alors vers le lavoir heureux.
Le prelat satisfait sur les saintes demandes,
l’ arrose, et la reçoit dans les chrestiennes bandes.
Apres elle, paroist le genereux Lisois,
monstrant un saint exemple aux gendarmes françois.
Si tost qu’ il a receû l’ eau qui répand la grace,
son monarque l’ appelle, et tendrement l’ embrasse.
Dieu t’ a fait de grands biens ; je veux t’ en faire aussi.
Je te fay, luy dit-il, duc du Mont-Morancy.
Et je t’ en veux encore augmenter le domaine,
y joignant tous les bourgs du val et de la plaine.
Il rend grace à son roy, d’ un coeur reconnoissant.
Ce grand don plaist à tous ; et chacun le ressent :
tant la rare vertu, par cent faits renommée,
au mépris de l’ envie, est cherement aimée.
Alors par tous les francs son exemple est suivy.
Tous vers les saintes eaux s’ avancent à l’ envy.

Clovis void que Remy perd la force et l’ haleine :
et veut que Vaast s’ approche, et succede à sa peine.
Severin le soulage : et tous deux à la fois
versent l’ eau salutaire aux gendarmes françois.
Cependant le grand roy de la presse le tire ;
et veut que sur un siege à l’ écart il respire.
Puisque le ciel, dit-il, nous donne ce loisir,
tu pourras contenter mon curieux desir.
De ces riches tissus conte moy les histoires ;
et quels illustres chefs ont gagné ces victoires.
Dieu seul, luy répond-il, triomphe en ces combas :
et sa force a paru mille fois icy bas,
où les siens reclamant ses faveurs secourables,
ont dompté par la foy des troupes indomptables.
Sur le nombre il fait voir ce que sa force peut.
Car celuy qui fait tout, deffait tout quand il veut.
Et qui met son espoir en la bonté supréme,
a soudain dans ses mains la force de Dieu mesme.
Tu dois bien, ô grand roy, reconnoistre en ton coeur,
que par ta seule foy luy seul t’ a fait vainqueur.
Voicy donc de la foy la premiere victoire.
C’ est le fameux combat, qui courronna de gloire
le fidele Abraham, le pere des croyans.
à l’ envy de son fer, voy ses yeux flamboyans.
Avec trois cens guerriers, aux ombreuses vallées,
il rompt, de quatre rois les forces assemblées :
fait sentir sa fureur au dos des fugitifs ;
et delivre cinq rois, et vaincus et captifs.
Icy, dans l’ ocean, la divine vangeance
du cruel roy d’ Egypte engloutit la puissance.
Voy les soldats nageans, et leurs tristes drapeaux,
qui flotoient dans les airs, et flotent dans les eaux.
Voy les superbes chars, armez de faux tranchantes,
qui fondent sous l’ amas des vagues triomphantes.
Le prince, encore assis, à demy renversé,
voyant dé-ja son siege en l’ abysme enfoncé,
tend les bras à l’ hebreu, qui sauvé de sa rage,
dé-ja bénissant Dieu chante sur le rivage.
Grand exemple aux tyrans, si Dieu punit ainsy
l’ invincible fureur d’ un orgueil endurcy.
Là, du grand Josüé la parole puissante,
rend de l’ astre du jour la course obeïssante,
qui suivant de son tour les ordinaires loix,
à sa chaude poursuite eut dérobé cinq rois.
Admire de la foy les forces estonnantes.
Icy, par le seul bruit des trompettes sonnantes.
Ce grand chef des hebreux fait tomber en sept jours,
de Jericho la fiere et les murs et les tours.
Et sçache, ô ! Puissant roy, que tu verras de mesme
s’ abbattre sous tes voeux les hauts murs d’ Angoulesme.
Icy, du tout-puissant Gedeon suit les loix :
et de trois cens guerriers fait un habile choix.

Plus loin, de Madian les troupes sont deffaittes,
avec des pots ardens, et le bruit des trompettes.
Voy ce jeune berger, que le divin secours
rendit victorieux des lions et des ours,
qui par le roide coup d’ une pierre lancée,
a du grand philistin la force renversée.
Considere, ô ! Grand roy, son front audacieux,
se fiant au secours du monarque des cieux.
Et que grandeur de corps, armes, coeur intrepide,
combattent vainement contre un bras que Dieu guide.
Mais quelle horrible nuit ! Que de sang ! Que de morts !
Un ange seul abbat neuf fois vingt mille corps :
et d’ un fer flamboyant, vangeur de l’ Idumée,
en peu d’ heures destruit une nombreuse armée.
En cet autre tissu, cette belle au grand coeur,
du chef assyrien fait voir son bras vainqueur.
Sa foy la fortifie, et son Dieu secourable :
elle dompte en un seul ce camp si formidable.
Voy qu’ un roy syrien, d’ un dépit outrageux,
ceint un foible rampart de guerriers courageux :
et que pour contenter sa colere embrazée,
il veut laver ses mains dans le sang d’ Elisée.
Le prophete fait voir à son peuple peureux,
des hommes flamboyans qui combattront pour eux :
puis avec un seul voeu, soustenu par son zele,
aveugle tous les yeux de l’ armée infidele.

Lors que Dieu veut combattre au secours de la foy,
contre un superbe camp qui remplit tout d’ effroy,
un berger luy suffit, une femme, un prophete.
Toute force aussi-tost par un seul est deffaitte.
Tu le sçais par toy mesme : et le dieu des combats
t’ a fait voir qu’ un seul voeu vaut cent mille soldats.
Et ta foy te vaudra, pour vaincre toute audace,
plus que glaive et bouclier, plus que lance et cuirasse.
Je l’ avoüe, et l’ ay veû, s’ écrie en mesme temps
un guerrier le plus proche entre les assistans.
Chacun de toutes parts estonné le regarde.
Oüy, prince, poursuit-il, je sçay que Dieu te garde.
J’ ay tiré ce poignard trois fois pour me vanger ;
et trois fois dans ton flanc j’ ay voulu le plonger.
Trois fois un bras armé d’ une flambante lame,
en terreur a changé la rage de mon ame.
En vain contre toy s’ arme et la terre et l’ enfer :
en vain j’ ay mis en oeuvre et le charme et le fer.
Je confesse, en voyant qu’ un tel bras te seconde,
que le dieu des chrestiens est le seul dieu du monde.
Lisois, qui reconnoist sa cruelle Yoland,
de surprise et d’ amour a l’ oeil estincellant.
Est-ce Yoland ? Dit-il. Oüy, c’ est moy, reprit-elle.
Mon orgueil à ce point me rendit criminelle.
Grand roy, punis en moy cet horrible attentat,
d’ avoir voulu ravir Clovis à son estat.
J’ ay merité la mort : et je mourray contente,
si je suis en mourant chrestienne et pénitente.
à ces mots, chacun tremble et d’ horreur et d’ effroy.
Lisois en mesme temps se jette aux pieds du roy,
qui seul la contemploit d’ un paisible visage.
Juste prince, dit-il, puny moy de sa rage.
Moy seul je l’ ay causée, irritant sa douleur.
Non, dit-elle, admirez la force de son coeur.
Car le ciel ne veut pas que ma honte supprime
l’ éclat de sa vertu, ny l’ horreur de mon crime.
Seule je suis coupable : et luy seul de nous deux sceût garder l’ innocence en un coeur plein de feux.
Il m’ aimoit : et tu vois que toute criminelle
il me cherit encor d’ un coeur pur et fidelle.
Je voulus le tenter, pour l’ armer contre toy :
et je fus le grand prix, pour corrompre sa foy.
Son ame en ce combat, brulante et glorieuse,
me fit voir de son feu sa foy victorieuse.
Voyant que de mon coeur il dédaignoit le prix,
j’ eus dessein, par sa mort, de punir ce mépris.
Je ne sçay quel pouvoir le tira de ma chaisne :
et j’ ay moins merité son amour que sa haine.
Mon transport à moy mesme encore fait horreur.
Je vous eûsse immolez tous deux à ma fureur.
Mais la grace du ciel, qui luit en ce baptesme,
m’ ayant changé le coeur, je t’ honore, et je l’ aime.

J’ ay merité la mort : et je n’ espere pas,
en flattant vos esprits, me sauver du trépas.
Mais puis que du seul dieu la verité m’ éclaire,
je veux estre en mourant, et sans haine, et sincere.
Mon dieu, répond Clovis, me sauvant de tes mains,
ne m’ a pas inspiré des pensers inhumains.
Et son soin paternel qui protege ma vie,
à te pardonner tout tendrement me convie.
Je sçay que d’ Alaric le ciel te fit la soeur :
que je vay réveiller la haine dans ton coeur,
puisque mon bras luy porte une guerre cruelle ;
et qu’ entre nous la mort doit finir la querelle ;
par une double ardeur, vangeant sur mon rival
le fils qui par son estre à son pere est égal,
que les goths ariens, pleins d’ une aveugle rage,
refusent d’ honorer d’ un souverain hommage.
Mais en te pardonnant, je te donne le choix.
Ou va trouver ton frere, ennemy des françois :
et libre, en un combat ouvert et legitime,
sois là nostre ennemie, et sans honte, et sans crime.
Ou si tu veux combler la gloire de ce jour,
de ton brave Lisois recompense l’ amour.
Tu verras que son rang, sa valeur, sa noblesse,
peuvent bien meriter une illustre princesse.
Voicy mon choix, dit-elle, ô ! Prince genereux.
Tu m’offres deux grands biens et je prens l’un des deux.

J’ abandonne Alaric ; et dédaigne pour frere
celuy qui ne croit pas le fils égal au pere.
J’ aspirois à mourir dans cette pure foy :
mais si je dois ma vie aux bontez d’ un grand roy,
je dois à ses desirs en faire un sacrifice.
Lisois, reçoy ma main, plus digne d’ un suplice,
que de toucher la tienne, en recevant ton coeur.
Mais le roy, d’ un grand crime, a fait un grand bon-heur.
Et je sçay que telle est la royale clemence,
qu’ elle lave un coupable, et luy rend l’ innocence.
Lisois, pour un moment, s’ arreste à balancer
auquel, pour rendre grace, il se doit addresser.
Aux pieds de son monarque humblement il s’ abbaisse :
puis il baise la main de sa belle princesse.
Severin pleure d’ aise. On le void s’ avancer :
et plein d’ un tendre zele il la vient embrasser.
Ma fille, luy dit-il, combien dois-tu d’ offrandes
à Dieu qui fait en toy des merveilles si grandes ?
Combien fut different l’ estat ou je te vis,
lors que tu dédaignas mes utiles advis ?
Du ciel mesme j’ appris que tu fus baptisée.
L’ Espagne aussi le sçait : la preuve en est aisée.
Deteste la magie, et l’ honneur des faux dieux.
Trouve, pour t’ en laver, deux sources en tes yeux.
Sçache que rien n’ est doux comme le dieu suprême :
et que la penitence est un second baptesme.

Dieu, dit-elle, est bien doux, qui calme ma fureur,
qui par sa verité, de moy chasse l’ erreur,
qui me fait detester l’ enfer et ses idoles,
et les secrets trompeurs de ses noires écoles ;
qui me fait renoncer mon frere, et tous les coeurs
qui refusent à Christ les souverains honneurs.
Je me sens dans sa foy constamment affermie ;
et de ses ennemis la plus fiere ennemie.
Remy rend gloire à Dieu de ses faits merveilleux :
puis bénit Yoland : et recevant ses voeux,
luy dit les mots sacrez qui toute erreur effacent.
Clovis, Clotilde, et Berthe, en mesme-temps l’ embrassent.
ô ! Dieu, dit l’ archevesque, apres tant de faveurs,
quels honneurs te rendront tant de sensibles coeurs ?
Grand prince, et vous, françois, faites tous dans ce temple
un voeu dont Yoland vous a donné l’ exemple.
Vangez vostre sauveur ; et brisez en tous lieux
marbre, et bois, et metal, images des faux dieux.
Allez punir des goths l’ infidele insolence,
qui veut oster au fils l’ égalité d’ essence.
Des ennemis de Christ, purgez les champs gaulois.
Plantez la foy par tout, en y plantant vos loix.
Le prince transporté par l’ ardeur de son zele ;
depuis que je suis oint de cette huile immortelle,
dit-il, je sens des feux allumez dans mon coeur,
pour servir Jesus-Christ, et vanger son honneur.

Allons punir les goths : il tarde à mon épée,
que dans leur sang impie elle ne soit trempée.
L’ Aquitaine m’ appelle, et gemit sous leur faix.
ô ! François, faites tous le serment que je fais :
tant que des ariens ma main l’ ait délivrée,
je fay voeu de porter cette blanche livrée.
Tous ses chefs aussi-tost font le mesme serment.
Tout guerrier le repete : et depuis le moment
que ce voeu si fameux fut fait d’ une ame franche,
les françois aux combas portent l’ écharpe blanche.
Arismond qui du roy tient l’ estat des germains,
de le suivre aux combas, fait serment en ses mains ;
de poursuivre les goths d’ une haine immortelle,
en vangeant Jesus-Christ, et sa propre querelle.
Enfin le grand monarque, et sa royale cour,
comblez des biens du ciel en ce celebre jour,
quand de deux choeurs divers les voix harmonieuses
eurent chanté de Dieu les faveurs glorieuses,
sortent du riche temple, et devots, et contens,
parmy les voeux du peuple, et les cris éclatans.
Le roy passe à pas lents parmy la foule épaisse,
qui se fend avec bruit, qui s’ écarte et se presse,
admirant son éclat saint et majestueux ;
puis remesle soudain ses flots tumultueux.
Comme aux festes du saint qu’ un grand senat honore,
s’ avance dans la mer le vaste bucentaure,

de sa proüe au front d’ or, et de son corps pompeux,
fierement en deux parts fend les flots écumeux :
puis à peine a passé sa masse magnifique,
qu’ aussi-tost se rejoint la vague Adriatique.
Soudain que les françois ont quitté le saint lieu,
ils font de leurs faux dieux sacrifice au vray dieu.
Par tout on void tomber toute image profane,
et Jupiter, et Mars, et Junon, et Diane.
Leurs membres sont épars. Les chrestiens satisfaits
détruisent à l’ envy ces chef-d’ oeuvres parfaits,
gloire de l’ art sçavant, qui les fit admirables,
honte du coeur humain, qui les crut adorables.

LIVRE 25

Le soir de ce grand jour, les francs et les gaulois,
unis sous mesme foy, comme sous mesmes loix,
pour mieux bénir le ciel de sa grace recente,
joignirent les transports de leur joye innocente.
De celestes faveurs le grand prince comblé,
s’ en ressent dans son ame heureusement troublé.
Enfin le doux repos, apres ses longues veilles,
succede à la douceur de ces saintes merveilles.
Dieu le visite encor, mesme dans le sommeil ;
et le veut enrichir d’ un tresor sans pareil,

malgré le cours des ans, toûjours inépuisable,
toûjours aux affligez ouvert et secourable.
Que la grace divine à des ressorts puissans,
et sçait bien dédaigner le commerce des sens !
Qu’ elle fait bien sentir ses paroles muettes,
ses abbords délicats, et ses routes secrettes !
Le prince void en songe, avant l’ aube du jour,
le vaillant Genobalde arrivé dans sa cour,
qui ne veut, pour le prix de sa grande conqueste,
sinon que de son fils le roy touche la teste.
Il l’ accorde, il le touche ; et d’ un effet soudain,
le mal cede au pouvoir de la royale main.
Son esprit est frapé de la prompte merveille :
et ce vif sentiment à l’ instant le réveille.
Il en gouste long-temps le plaisir en son coeur :
mais son ame modeste en refuse l’ honneur.
Le pontife qui sçait ce que le ciel prepare,
vient au lever du roy, qui soudain luy declare
la douce illusion de ce songe flateur.
Tu crois, dit le prelat, que ce songe est menteur ?
Sçache qu’ il t’ a fait voir l’ image d’ un mystere.
Dieu veut que de nos rois la main soit salutaire :
et sa grace à ta foy va donner ce grand prix.
Prince heureux, fay venir et Batilde et son fils.
La mere promptement sur cet ordre l’ ameine,
se promettant du ciel un remede à sa peine.

Le prelat, d’ un grand zele ayant le coeur brûlant,
mande Clotilde, Berthe, Agilane, Yoland,
pour leur faire admirer la merveille future,
et voir comment la foy surmonte la nature.
Clovis, d’ une ame ferme, invoque Jesus-Christ ;
fait approcher l’ enfant, le touche, le guerit.
Chacun bénit le ciel : Batilde pleure d’ aise :
de son roy prend les mains, et les presse, et les baise.
Tels furent les transports de celle dont les pleurs
emeûrent le messie à guerir ses douleurs,
quand elle vid son fils, se levant de la biere,
en son heureux réveil jouïr de la lumiere.
Clovis, du grand miracle est confus et ravy.
Chacun au tout puissant rend graces à l’ envy.
Remy les meine au temple, ou le pur sacrifice
satisfait l’ eternel pour sa bonté propice.
Le prince impatient veut partir de ce lieu,
pour vanger sur les goths l’ honneur du fils de Dieu,
qui par tant de faveurs sans cesse le convie
d’ immoler pour sa gloire et son sang et sa vie.
Il donne à Ricarede ordre pour dégager
les princes bourguignons de crainte et de danger ;
et faire à Genobalde un recit veritable
des graces qu’ il reçoit du seul dieu secourable,
qui l’ oblige en son fils de bénir son pouvoir,
et d’ embrasser la foy par un juste devoir.

Puis il veut que ce chef, comblé d’ heur et de gloire,
rameine ses guerriers par les flots de la Loire.
Le camp du roy s’ appreste, ou le blanc estendart
vole par les quartiers, et haste le départ.
Sur les armes de tous l’ écharpe blanche éclate.
Ils sont dé-ja vainqueurs, dans l’ espoir qui les flate :
et sentent que deux feux dominent en leur coeur,
depuis qu’ un pieux zele est joint à leur valeur.
Chacun laisse dans Rheims les fardeaux inutiles.
On void les regimens marcher par longues files.
Le bagage tardif s’ ébranle doucement :
roule par les chemins d’ un égal mouvement ;
et la terre gemit sous leur charge pesante.
Dé-ja part le gendarme a cuirasse luisante.
Deux à deux en bel ordre on les void se ranger :
puis ceux qui sont couverts d’ un acier plus leger.
Lantilde se separe, apres mille caresses
de Clovis, de la reine, et des belles princesses :
et part avec Symmaque, à qui d’ un noble coeur
le roy fait des presens dignes de sa grandeur :
adjoustant pour Thierry cent raretez exquises,
qu’ il choisit dans l’ amas des dépoüilles conquises :
du grand Algerion les pompeux vestemens ;
et l’ épée, et le casque, ornez de diamans.
Clovis comblé de voeux, quitte l’ heureuse ville,
avec Clotilde, et Berthe, et Valbert, et Lucille :

et le brave Arismond, qui veut, dans le combat,
des sueves et des goths vuider le vieux débat :
et le vaillant Lisois, et son epouse fiere,
qui n’ a point dans l’ hymen quitté l’ humeur guerriere :
qui pretend se monstrer digne de ses ayeux,
de l’ estat des romains conquerans glorieux ;
et qui sçait dédaigner de se faire cognoistre
d’ un frere à qui l’ erreur fait dédaigner son maistre.
Clovis avec Clotilde, en un pompeux éclat,
est conduit hors des murs par l’ auguste prelat,
qui les quitte à regret, leur temoigne son zele,
et du ciel leur promet l’ ayde continuelle.
Perseverez, dit-il, et toûjours dans vos coeurs
soyez reconnoissans des divines faveurs.
Si toûjours de la foy vos ames sont munies,
tous vos pas trouveront leurs routes applanies.
Toûjours de voeux fervens j’ ayderay vos desseins.
Alors du signe heureux que reverent les saints,
il bénit et Clovis, et la reine, et l’ armée,
qui d’ une ardeur plus forte en paroist animée.
Cependant Alaric apprend de tous costez
que Clotilde est trouvée, et les germains domptez :
que le prince vainqueur, pour couronner sa gloire,
en gardant son serment, vient fondre vers la Loire :
et que plus il ressent d’ aigreur et de courroux,
plus il fera sentir la fureur de ses coups :

voulant sur son rival, par son bras qui foudroye,
vanger tous les momens qui different sa joye.
Pour soustenir un roy si grand, si glorieux,
qui tourne contre luy son camp victorieux,
il renforce le sien ; et mesme l’ accompagne
des troupes d’ Aquitaine, et de celles d’ Espagne.
Ataulfe luy conduit, sous quarante drapeaux,
les peuples que le Tage abbreuve de ses eaux :
et ceux qui boivent l’ Ebre, et les sources voisines ;
et ceux qui de Numance habitent les ruines.
Le brave Atalaric meine les catalans,
fier d’ avoir combattu les vandales vaillans,
sur qui des goths vaincus il a vangé la honte,
et reconquis Valence, et l’ antique Sagonte.
Le hardy Valamer, celebre par ses faits,
dé-ja fait avancer deux regimens épais,
d’ astures indomptez, de cantabres sauvages,
nez dans l’ aspre climat des monts et des rivages.
Puis paroist Ascalerne, ayant par les rochers
dans l’ isle Baleare assemblé mille archers,
que dans tout l’ univers nulle main ne seconde
à bien lancer le plomb, de sa meurtriere fronde.
Le valeureux Albret, de qui les navarrois
ont depuis veû le sang joint au sang de nos rois,
dé-ja de ses neveux ouvrant les destinées,
meine les habitans des hautes Pyrenées.

L’ intrepide Gaston conduit mille guerriers,
nez au climat de Foix, de Castres, de Pamiers ;
et deux forts regimens de pietons que luy donne
le terroir de Comminge, et celuy de Narbonne.
Ce noble et vaillant chef, dans un ennuy secret,
sous l’ empire des goths ne marche qu’ à regret ;
souffrant avec dépit leur barbare puissance ;
mais il croit que les cieux en feront la vengeance.
Et d’ un second espoir il console son coeur,
prévoyant de son sang la future grandeur.
Car il sçait l’ avenir, que souvent luy repete
des montagnes de Foix un hermite prophete :
que l’ impie arien, par les francs terrassé,
des climats de la Gaule enfin seroit chassé.
Que dans le cours des temps, deux Gastons magnanimes,
princes nez de sa race, et des rois legitimes,
tous deux par leurs beaux faits dignes d’ un grand renom,
feroient revivre en eux sa valeur et son nom.
Que l’ un prés de Ravenne, en poussant sa victoire,
rencontreroit la mort jalouse de sa gloire.
L’ autre d’ esprit sublime, et d’ un coeur aguerry,
le second rejetton du valeureux Henry,
par sa foudre abbattroit la forte Graveline,
en dépit de l’ Espagne, et de la mer voisine :
et par ses soins ardens et ses puissans efforts,
de Courtray, de Mardik, emporteroit les forts.

Le genereux Grammont conduit les fieres bandes
de Bayonne, de Pau, des bourdeloises Landes ;
et celles que le Gers vid naistre sur ses bords :
et les troupes d’ Agen, de Condom, de Cahors,
des champs que la Dordogne en ses bras environne ;
et de ceux où le Lot se joint à la Garonne.
Puis vient le brave Pons, qui d’ un bras sans repos
sur trois ponts de Charente arresta tous les goths,
renviant pour sa gloire, et celle de sa race,
l’ exploit si renommé du valeureux Horace :
et maintenant soûmis, il conduit sous leurs loix,
les forces de Xaintonge, et celles d’ Angoumois.
Il porte le beau nom de ce fait memorable,
pour en rendre à jamais le souvenir durable :
et comme un fier vainqueur, encore que vaincu,
il ose de trois ponts enrichir son écu.
Ces troupes, d’ une ardeur par l’ honneur animée,
du monarque des goths viennent joindre l’ armée,
qui doit de lieux divers, sous des guides certains,
unir les espagnols, les goths, les aquitains,
aux champs de Lusignan, et de Mesle voisine,
dont se forma depuis le nom de Mellusine.
Le splendide Astrimond, dont le sang genereux
depuis se vid meslé, par un hymen heureux,
au sang de cette belle, en charmes admirable,
dont le peuple estonné fit depuis mainte fable ;

dans son fort Lusignan, sur la roche planté,
reçoit les plus grands chefs de ce camp redouté :
et d’ un accueil ouvert, leur monstre en sa largesse,
la grandeur de son ame égale à sa noblesse.
Alaric void l’ amas de tant de combattans ;
et veut contre Clovis marcher en mesme temps.
Mais les goths allarmez au bruit de ce tonnerre,
veulent qu’ aux monts d’ Auvergne il transporte la guerre :
et craignant des vainqueurs les superbes efforts,
qu’ il transfere en lieu seûr ses plus riches tresors,
des grands temples romains les images antiques,
et tout l’ or enlevé par les fureurs gothiques.
Il pretend arrester l’ audace des françois,
par cinq mille guerriers, dont Bouchard fait le choix,
pour garder le passage, en son isle feconde,
que la claire Vienne embrasse de son onde.
Clovis poussant l’ ardeur de son camp diligent,
attaint dé-ja le Cher, et l’ Indre aux flots d’ argent :
ayant laissé dans Tours sa divine princesse,
où pour luy, sans relasche, au ciel elle s’ addresse.
Le duc, dans la nuit sombre, avoit conduit sur l’ eau
mille vaillans guerriers jusques à Mont-Soreau,
pour se rendre en secret au delà du rivage,
où la douce Vienne en la Loire s’ engage :
et pour surprendre à dos, du costé d’ occident,
Bouchard qui de l’ armée attend le choc ardent ;

luy portant tout à coup une attaque impreveuë,
sur la rive opposée, et d’ hommes dépourveuë.
Ses gendarmes dé-ja, par troupes separez,
marchoient à rangs égaux sur les bords desirez ;
alors qu’ au sage duc un vieillard se presente,
pour luy dire un secret qui passe son attente.
Je suis Maxent, dit-il, qui guidé par les cieux,
et detestant les goths, fiers tyrans de ces lieux,
viens conduire les pas de ton illustre prince,
pour sauver de leur joug ma natale province.
Choisi de tes guerriers une bande avec toy.
Que l’ autre aille vers l’ isle, au signal de ton roy,
seconder son assaut par le bruit des trompettes.
Cependant nous irons par des routes secretes.
Tu pourras avec moy tout passage franchir.
Je veux servir ton prince, et mesme l’ enrichir.
Aurele à ce discours soudain donne creance :
met sa troupe en deux corps : l’ un vers l’ isle s’ avance :
vers Poitiers à l’ instant l’ autre marche sans bruit ;
et suit avec le duc Maxent qui les conduit.
Elle passe dé-ja les loudunoises plaines,
et fait un prompt repas sur le bord des fontaines :
vient aux rives du Clain, et traverse ses eaux,
en passages divers, sur de legers bateaux.
Puis, la lune à leurs voeux fournissant sa lumiere,
ils passent dans les forts de l’ épaisse Moliere.

Sçachez, leur dit le saint, qu’ en ces bois écartez,
avec peu de soldats cent chars sont arrestez,
pleins des tresors du goth, qu’ en Auvergne il emporte ;
et qu’ icy de l’ armée ils attendent l’ escorte.
Quand la lune aura fait la moitié de son cours,
fondez sur l’ ennemy dépourveû de secours.
Marchez à la faveur de cette forest sombre.
La surprise contr’ eux vaudra plus que le nombre.
Aurele dans les forts laisse les plus ardens :
va voir l’ estat des goths avec les plus prudens.
Il apperçoit les chars, et leurs files rangées :
et des soldats couchez les gardes negligées.
Puis il retourne aux siens, les anime au combat.
à tous, dé-ja le coeur d’ impatience bat.
Par leur écharpe blanche ils se doivent connoistre.
Tout s’ avance ; et les goths commencent à paroistre.
Alors, comme un veneur diligent et rusé,
enferme en son enceinte un sanglier reposé ;
puis les chiens, les piqueurs, et les clameurs soudaines,
et les grands bruits de cors, le lancent dans les plaines.
De mesme tout à coup les clairons et les cris
par tout se font entendre à l’ ennemy surpris.
Les bruits dans la forest semblent épouvantables,
et sont suivis de coups encor plus redoutables.
Les gardes renversez soudain perdent le coeur.
Les autres abbatus de sommeil et de peur,

et de l’ excez brutal que le repas ameine,
de leurs tapis herbu se levent avec peine :
encor tout assoupis, sont percez par le franc ;
et versent par la playe et le vin et le sang.
Aurele fait main basse ; et par son ordre sage,
les conducteurs des chars sont sauvez du carnage.
Par tout, de la forest il fait garder l’ abbord,
afin que nul des goths n’ échape de la mort,
qui portast dans Poitiers la sanglante nouvelle.
Dans sa troupe il choisit sa brigade fidelle,
pour s’ emparer du pont, où paroist sur le haut
un chasteau qui depuis eut le nom d’ un heraud.
Il fait rouler de rang la pesante charrette.
Deux cens des plus hardis asseurent la retraitte.
Tout s’ avance en bel ordre. Avant le jour levé,
le tresor est au pont seurement arrivé.
Les gardes du chasteau, d’ une paisible veuë,
contemplent du convoy la démarche impreveuë :
et n’ osant la troubler, pensent que le charroy
passe dans ce destroit par l’ ordre de leur roy.
Dé-ja sur l’ orison l’ astre de la lumiere
avoit fait la moitié de sa longue carriere,
quand ils joignent la Veude, en ce lieu si charmant
que devoit signaler la naissance d’ Armand.
Là parmy les ruisseaux s’ estend une prairie,
ceinte d’ arbres épais, sous qui l’ herbe fleurie,

qui n’ aime à se nourrir que d’ humides froideurs,
evite du soleil les trop vives ardeurs.
Aurele impatient réveille son courage,
ignorant si son prince a forcé le passage.
Il laisse son butin sous l’ ordre de Maxent.
De sa troupe guerriere il n’ en choisit que cent,
dont les chevaux ardens, et d’ une longue haleine,
de cette course encor peuvent souffrir la peine.
Et sur les bords de l’ isle enfin arrive à temps,
pour voir et ranimer ses gueriers combattans,
tandis que d’ autre-part le grand prince foudroye,
et par la force enfin s’ ouvre une large voye.
Sur les ponts, sur les bords de gazon revestus,
sont estendus les goths, par le fer abbatus.
Par la main du monarque, aux ariens fatale,
Bouchard, en expirant, mord sa terre natale.
Yoland, à son bras void alors tout ceder.
Et Lisois qui l’ admire, aime à la seconder.
Ainsi dans les combas le prince de Palmyre,
redoutable ennemy de l’ orgueilleux empire,
admiroit son epouse, alors que de sa main
elle rompoit les rangs d’ un bataillon romain.
Aurele, sur le pont, void son glorieux maistre,
où contre sa valeur nul n’ ose plus paroistre.
Il luy donne l’ advis, qu’ il marche sans repos,
s’ il pretend prevenir la retraitte des goths.

Et s’ il veut s’ arrester sous un paisible ombrage,
attendant que l’ armée ait franchy le passage,
que dans peu de momens il conduira ses pas,
vers un fleuve où l’ attend le prix de ses combas.
Il luy conte à l’ instant son heureuse entreprise,
et du fier Alaric la richesse conquise.
Le prince curieux de ses chefs fait un choix :
puis appelle Arismond, Yoland, et Lisois.
Tous à leurs chevaux frais soudain laschent la bride :
et suivent en courant Aurele qui les guide.
Maxent, qui sçait du roy les succez glorieux,
prepare cependant un triomphe à ses yeux.
Sur l’ herbe et sur les fleurs il range avec addresse
de l’ ayeul d’ Alaric l’ éclatante richesse :
les dieux d’ or et d’ argent des grands temples romains,
avarement pillez par les barbares mains :
les meubles precieux emportez de Solyme ;
quand Dieu voulut des juifs chastier le grand crime :
les tresors infinis de tant de rois domptez,
qu’ amassoit des long-temps la reine des citez.
Le pré ne suffit pas pour estendre sur l’ herbe
l’ innombrable ramas de la prise superbe.
Et les grands vases d’ or, sur le bord des ruisseaux,
sont sans ordre et sans choix entassez par monceaux.
Clovis avec sa troupe en peu de temps arrive
où la Veude humectoit sa verdoyante rive.

Il embrasse Maxent : puis estend ses regards.
Il void l’ éclat de l’ or brillant de toutes parts ;
de lumineux saphirs les couronnes couvertes,
de rubis flamboyans, et d’ émeraudes vertes.
L’ oeil, de tant de tresors est confus et ravy.
Des herbes et des fleurs l’ émail brille à l’ envy :
et les ondes d’ argent sur le sable coulantes,
à l’ envy de tant d’ or, paroissent plus brillantes.
Clovis de tant de biens rendant graces à Dieu,
ce lieu se peut, dit-il, nommer un riche-lieu.
Tous les francs auront part à ces fruits de la guerre.
Aurele, à ta valeur je donne cette terre.
Que dans ce riche-lieu tes braves descendans,
comme toy valeureux, et chrestiens, et prudens,
toûjours servent leurs rois de leur sagesse heureuse.
Maxent adjouste encor. Sa race genereuse
un jour dans ce beau lieu doit produire aux françois
un tresor bien plus grand que celuy que tu vois.
Là se rendent au soir les bandes courageuses,
qui voyant tout à coup ces richesses pompeuses,
de la guerre en espoir dé-ja goustent le fruit.
Le tresor se recharge, et dans Tours est conduit.
Tout s’ arreste, et se campe ; et les troupes contentes
prennent un doux repos sous les paisibles tentes.
Cependant, à leur roy, les goths épouvantez
apprennent que le sort le bat de tous costez :

ses tresors enlevez, des gardes le carnage,
et son isle forcée, et le sanglant passage.
Il veut que sans delay, sur un pont de bateaux,
son camp de la Vienne aille passer les eaux.
Les goths, encore vains de leur antique gloire,
des françois rallentis esperent la victoire :
disent qu’ avec le temps ils sçauront les dompter,
fuyant leur premier feu, que l’ on doit éviter.
Cette nombreuse armée, et fugitive et fiere,
attaint prés de Lussac la paisible riviere.
Ils passent file à file ; et sans estre troublez,
le mobile plancher de bateaux assemblez.
Le françois qui les suit, ne paroist pas encore :
mais le verbe divin, qu’ il vange et qu’ il adore,
commence à les combattre, et sur leurs bataillons
fait fondre un rude orage, et de forts tourbillons.
Toute l’ armée à peine a franchy le passage,
qu’ Alaric fait du pont destruire l’ assemblage :
et malgré l’ eau qui tombe, et qui trempe le bois,
fait bruler les bateaux, enduits de noire poix.
Voyant grossir le fleuve, à ses voeux favorable,
il aime la tempeste, et la croit secourable.
Il dédaigne les francs ; et ne redoute pas
que de long-temps encore ils attaignent ses pas.
Clovis et jour et nuit fait marcher son armée,
par la fuite des goths encor plus animée.

Et dé-ja de Poitiers il découvre les tours,
quand il void que le ciel s’ arme pour son secours.
Du temple renommé du docte et Saint Hilaire,
de l’ arienne erreur invincible adversaire,
part un foudre avec bruit, qui fend l’ air tenebreux,
et vers le camp des goths fait serpenter ses feux :
comme si le grand saint que cette ville honore,
se levant du tombeau, les combattoit encore.
Le roy void le presage, et s’ addresse aux françois.
Dieu nous parle, dit-il, par sa tonnante voix :
et veut que par le fer la secte soit esteinte,
qu’ Hilaire surmonta par sa doctrine sainte.
Il nous monstre la voye. Allons, chrestiens, allons.
Passons plaines, forests, montagnes, et vallons.
Pour vanger Jesus-Christ, faisons voir nostre zele ;
et que nostre coeur vole où sa voix nous appelle.
Allons, répondent-ils. Pour te suivre, ô ! Grand roy,
nous nous sentons portez des ailes de la foy.
Alors toute l’ armée, apres ce grand presage,
pour redoubler ses pas, redouble son courage.
Le soleil éclaira l’ un et l’ autre univers ;
et d’ ombres une fois les champs furent couverts ;
pendant que vers Lussac marchent les troupes fieres.
Le goth connoist de loin leurs volantes bannieres.
Dé-ja sur la Vienne arrivent les françois,
qui tous dans leur ardeur, d’ une commune voix,

à leurs guides experts demandent le passage.
Dans les flots le gendarme impatient s’ engage :
et fait pour s’ avancer un temeraire effort ;
puis sortant du peril, retourne vers le bord.
Nul gué n’ est reconnu dans ces vagues profondes :
et le fleuve est enflé des pluvieuses ondes.
Tout le jour se consume en essays superflus.
Tous abandonnent l’ eau : nul ne la sonde plus.
Clovis avec le duc se renferme en sa tente,
dans un trouble confus ayant l’ ame flotante.
Tous deux perdant l’ espoir, ils consultent Maxent,
qui promet à leurs voeux l’ ayde du tout-puissant.
Et tandis que la nuit fait sa noire carriere,
ils s’ addressent à Dieu par une humble priere.
Le roy, de son sommeil réveillé par trois fois,
par trois fois se presente à ce maistre des rois.
Puis il void tout à coup, en ouvrant la paupiere,
un celeste guerrier, éclatant de lumiere,
d’ un brillant casque d’ or orné superbement,
armé d’ un corcelet, fait d’ un pur diamant,
et qui rompt par ces mots le nocturne silence.
Clovis, je suis, dit-il, l’ archange de la France.
Je viens chasser l’ ennuy qui trouble ton penser.
Dieu t’ apprendra demain où ton camp doit passer.
Comme en un soir obscur, quand mille épaisses nuës
traisnent parmy les airs leurs flotes continuës,

par fois paroist la lune, et fait voir sa beauté :
puis se cache, et par tout laisse l’ obscurité.
L’ ange ainsi disparoist : et dans la tente sombre
le prince void soudain regner encore l’ ombre :
se leve, se prosterne ; en son heur sans pareil
ne sent plus dans ses yeux le desir du sommeil :
et son ame ravie, humble et reconnoissante,
attend, en loüant Dieu, la clarté renaissante.
Par la voix du monarque, et le duc et Maxent
au matin sont instruits de son bon-heur recent.
La nouvelle s’ épand : chacun court et s’ amasse.
Du favorable ciel tous esperent la grace.
Aux bords de la Vienne une plaine s’ estend,
ceinte de forts buissons, où le prince content
ayant mis en son dieu son esperance ferme,
des promesses d’ enhaut vient attendre le terme.
Il veut que tout guerrier quitte les pavillons.
Il place dans le champ ses épais bataillons :
puis d’ un bel ordre égal, de deux parts sur les ailes
va disposer les rangs de ses troupes fideles.
Il veut que vers le ciel tous addressent leurs voeux.
Luy mesme de son casque allege ses cheveux.
à peine il a finy son ardente priere,
qu’ une biche paroist, sortant d’ une bruyere,
qui legere s’ élance, et court à petits bonds,
passe les regimens, perce les escadrons.

Du sauvage animal la surprenante veuë,
anime tous les coeurs d’ une joye impreveuë.
Les francs de toutes parts réveillent leurs esprits :
n’ osant quitter leurs rangs, l’ attaquent de leurs cris :
pensent qu’ à son mal-heur elle s’ est enfermée
dans l’ effroyable enclos de la nombreuse armée ;
et d’ un commun desir, et par des coups divers,
pretendent à l’ envy l’ abbattre de leurs fers.
Nulle pique, nul dard, n’ attaint la beste fauve.
Par tout les coups sont vains : Dieu la guide, et la sauve.
Sans cesse elle bondit, sans peur, et sans effort :
passe malgré les voix qui presagent sa mort :
enfin leve en lieu seûr sa teste glorieuse,
d’ un camp victorieux fiere victorieuse.
Loin sur le bord du fleuve, elle va pour Clovis
donner toute müette un important advis.
Elle descend dans l’ onde, et s’ avance, et s’ engage :
marche d’ un ferme pied, sans se mettre à la nage.
Puis en tournant la teste, elle arreste ses pas ;
et semble dire aux francs ; ne desesperez pas.
Suivez moy dans ces eaux : entrez, que nul ne craigne.
Venez, voicy le gué : par moy Dieu vous l’ enseigne.
Elle poursuit sa route ; et d’ un superbe port,
franchit le fil de l’ onde, et passe à l’ autre bord.
Toute l’ armée émeûë éclate en cris de joye.
Tous rendent grace à Dieu : tous marchent sur la voye.

Le gendarme dans l’ eau commence à s’ avancer.
Quatre de mesme front osent dé-ja passer.
La biche, en oubliant son naturel sauvage,
attendant sur le bord, marque encor le passage,
dont la terre eût depuis un celebre renom ;
et du pas de la biche a conservé le nom.
Toute l’ armée approche, et descend sur la rive.
Tout passe, et sans peril à l’ autre bord arrive.
Le roy suit, et les chefs : puis le bagage lent
dans le fleuve s’ engage, et rompt le flot coulant.

LIVRE 26

Le camp des goths battu du pluvieux orage,
prés des feux se ressuye à l’ abry d’ un bocage,
tandis qu’ avec ses chefs, sur un mont écarté,
leur roy void le françois par le fleuve arresté.
Comme un loup prés d’ un bois, asseuré dans sa fuite,
des pasteurs éloignez méprise la poursuite,
s’ arreste glorieux, tourne ses yeux hagards,
et sur eux jette encor ses dédaigneux regards.
Le goth triomphe ainsi : puis tout à coup s’ estonne,
de voir que dans les flots l’ ennemy s’ abandonne.

Mais il se sent émeû par un trouble plus fort,
voyant les escadrons dé-ja sur l’ autre bord.
Sa retraitte est honteuse, et n’ est plus salutaire.
Aussi-tost réveillant son ardeur temeraire,
il reprend du combat le glorieux desir :
et sensible à l’ honneur, entend avec plaisir
les murmures hardis des vaillans capitaines
sous qui marchent à part les troupes aquitaines.
Quoy ? Fuirons nous encor, dit Gaston en courroux ?
Alaric, de sa gloire autrefois si jaloux,
peut voir que les françois domptent tout pour le suivre ;
et veut à son honneur indignement survivre ?
Luy qui nous a vaincus, peut craindre des vainqueurs ?
ô ! Valeureux gaulois, quelle honte à nos coeurs ?
Le fleuve, en nous couvrant de l’ armée ennemie,
d’ Alaric, pour un temps, a couvert l’ infamie.
Pense-t’ il vers l’ Auvergne avancer un seul pas,
sans repousser les francs, par autant de combas ?
Et mesme voudroit-il devoir son avantage
aux ramparts des rochers, plustost qu’ à son courage ?
Alaric entendant ces genereux propos,
les aime, et les répand par les troupes des goths :
à ses plus sages chefs il impose silence :
enfin à son vouloir fait ceder leur prudence.
Il met tout en bataille : et rasseurant les coeurs,
par la honte et l’ espoir réveille leurs langueurs.

Il retient sur le mont mille goths pour sa garde :
et donne aux aquitains l’ honneur de l’ avant-garde.
Clovis brulant d’ ardeur, dé-ja par les sillons
de front fait avancer quatre épais bataillons :
et pour munir les flancs de ses bandes fidelles,
ses gendarmes dé-ja sont rangez sur les ailes.
Les troupes d’ Arismond s’ animent par sa voix.
La vaillante Yoland accompagne Lisois.
Tous, de voeux et de cris, veulent que l’ on combatte.
Sur tous également l’ écharpe blanche éclate.
Clovis pourvoid à tout, actif et diligent :
et par les escadrons brille en armes d’ argent.
Car depuis son baptesme, il ne craint plus les charmes.
Il peut braver l’ enfer, sans les celestes armes.
La gloire et le bon-heur semblent luire en ses yeux.
Il va parmy les rangs, d’ un air victorieux,
sur un tartare blanc, à la bouche écumante.
Braves guerriers, dit-il d’ une grace charmante,
nos coeurs sont enflammez par le divin esprit :
et nous allons vanger l’ honneur de Jesus-Christ.
Il arreste ses pas. Maxent fait la priere.
Aurele à son costé tient la sainte banniere.
Tout soldat brule d’ estre ou vainqueur ou martyr.
Les deux camps opposez commencent à partir.
Les clairons des deux parts à l’ envy se répondent.
Dé-ja les premiers rangs se choquent, se confondent.

Et la honte irritée, en cette aspre chaleur,
se réveille, et s’ égale à la haute valeur.
Des hardis aquitains la force inébranlable
d’ abbord soustient des francs le choc épouvantable.
Long-temps d’ un doux espoir ils animent leurs coeurs :
et n’ estant pas vaincus, pensent estre vainqueurs.
D’ armes, de morts, de sang, les plaines sont couvertes.
Les rois, dans l’ heur égal, sentent d’ égales pertes :
font marcher la battaille ; et sans cesse agissans,
joignent l’ art de la guerre à leurs efforts puissans.
Chaque troupe s’ émeut, se heurte, se renverse.
Comme deux fiers torrens, d’ une route diverse,
l’ un vers l’ autre fondant de deux tertres neigeux,
meslent avec fureur leurs grands flots orageux :
long-temps de force égale, et d’ une égale rage,
emeûs et blanchissans, balancent l’ avantage :
mais enfin l’ un succombe ; et par l’ autre emporté
cede au rapide effort de son cours indompté.
Le superbe Alaric, dans un trouble semblable,
cede à l’ horrible choc du monarque indomptable :
du grand flot se détourne ; et flatant sa valeur,
sur flamans et manceaux va vanger son mal-heur.
Il rougit de fureur, dans sa douleur extreme.
Sa troupe se renverse, et s’ écarte de mesme :
accompagne son prince en son triste courroux :
puis soulage sa honte, en secondant ses coups.

Soudain pour soutenir ces cohortes branlantes,
Clovis détache un corps de ses troupes vaillantes.
Vandalmar et Valdon, les deux braves jumeaux,
des fureurs d’ Alaric deffendent les manceaux.
Tous deux fiers, tous deux beaux, de visages semblables,
ils attaquent les goths, de leurs coups redoutables.
Sur la teste, tous deux n’ ont qu’ un armet leger :
et leur beauté ne craint ny soleil ny danger.
Sur divers ennemy chacun d’ eux se partage.
De combattre Alaric Valdon a l’ avantage.
Et le prince, admirant son teint blanc et vermeil,
ô ! Femme, luy dit-il, quel aveugle conseil
aux perils de la guerre abandonne tes charmes ?
Cherche l’ ombre et la paix, et laisse-là les armes.
Mais Valdon méprisant ces mots injurieux,
luy fait sentir un bras plus rude que ses yeux.
Alaric estonné, se void, pour sa deffense,
reduit à se servir de toute sa vaillance :
est contraint, en parant, de repousser l’ effort,
l’ audace par l’ audace, et la mort par la mort.
Il l’ abbat de deux coups, void les armes sanglantes ;
et contemple à regret tant de graces mourantes.
Puis contre sa tendresse irritant sa vertu,
fait passer son coursier sur le corps abbatu.
Vandalmar qui de loin void le sort de son frere,
sent son coeur enflammé d’ une juste colere :

et voyant que trop tard il le vient secourir,
veut dans son desespoir le vanger ou mourir :
fond sur le roy vainqueur, que sa troupe environne ;
et qui sentant ses coups, le regarde, et s’ estonne :
voyant les traits pareils, et la mesme beauté
de ce corps estendu, qu’ il croit ressuscité.
Il pense voir rougir ce mort naguere blesme ;
et que par son beau spectre, il vange sa mort mesme.
De pareille frayeur sa troupe s’ émouvant,
fuit l’ estonnant aspect du fantosme vivant,
qui suivy de guerriers frapans de force égale,
leur semble accompagné d’ une bande infernale.
Mais enfin Vandalmar, dans sa rage emporté,
sent qu’ Albret et Gaston abbattent sa fierté.
Le roy, qui void le franc à qui l’ ame est ravie,
croit qu’ il avoit à perdre une seconde vie.
Clovis, d’ autre costé, suivant son cours heureux,
ne void rien qui resiste à ses faits valeureux :
et par les puissans coups de sa main foudroyante,
attache à son party la fortune ondoyante.
Il abbat Valamer sous l’ effort de son bras.
Puis renverse les rangs des cantabres soldats.
Arismond qui l’ admire, et suit ses avantures,
rompt, saccage, destruit les farouches astures.
Il void le fier Ataulfe attaché sur les francs,
poussant les goths d’ Espagne, animant tous les rangs :

et dont il a connu la vaillance brutale,
aux temps qu’ il deffendoit sa Galice natale.
Viens, Ataulfe, dit-il : dans un juste combat
il faut vuider enfin nostre antique debat.
Contre toy desormais, de mes troupes mutines
je ne crains plus icy les fraudes intestines.
Il connoist Arismond. Soudain leur vieux courroux
l’ un vers l’ autre les porte, appesantit leurs coups,
et fait voir quels transports excite la vangeance,
quand son aspre fureur renforce la vaillance.
Ils se percent tous deux. Leurs chevaux écumans
de leur sang qui se perd sont rouges et fumans.
Mais des deux combattans la blessure est diverse.
Ataulfe attaint au coeur, paslit, et se renverse.
Arismond plus heureux, à l’ épaule est blessé :
et n’ a point de regret au sang qu’ il a versé.
Son escuyer accourt, et par ses soins essaye
d’ en arrester le cours, et de bander la playe.
Aurele d’ autre-part rencontre Polignac,
qui meine avec ardeur l’ escadron auvergnac.
Nos bras, luy dit le duc, ont assez eu de treve.
Il faut que maintenant nostre combat s’ acheve.
Ils réveillent alors leurs grands coups differez
depuis qu’ aux bords de l’ Ousche ils furent separez.
Tous deux se font sentir de pesantes attaintes ;
et desja de leur sang leurs tassettes sont teintes.

Mais Polignac enfin perd la bride et l’ estrier ;
et tombe sous le bras de ce fameux guerrier.
Par la mort de son chef la troupe est ébranlée :
et le duc la renverse, entrant dans la meslée :
puis des forts aquitains va borner les exploits,
sauvant de leurs efforts les gendarmes gaulois.
Lisois par tout triomphe : Yoland l’ accompagne.
Ils s’ attachent tous deux sur les troupes d’ Espagne.
L’ invincible Lisois, de trois coups violens,
abbat Atalaric parmy ses catalans.
Ascalerne est navré de blessures profondes,
par le bras d’ Yoland, au milieu de ses frondes.
Cependant du grand roy les vigilans regards,
pour trouver Alaric, errent de toutes parts.
Un jeune chevalier, que mainte plume ombrage,
qui d’ un seul crespe noir couvre son beau visage,
paroist, ayant le corps negligemment couvert
d’ un riche corcelet par les flancs entr’ouvert ;
comme si la courroye à l’ acier attachée,
s’ estoit par quelque choc rompuë ou relaschée.
Il attaque le prince, et paroist animé ?
Puis se presente aux coups par son flanc desarmé.
Clovis pousse le fer où s’ offre le passage.
Le crespe alors se leve, et découvre un visage,
dont l’ éclat dés long-temps du monarque est connu.
Le glaive gauchissant, et demy-retenu,

dans son douteux effort, fait une longue playe,
dont les grands flots de sang s’ épandent sur le saye.
Clovis, dit le guerrier, voyla ce que je veux.
Ta main a fait le coup qu’ attendoient tous mes voeux.
Tu verras que ton bras, à toy-mesme perfide,
t’ a fait de ton enfant le cruel homicide.
De ce discours obscur le monarque surpris,
d’ un assaut impreveû sent troubler ses esprits.
Il void ce chevalier qui paslit et chancelle :
soustient ce corps penchant, qui tombe de la selle.
Et Leubaste aussi-tost sautant de son coursier,
sur l’ herbe entre ses bras reçoit ce beau guerrier.
Yoland au spectacle arrive et s’ en estonne.
Leve le crespe noir, reconnoist Albione.
Malheureuse, dit-elle, impitoyable soeur,
voyla le coup enfin souhaitté de ton coeur.
Le temps n’ a peû dompter cette fureur extreme,
ô ! Princesse barbare à ton fruit, à toy-mesme.
Alors du corps mourant, et sur l’ herbe couché,
le corcelet par elle est soudain détaché.
On découvre un enfant, qui vigoureux essaye
à sortir de son flanc, par cette large playe :
qui du sang qui se perd tasche à suivre le cours :
et semble par ses cris demander du secours.
Le prince sent alors émouvoir ses entrailles,
voyant qu’ un fils luy naist au milieu des batailles :

Yoland le reçoit. Albione, à ces cris,
redonne un peu de vie à ses mourans esprits.
Yoland tient ce fils ; et dans sa peine amere,
tasche à donner le ciel à l’ ame de la mere :
luy dit qu’ elle est chrestienne, épouse de Lisois :
l’ exhorte d’ embrasser le dieu mort sur la croix ;
qui sauvant cet enfant, malgré sa fureur mesme,
veut la sauver aussi, puisqu’ elle eût le baptesme ;
dont il luy rend la grace, et l’ estat innocent,
en dépit de l’ enfer, qui la prit en naissant.
Maxent arrive encor, dont la sainte parole
luy parle du vray dieu, dans son sort la console,
et luy fait de l’ enfer detester les leçons.
Cependant de la mort elle sent les glaçons.
Elle embrasse la croix : trois fois elle soupire :
elle l’ embrasse encore, et doucement expire.
Yoland fond en pleurs : et pres de ces deux corps,
chacun se sent émeû de differens transports.
L’ un s’ émeût de pitié : l’ autre a l’ ame ravie
de voir ce noble enfant, qui s’ est donné la vie.
Clovis, dont la bataille attache les esprits,
aux doux soins d’ Yoland recommande son fils,
qui doit luy tenir lieu d’ un enfant legitime,
puisque sous une feinte il luy nasquit sans crime.
Il dit, voyant desja cent drapeaux emportez,
une victoire ! Un fils ! Que d’ heur de tous costez !

Mon triomphe en rendra la naissance celebre ;
et sera pour sa mere une pompe funebre.
Puis un nouvel advis le comble de plaisir,
sçachant que Genobalde arrive à son desir ;
ayant pris pour sa route et Bourbon et la Marche,
quand du prince des goths il eût appris la marche.
Alors de toutes parts Alaric enfermé,
d’ une terreur nouvelle a le coeur allarmé.
Il pense que l’ enfer, que le ciel, que la terre,
arment tant de guerriers pour luy faire la guerre.
De forces, de secours, nul espoir ne reluit.
Il pense voir encor le spectre qui le suit.
Ces nouveaux ennemis, comme nouveaux fantomes,
luy paroissent plustost des demons que des hommes.
Son desespoir l’ excite à ses derniers efforts.
De mesme qu’ un lion, grand de coeur et de corps,
que nourrit en ses monts la chaude Numidie,
alors qu’ environné d’ une troupe hardie,
et jettant en courroux la flame par les yeux,
il ne void que des chiens, des mores, des épieux :
secoüe en son peril son poil épouvantable :
deux fois bat de sa queuë et ses flancs et le sable :
irrite furieux son courage boüillant :
et prévenant l’ assaut, veut estre l’ assaillant.
Ainsi le vaillant roy que l’ horreur environne,
ne s’ abandonne pas, bien que l’ heur l’ abandonne.

Contre le triste sort qui l’ appelle au trépas,
il invoque le ciel, qui ne l’ écoute pas.
Des goths les plus hardis il ramasse le reste,
pour rendre à son vainqueur la victoire funeste.
Clovis le void enfin de ses chefs separé,
remarquant la couronne en son timbre doré.
Alaric, luy dit-il, viens combler ma victoire.
Tu ne peux esperer qu’ une derniere gloire,
dont tu pourras là-bas faire encore le vain.
Tu n’ attens que l’ honneur de mourir de ma main.
De loin, par un deffy, ton orgueil me menace :
puis tu vas dans les monts démentir ton audace.
Clotilde est en mes mains, et la victoire encor.
Mais bien que possesseur de ce double tresor,
je remets au hazard l’ un et l’ autre avantage :
et nostre valeur seule en fera le partage.
Voy mesme quel honneur, que pour tes spectateurs
tu n’ auras presqu’ icy que tes propres vainqueurs.
Et dans ton desespoir, je te rends l’ esperance
de pouvoir en moy seul vaincre toute la France.
Clovis, répond le goth, tu flates mon malheur,
en remettant Clotilde à la seule valeur.
La gloire du vainqueur ne seroit pas parfaite,
s’ il voyoit son rival survivre à sa deffaite.
Il faut, par le combat, la perdre ou l’ acquerir.
Il faut vaincre et l’ avoir, ou la perdre et mourir.

Les troupes des françois, par tout victorieuses,
à l’ entour de leur roy retournoient glorieuses.
Leur ardeur regne encore. Il la calme, et l’ abbat :
veut qu’ ils laissent un champ libre pour le combat :
ordonne, en les rangeant, que nul d’ eux ne s’ avance :
puis il monte Aquilon, et s’ arme d’ une lance.
Alaric range aussi la troupe qui le suit,
tournant ses yeux ardens, en qui la rage luit.
Il appelle à l’ écart deux guerriers temeraires.
Si les armes, dit-il, à mes voeux sont contraires,
sur l’ orgueilleux vainqueur courez d’ un prompt effort,
afin que mon rival perisse dans ma mort.
Il monte en mesme temps sur un coursier superbe ;
et la lance en la main, desja bondit sur l’ herbe.
Alors aux bouts du champ s’ écartent les deux rois :
puis fondent l’ un sur l’ autre, et baissent les longs bois,
à leur force joignant leur addresse guerriere.
Tous les yeux en suspens regardent leur carriere.
De deux coups differens, les guerriers indomptez
par un puissant effort également heurtez,
font voir dans le succes de leur course rapide,
leur corps inébranlable, et leur coeur intrepide.
Clovis rompt, de son coup adroit et vigoureux,
la visiere du goth, dont le bois moins heureux
dans le bras de Clovis porte une rude atteinte.
Sur la terre en éclats paroist la lance peinte.

Les vallons, les rochers, par tout aux environs,
retentissent de loin du grand bruit des clairons,
et des confuses voix mille fois redoublées,
qu’ épandent par les airs les troupes assemblées.
Comme sur l’ archipel deux galeres par fois,
dont l’ une a le croissant, l’ autre arbore la croix,
portent l’ une vers l’ autre une haine enflammée,
se heurtent, et du choc rompent leur proüe armée.
La bouche des canons vomit le feu tonnant.
Le Negrepont fremit du long bruit resonnant.
Le bord d’ Asie en tremble : et sur l’ onde embrazée
par tout flote la rame, et l’ antenne brisée.
Telle on void la fureur des deux princes rivaux.
Ils moderent le cours de leurs ardens chevaux,
qui pareils et de taille, et de force et d’ haleine,
par la fougue emportez, s’ écartent dans la plaine.
Tous deux ayant en main leurs glaives reluisans,
se font à leur retour sentir leurs coups pesans.
Clovis voyant du goth le casque sans visiere,
tasche à l’ atteindre au front, de sa pointe meurtriere.
Alaric découvert, et rouge de courroux,
pare de son bouclier, et détourne les coups.
Clovis sent dans son coeur croistre sa hardiesse :
veut employer la force, et dédaigne l’ addresse.
Il leve son acier, de qui le coup puissant,
à la foudre pareil, sur le casque descend,

dont, pour triste presage, il abbat la couronne.
Alaric, aux transports aussi-tost s’ abandonne.
Sans ordre, sans relasche, et sans juste dessein,
il fait sur le roy franc tomber l’ épée en vain.
Clovis luy fait sentir son bras inévitable.
Son coup est moins frequent, mais bien plus redoutable.
Il frape le bouclier, et le fend en deux parts :
et d’ infidele sang fait rougir les brassards.
La croupe du coursier en est rouge et fumante.
Alaric, des deux mains, d’ une ardeur vehemente,
leve son coutelas, sur l’ arçon se haussant ;
et flate ses guerriers d’ un espoir renaissant.
Du fer, et de l’ écu sur qui se void semée
du lis chery du ciel la fleur si renommée,
le monarque des francs et vigilant et prompt,
soustient le glaive lourd, dont la lame se rompt.
Le goth voyant sa main de secours dépourveüe,
sur sa hache tranchante alors tourne sa veüe.
Sa dextre en mesme temps l’ arrache de l’ arçon ;
de l’ épée en sa gauche il retient le tronçon.
Clovis jette son fer ; et son ame royale,
pour vaincre un ennemy, ne veut qu’ une arme égale.
Il prend aussi sa hache ; et tous deux de leurs coups
font sauter des brassards les lames et les clous.
Le sang coule à tous deux. Le monarque de France,
d’ une juste fureur irritant sa vaillance,

du goth atteint la teste : et le tranchant acier
tombe encore en glissant sur les reins du coursier.
Ses nerfs en sont coupez : le fort cheval succombe :
et par le mesme coup le goth chancelle et tombe.
Il demeure estourdy, sous la selle abbattu.
Il veut par ses efforts relever sa vertu.
La joye émeut les cris des troupes amassées ;
mais des goths, par la peur, les ames sont glacées.
Clovis se jette à terre. Alaric, leve toy, luy dit-il.
C’ est debout que doit mourir un roy :
et Clovis ne veut pas avoir si peu de gloire,
qu’ à la mort d’ un coursier il doive sa victoire.
Alaric se dégage : et la honte en son coeur
ranime en mesme temps sa rage et sa vigueur.
Alors pied contre pied l’ un à l’ autre s’ attache.
Ils se frapent tous deux de la pesante hache,
dont le fendant acier, poussé d’ un vif effort,
porte à ce qu’ il rencontre et le coup et la mort.
Clovis hausse le bras ; et du fer qu’ il décharge
fait au col d’ Alaric une blessure large.
Le goth fond sur le franc, par un transport soudain :
et vainement s’ efforce à desarmer sa main.
Entre ses bras nerveux, il le serre, il le lutte.
Clovis l’ estreint, l’ ébranle : et d’ une lourde cheûte,
apres les longs efforts de leurs corps balancez,
sur le champ l’ un sur l’ autre ils tombent renversez.

Comme un chesne sappé dans la sombre Erymante,
fait voir aux bucherons sa cime chancellante ;
et long-temps s’ ébranlant avant que succomber,
fait douter où le sort veut le faire tomber :
mesme dans sa ruine est encore superbe,
abbatant sous son poids un grand sapin sur l’ herbe :
et semble triompher, couvrant de rameaux vers
l’ arbre que dans sa cheûte il a mis à l’ envers.
Ainsi du roy des francs la force imperieuse,
de la force du goth se void victorieuse.
Il le serre, il l’ opprime et des bras et du corps.
L’ ennemy fait sous luy d’ inutiles efforts.
Puis d’ un coeur genereux, tout à coup il se leve :
et veut que le combat plus noblement s’ acheve.
Chacun se ranimant et d’ espoir et de coeur,
se hausse, et d’ un seul coup pretend estre vainqueur.
Au ciel en ce moment Clovis leve la teste ;
et fait à Jesus-Christ cette juste requeste.
Seigneur, guide ce fer sur le chef arien,
pour l’ honneur de ton nom, plustost que pour le mien.
Soudain d’ un grand éclair la terre s’ illumine.
Clovis sent le presage, et la force divine.
Sur la teste du goth porte le coup fatal ;
et l’ entame en tranchant le solide metal.
Alors ses deux guerriers, par un brutal courage,
au mépris de la mort joignant leur forte rage,

partent, voyant son corps sur le sable à l’ envers ;
et portent sur Clovis la pointe de leurs fers.
Le vainqueur soustient seul leur temeraire audace.
Aurele avec Lisois accourt, et les terrasse ;
de leur noire fureur leur rend le juste prix.
Clovis sur Alaric jette un oeil de mépris.
Va, dit-il, aux enfers, ame vaine et traistresse,
ennemy de mon maistre, amant de ma princesse.
Le goth est estendu, pres du roy glorieux.
Mesme apres le trépas il semble furieux :
et l’ on remarque encor, sur son visage blesme,
son invincible orgueil, qui survit à luy-mesme.

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